Le FN en ses mairies: affaires, procès et clientélisme

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« Clientélisme clanique »

Jean-Marie et Cendrine Le Chevallier, Bruno Mégret, Jacques Bompard et Daniel Simonpieri en février 1998. © Reuters Jean-Marie et Cendrine Le Chevallier, Bruno Mégret, Jacques Bompard et Daniel Simonpieri en février 1998. © Reuters

Catherine Mégret enchaîne les procès. En 2000, elle est condamnée, avec son premier adjoint, à trois mois de prison avec sursis et deux ans d'inéligibilité pour « discrimination, incitation et provocation à la haine raciale » (décision confirmée par la Cour de cassation en 2003). En cause : un arrêté municipal qui, au nom de la “préférence nationale”, crée une prime à la naissance de 760 euros réservée « aux enfants français nés de parents européens ». En 2007, le couple Mégret est également condamné en appel pour avoir utilisé les moyens de la mairie de Vitrolles afin de financer la campagne présidentielle du président du MNR, en 2002. Ils écopent de huit mois de prison avec sursis et un an d'inéligibilité.

À Vitrolles comme à Toulon, les maires, inéligibles, mettent en selle leurs femmes pour partir à l’assaut de la mairie (Vitrolles) ou de la circonscription (Toulon). Mais ces casseroles décrédibilisent l’extrême droite et mènent à son implosion. Jean-Marie Le Chevallier, qui quitte le FN en 1999, est sévèrement battu en 2001 par le RPR Hubert Falco. De leur côté, les Mégret tentent de reprendre Vitrolles en 2002 en faisant profil bas. En vain. Catherine Mégret démissionne en 2003 du conseil municipal, tandis que son mari subit une déroute aux élections présidentielle et législatives de 2002 avec son parti, le MNR. Il se retirera officiellement de la politique en 2008.

À Orange et Marignane, les affaires arrivent plus tardivement. En 2010, Jacques Bompard, le maire d’Orange, est mis en examen pour « prise illégale d'intérêt » dans une affaire de vente de terrain. En 2011, la chambre régionale des comptes de Provence-Alpes-Côte d'Azur pointe également des irrégularités dans sa gestion municipale. En octobre 2013, il est renvoyé devant le tribunal correctionnel de Carpentras (Vaucluse) «pour deux prises illégales d’intérêt commises au cours des années 2004 et 2005» Sont également renvoyés pour recel de prise illégale d’intérêts sa fille et son gendre. L’enquête avait montré que la commune vendait des biens immobiliers, ensuite rachetés via des sociétés civiles immobilières (SCI) par les intéressés, qui réalisaient des plus-values importantes lors de la revente.

À Marignane, Daniel Simonpieri est condamné en 2011 à un an de prison avec sursis et cinq ans d’inéligibilité, dans un dossier de favoritisme, fausses factures et emploi fictif.

Dans ces deux villes, les maires restent en place mais s'éloignent du FN. Jacques Bompard, qui a rejoint le MPF de Philippe de Villiers avant de créer son propre parti, la Ligue du Sud, en 2010, est réélu en 2001 puis en 2008 (dès le premier tour). Devenu conseiller général, il retrouve aussi son siège de député en 2012. Daniel Simonpieri, passé au MNR puis à l'UMP, perd lui sa mairie en 2008.

« Clientélisme électoral »
Les maires frontistes n’échappent pas non plus à une gestion clientéliste qu’ils dénonçaient pourtant lors de leur campagne. « L'un des aspects les plus saillants du frontisme aux commandes des exécutifs municipaux demeure bel et bien la mise en place d'un système clientéliste d'utilisation des appareils du pouvoir local », observent Gilles Ivaldi et Virginie Martin dans leur étude « Le Front national entre clientélisme et recherche d’un enracinement social », publiée dans la revue Critique internationale en 1999.

« Le Front national sert ses socles électoraux importants, les pieds-noirs, les rapatriés. II réoriente les moyens municipaux vers des associations proches du parti », explique Gilles Ivaldi. À Toulon, ce clientélisme électoral s'appuie sur l’antenne locale de Fraternité française, sorte de Secours populaire version FN. L'association est présidée par Éliane de La Brosse, adjointe au maire en charge des affaires sociales, vice-présidente du Centre communal d’action sociale (CCAS), et dépeinte par les chercheurs comme une « dame patronnesse catholique », « militante royaliste convaincue ».

« Le FN n'a pas les réseaux associatifs et se retrouve dans une situation d’incompétence par rapport au pouvoir. Il va donc rechercher l’enracinement local en faisant monter en flèche l’association d’Éliane de La Brosse, raconte Virginie Martin. L’association fournit un gros travail au niveau social, mais avec un côté charity business post-colonial. Il est surtout hors de question d’aider les immigrés. C’est la théorie frontiste des cercles concentriques, j’aide d’abord ceux qui sont proches de moi. »

Dans un entretien accordé au Toulonnais, le journal municipal, en 1996, Éliane de La Brosse expose d’ailleurs clairement sa vision du choix de « clientèle » : « Le Fonds d'aide sociale consacre des sommes démesurées à une prétendue “lutte contre l'exclusion”. Le contrat-ville réserve la totalité de ses aides à la banlieue. (...) On aurait pu aider cette fois les habitants du centre. Et notamment certains commerçants qui, littéralement, crèvent de faim. »

« Clientélisme clanique »
Un « clientélisme clanique » se met également en place, selon les auteurs, qui parlent de « népotisme » et de « copinage ». Militants, cadres et proches du FN sont embauchés à tour de bras par la mairie. À Toulon, où la municipalité est le deuxième pourvoyeur d'emplois, la section FN a grossi en 1998 de plus d'un millier de cartes, puisées pour l'essentiel parmi les 3 400 employés municipaux.

La femme de Jean-Marie Le Chevallier prend la tête du Centre de loisirs et d'action sociale (CLAS), qu'elle transforme en JT (Jeunesse toulonnaise), où elle place ses proches. Des membres du FN sont nommés au Syndicat intercommunal des transports en commun, au Syndicat intercommunal de Châteauvallon à la société HLM, d'autres sont recrutés dans la police municipale. Des adjoints FN prennent en main la Mission locale d'insertion professionnelle et sociale des jeunes, l'Association municipale du temps de loisir (AMTL) et la Maison de l'étudiant.

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Élus sous l'étiquette FN, les maires de Toulon, Orange, Marignane, Vitrolles ont quitté le Front national quelques années plus tard pour rejoindre le MNR, le MPF ou le RPR.
Les exemples spécifiques de Dreux (majorité RPR-FN en 1983) et Nice (Jacques Peyrat quitte le FN un an avant de conquérir la mairie de Nice) n'ont pas été intégrés.

Présidente du think tank Different, laboratoire politique proche du PS, la politologue Virginie Martin a réalisé en 2000 une thèse sur le FN en situation de pouvoir municipal. Elle est l'auteure de Toulon la noire. Le Front national au pouvoir (Denoël, 1996) et Toulon sous le FN (L’Harmattan, 2000). Gilles Ivaldi est chercheur au CNRS, spécialiste des partis d’extrême droite et des populismes en Europe occidentale. Il a travaillé sur les gestions municipales du Front national dans le Sud-Est (à lire ici) et sur le FN de Marine Le Pen. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages sur le sujet (voir sa fiche).

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