Dans les basses-eaux du Front de gauche, Mélenchon « creuse le sillon tribunitien »

Par

Alors que le différend sur l'utilisation du logo Front de gauche par les communistes alliés au PS a fini par être surmonté (douloureusement), le co-président du Parti de gauche est toujours convaincu qu'il faut « se tenir prêt » à l'effondrement de la social-démocratie, qui « est en train de connaître sa chute du mur de Berlin ».

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

« On marche sur un chemin de crête. » Dans le TGV qui le conduit à Montpellier, ce mercredi 19 février, Jean-Luc Mélenchon ne cache rien des difficultés du moment, mais affiche sa sérénité quant à l'avenir du Front de gauche en général, et du sien propre en particulier. Le soir même, pendant qu'il tient meeting dans l'Hérault, le comité départemental du PCF parisien a choisi de rendre les armes, à propos de l'utilisation du logo du Front de gauche par Anne Hidalgo (lire ici). Une querelle jugée jusqu'ici picrocholine et dérisoire par les communistes, mais qui s'est envenimée peu à peu, Mélenchon et les dirigeants du Parti de gauche (PG) ne lâchant pas l'affaire et en faisant une question « symbolique mais essentielle » pour la survie du cartel électoral de l'autre gauche.

Jean-Luc Mélenchon à la tribune du meeting de Montpellier, le 19 février 2014 © S.A Jean-Luc Mélenchon à la tribune du meeting de Montpellier, le 19 février 2014 © S.A

« Le PG a donné à cette affaire une importance disproportionnée, et, pour tout dire, un peu irresponsable, a jugé le responsable du PCF Paris, Igor Zamichiei, lors d'une conférence de presse jeudi, au siège de la place du Colonel-Fabien. Nous voulons maintenant siffler la fin de la récréation. C’est un message à Jean-Luc Mélenchon : les prétextes, les diversions, c’est fini. » Pour l'ancien candidat du Front de gauche à la présidentielle, la satisfaction est grande : « L'enjeu du moment, c'était de se vacciner collectivement pour les régionales et les cantonales à venir. On ne peut plus enchaîner des scrutins réussis où on progresse et des élections à choix multiples. » Mélenchon estime avoir « sous-estimé la disparition de la centralité du pouvoir au PCF », n'imaginant pas que « les consultations locales faisaient à ce point la ligne ». Mais il se félicite malgré tout d'avoir imposé « le débat de la relation au PS partout dans les sections communistes, et les résultats ont été le plus souvent très serrés, dans un sens ou dans l'autre. C'est donc bien qu'il y a une discussion à trancher… »

Ces péripéties semblent pour lui un mal nécessaire, où il ne faut pas s'encombrer de sentiments. L'« affaire du whisky de Périgueux » – la mise à l'écart d'une tête de liste du PG pour avoir bu l'apéro avec l'ancien ministre gaulliste Yves Guéna entraînant une vague de départs de militants du PG en Aquitaine – est totalement assumée. S'il convient du bout des lèvres d'une éventuelle maladresse de langage initiale dans la réaction, il juge que « le déchaînement médiatique, sans aucune vérification ni recoupement de la réalité de la situation locale, a soudé le parti et conforté son autorité ». Fidèle à sa ligne – ce n'est pas le premier départ de cadres ou de militants, que Mélenchon appelle souvent « des grands blessés de la politique –, le Parti de gauche revendique toujours de se renforcer en s'épurant…

Pour le co-président du parti, « le moment est compliqué, mais les pions sont au bon endroit ». Pour les municipales, il espère « marquer un point quelque part ». Réaliser des bons scores à Paris, Toulouse ou Montpellier. Voire gagner Grenoble, où le PG fait alliance avec les écologistes et plusieurs collectifs citoyens, face à un PS allié avec le PCF, avec le soutien affirmé de Pierre Laurent, le secrétaire national communiste, qui a qualifié ce mercredi dans la cité iséroise, le choix des mélenchonistes de « grave erreur ».

