Retraites: la gauche et les écologistes s’accordent sur un contre-projet a minima

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À l’exception de La France insoumise, l’ensemble des partis de gauche et les écologistes ont signé une « plateforme commune » pour proposer une « réforme progressiste » du système des retraites. Des divergences demeurent néanmoins, y compris sur des points clefs.

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Un curieux sens du « timing ». Les gauches ont décidé de passer à l'action, mercredi 22 janvier, collant au calendrier du gouvernement qui présente sa réforme des retraites lors du conseil des ministres prévu vendredi. Dans la rue, la mobilisation, elle, dure depuis le 5 décembre et, dans les entreprises, les grévistes sont bien souvent épuisés après cinquante jours de grève.

Réunis dans la salle de presse de l’Assemblée nationale, des députés communistes, la numéro 2 d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), le patron du Parti socialiste, des membres de Génération.s, des radicaux de gauche, ainsi que des membres de plusieurs petits partis sont venus présenter leur « plateforme commune des forces de gauche et écologistes ». Sur l’estrade, ils posent côte à côte, l’air rincés mais soulagés.

La gauche et les écologistes réunis à l'Assemblée nationale pour la présentation de leur contre-projet. © PG La gauche et les écologistes réunis à l'Assemblée nationale pour la présentation de leur contre-projet. © PG

Le plus dur est passé : après six semaines de bataille sur les mots, de chicaneries sur les tournures de phrases, d’amendements et de coupes en tout genre, le texte commun est enfin sorti des presses. Treize forces politiques de gauche et écolos qui se mettent d’accord sur un même projet pour réformer les retraites : cela avait tout de la gageure.

Au moins sur la forme, le défi est relevé. « Je crois que la gauche n’avait pas produit un texte programmatique unitaire depuis les années Jospin », observe le député communiste Stéphane Peu qui rappelle combien le référendum de 2005 sur la Constitution européenne avait creusé le fossé entre la gauche du « oui » et la gauche du « non ». Une fracture en voie de calcification ?

À quelques jours de l’arrivée au Parlement du projet de loi d’Édouard Philippe, il s’agit en tout cas de montrer que, face à Macron, la gauche et les écologistes ne savent pas que dire « non ». Et qu’eux aussi ont des idées, voire un semblant de programme s’ils arrivaient au pouvoir en 2022.

« Si la gauche avait été incapable de se mettre d’accord sur les retraites, ce n’était pas la peine de voir plus loin », glisse, à Mediapart, Fabien Roussel. Le secrétaire national du Parti communiste ne boude pas son plaisir de voir enfin aboutir l’initiative qu’il avait lancée, il y a un mois et demi, sur la scène de la Bourse du travail de Saint-Denis, lors d’un meeting unitaire qui rassemblait de Lutte ouvrière au PS et d’EELV à La France insoumise (LFI).

La France insoumise : une fois encore, c’est la rebelle du lot. Conviée à participer aux réunions de travail, la formation de Jean-Luc Mélenchon a boudé les invitations à discuter. Certes, certaines figures du mouvement, comme la députée Clémentine Autain ou la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann, de Gauche républicaine et socialiste – un parti satellite de LFI –, se sont jointes à la démarche.

Mais pas question pour le mouvement d’ajouter son logo en bas d’un document promouvant l’union de la gauche. Surtout à côté de celui d’un Parti socialiste qui a porté la durée de cotisation à 43 ans en 2014. « Il y a des ambiguïtés chez les Verts et au PS sur la nécessité de passer au régime par points, souligne le député Adrien Quatennens, coordinateur de LFI. Nous ne voulons pas cautionner un texte qui ne serait pas très clair. »

Il est vrai que la fameuse plateforme (à lire ici) a davantage à voir avec une peinture impressionniste qu’avec un programme de gouvernement. Le refus de principe de tout système de retraite par points n’y est pas écrit noir sur blanc – tout juste l’opposition aux logiques de capitalisation « même partielle » est-elle réaffirmée. Quant aux autres sujets sensibles, comme la question de l’âge de départ à la retraite – que communistes et insoumis veulent ramener à 60 ans –, celle de la durée de cotisation, et celle de la période prise en compte pour fixer le montant des pensions, ils ont été pudiquement passés sous silence.

« On a quand même entériné la volonté de ne pas repousser l’âge de départ, et ce n’est pas rien », plaide la députée communiste Elsa Faucillon. « On propose un cadre commun, pas d’éradiquer nos différences », ajoute son collègue Pierre Dharréville.

On compte d’ailleurs quelques propositions concrètes : l’engagement sur un « taux de remplacement sur la base des derniers salaires », le retour « a minima » des quatre critères de pénibilité définis dans la loi Touraine de 2014, et la mise en place, pour les carrières complètes, d’une pension équivalente au Smic.

Concernant le financement de cette retraite « progressiste », pas question de le soumettre à un pourcentage du PIB. Le texte propose de puiser dans les fonds de réserve existants, mais aussi de revenir sur les mesures amputant les recettes de la Sécurité sociale. Par ailleurs, on ne s’interdit plus de « réfléchir à des ressources nouvelles en élargissant l’assiette de financement aux revenus du capital ».

Enfin, la « création d’emplois dans les services publics », l’augmentation des salaires, et l’application « réelle » de l’égalité salariale entre hommes et femmes sont aussi avancées comme des sources de financement pérenne.

Du flou, mais un horizon commun. Le verre à moitié vide, ou bien à moitié plein. « Même si ça a pris du temps, on est parvenus à faire des vraies propositions, ce qui montre que tout le monde, notamment le PS d’Olivier Faure, a fait bouger ses lignes pour tendre vers l’unité », souligne Fabien Roussel. « Ce texte montre qu’il existe un bloc de gauche potentiellement majoritaire », surenchérit Vincent Duchaussoy, secrétaire national à l’économie du parti à la rose, estimant qu’« il y a désormais une philosophie commune pour, demain, gouverner ensemble ».

Contrairement au « gouvernement [qui] est incapable de dialoguer, [ce texte montre que] nous, au moins, on en est capables », souligne Sandra Regol, membre de la direction d’EELV. « Faire quelques propositions ensemble en positif, ça donne du grain à moudre pour la mobilisation, et une perspective pour les manifestants, juge Clémentine Autain. Après, oui, c’est vrai, il reste des désaccords sur le fond. »

Et ils sont nombreux, si l’on observe, cette fois, les contre-projets publiés ces dernières semaines, formation par formation.

Si Génération.s, le PCF ou LFI promettent qu’ils porteront le retour de la retraite par annuités s’ils arrivent au pouvoir, au PS et à EELV, les débats sur la nécessité de changer, ou non, de système, n’ont pas été tranchés. « On est partagés, reconnaît le porte-parole d’EELV, Alain Coulombel, il y a des écolos qui sont contre le système par points, d’autres non. » À l’instar par exemple de l’eurodéputé Yannick Jadot, loin d’être hostile à cet « outil », selon lui ni « naturellement vertueux », ni naturellement délétère…

Côté PS aussi, des vieilles lignes de fractures internes existent. « La question du point n’est pas intéressante en soi, minimise Vincent Duchaussoy. Même si politiquement, le point est assimilé à une régression, il y a des choses intéressantes dans tous les systèmes. Nous pourrions conserver l’universalité non pas en mettant en place un régime unique, mais en créant trois caisses différentes et autonomes, mieux adaptées aux spécificités des emplois, privés, publics ou non salariés. »

Dans le fond, le PS ne cache pas qu’il entend surtout s’atteler à une amélioration de la réforme Touraine de 2014, en réintroduisant les quatre critères sur la pénibilité supprimés, trois ans plus tard, par la loi Pénicaud.

La réforme des retraites sous le quinquennat Hollande reste un casus belli pour La France insoumise, qui veut le retour à quarante ans de cotisations et à un âge légal de départ à 60 ans. Pour le reste, son projet ressemble en bien des points à la plateforme commune : sur l’instauration d’un minimum retraite au Smic, l’égalité salariale entre les hommes et les femmes ou le recours aux fonds de réserve ou l’idée de ne pas soumettre la retraite aux questions budgétaires… « Nous sommes aussi très attachés à l’idée de rester concentrés sur un financement par le salaire socialisé », souligne Adrien Quatennens, qui tord un peu le nez sur le recours aux revenus du capital.

En réalité, ce sont les écologistes qui, sur le fond, se distinguent le plus du reste de la gauche. Dans leur document, ils tentent ainsi d’imaginer un système de retraite postcroissance. Mais pour l’heure, c’est encore une autre histoire…

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