La tension entre les deux principaux dirigeants du Front de gauche laisse des traces dans les équipes militantes locales. À Montpellier, où les communistes se sont rangés au côté du PG, mais où les élus PCF ont rejoint le PS, l'ambiance entre les militants est très tendue, selon plusieurs observateurs. Et le meeting du mercredi soir n'a pas fait salle pleine, loin de là, réunissant entre 800 et 900 personnes. Pas d'état d'âme pour autant, on annonce 1 500 personnes au micro et on fait comme si. Mais ils sont de plus en plus nombreux à s'inquiéter de la dynamique aux prochaines européennes, alors que la constitution des listes devraient encore être l'occasion de chicayas internes, et que le PG entend faire de la surenchère avec le PCF, estimant que ces derniers ne peuvent pas se passer de la force de frappe médiatique du « héraut de l'autre gauche ».

« Pour l'instant, il faut continuer à creuser le sillon tribunitien », dit Mélenchon. À Montpellier, il a fait rire l'assistance en grimant Pierre Gattaz en Harpagon attaché à sa cassette, traité Hollande de « benêt », ou attaqué vigoureusement Manuel Valls. À la fin, devant le moment de flottement qui s'installe, faute de musique, il reprend le micro. « Il faut que je fasse tout ici », lâche-t-il, avant d'entonner a capella une Internationale peu à peu reprise par le public. Porte-parole du PCF, Olivier Dartigolles, également au Zénith de Montpellier, estime que « dans la situation actuelle, il faut continuer à être unitaire et rassembleur plutôt que chroniqueur de la débâcle de la gauche, et poser les bases pour passer à autre chose ». Selon lui, « on n'a rien à gagner du chaos actuel : le Front de gauche est fort quand il offre une perspective positive ». On touche là à l'autre divergence profonde entre PG et PCF, qui n'a jamais été surmontée pour l'heure : comment construire l'alternative que tous appellent de leurs vœux ?

Pour Jean-Luc Mélenchon, ce débat devrait être tranché par les faits. « En ce moment, à gauche de Hollande, il y a ceux qui ont une stratégie et ceux qui n'en ont pas », note-t-il. Lui a la sienne, la révolution citoyenne prête à s'enclencher « dès que la chaîne craquera », observant que « la social-démocratie est en train de connaître sa chute du mur de Berlin, ça a commencé avec Papandréou en Grèce, ça continue avec la politique de l'offre de Hollande et le SPD qui fait alliance avec Merkel en Allemagne ». Il explique continuer à être très attentifs à approfondir les discussions avec le NPA et les proches d'Eva Joly.

Quand on lui fait remarquer combien il sont nombreux, au PCF comme chez les écologistes ou à la gauche du PS, à le définir comme « un obstacle », qui empêche toute convergence et structuration possibles chez les critiques de l'orientation actuelle du pouvoir, par ses anathèmes récurrents et la virulence de ses interventions, il rétorque, à l'aise : « Cela fait un an et demi que la démonstration est faite que ce rapprochement ne marche pas. On peut continuer à bavarder, à faire des goûters ou des colloques, il n'y a aucun débouché qui émerge. Tout le monde a un couteau sans lame et agite les bras en disant à Hollande : “Attention, on a un manche de couteau !”. »

Lui fait le pari de remobiliser son électorat de 2012 pour les européennes, estimant que si ces quatre millions d'électeurs revotent Front de gauche, au vu de l'abstention, qui promet d'être forte – notamment à gauche –, une première démonstration de « mise en mouvement » serait faite. Or, selon lui, cette re-mobilisation ne peut passer que par un discours de rupture. Le pari peut s'entendre, mais à l'heure actuelle, il est solitaire et ne suscite guère d'enthousiasme.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

L'échange avec M. Mélenchon a eu lieu en face-à-face dans le TGV et a duré environ une heure.