Affaire Luc Besson: une autre actrice livre son témoignage à la justice

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Une actrice vivant aux États-Unis a écrit au procureur de la République de Paris le 13 février pour signaler des faits qui remonteraient à mars 2002. Elle affirme avoir dû s’« échapper à genoux » après que le cinéaste s’est « jeté sur [elle] » lors d’un rendez-vous professionnel.

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Elle est l’une des neuf femmes qui ont accusé Luc Besson de comportements sexuels inappropriés dans Mediapart. Mona* a décidé de témoigner auprès de la justice. Le 13 février, elle a écrit au procureur de la République de Paris pour dénoncer des faits qui remonteraient à 2002. 

La comédienne, âgée d'une quarantaine d'années et vivant aux États-Unis, avait confié son récit à Mediapart au mois de juillet, à la condition que son anonymat soit respecté dans notre article – elle y témoignait sous le prénom d'emprunt de « Mona ». La semaine dernière, c'est sous son vrai nom qu'elle a écrit au procureur de la République. 

Si elle ne tient pas à déposer plainte – les faits sont prescrits –, elle souhaite apporter son témoignage dans le cadre de l'enquête préliminaire ouverte contre le cinéaste. Dans son courrier, que Mediapart a consulté, l'actrice dit avoir pris connaissance de la plainte de Sand Van Roy contre Luc Besson, déposée au mois de mai, et explique vouloir « raconter ce dont [elle a] été victime » elle-même en 2002.

Cette année-là, Mona explique que, « étant actrice en France et aux États-Unis », elle avait été amenée à rencontrer Luc Besson « lors de plusieurs auditions ». Le cinéaste « était alors à la recherche d’une actrice pour tenir un des rôles principaux de son film Fanfan la Tulipe et se trouvait à Los Angeles », détaille-t-elle dans son courrier.

La comédienne affirme qu'un premier rendez-vous avec Luc Besson avait été organisé, « en février 2002 », par ses agents artistiques et son manageur, à l’hôtel Château Marmont, à Los Angeles. Le hall de ce célèbre hôtel était « fréquemment utilisé par les metteurs en scène et les producteurs [pour des auditions – ndlr] », précise-t-elle. Mais à son arrivée à l'hôtel, elle dit avoir « appris que [sa] rencontre avec Monsieur Luc Besson n’aurait pas lieu dans le hall d’entrée, comme cela était pourtant usuel, mais dans une des chambres de l’hôtel ».

Si cela l'a « particulièrement surprise », elle dit avoir « accepté de le rejoindre dans sa chambre »« faisant pleinement confiance à [ses] agents et manager et ne pouvant ignorer la notoriété » du cinéaste.

Luc Besson lors de la première du film «Valérian et la Cité des mille planètes», le 25 juillet 2017. © Reuters Luc Besson lors de la première du film «Valérian et la Cité des mille planètes», le 25 juillet 2017. © Reuters

Lors de cette première rencontre, le cinéaste se serait montré « respectueux, courtois, voire attentionné », souligne-t-elle, et aurait « fait preuve de curiosité » à l'égard de l'actrice, qui venait de finir le tournage d'un blockbuster américain, ce qui faisait alors d'elle « une actrice recherchée », indique-t-elle dans son signalement.

À la fin de l'entretien, le réalisateur lui aurait « fait part de son intérêt quant à [son] éventuelle participation à son nouveau film », affirme-t-elle. Un intérêt « confirmé » ensuite à ses agents, d'après son récit : « [Ils] étaient également très enthousiastes et me répétaient : “Ils sont très contents, vraiment tu as une chance, tu es vraiment une des finalistes, ça se passe très bien”. » Mona se souvient d'avoir alors été « particulièrement ravie » : « Il s’agissait d’une très belle opportunité pour moi », explique-t-elle dans son courrier au procureur.

Début mars 2002, alors que l'actrice était de passage à Paris, la directrice de casting de Luc Besson, Swan Pham, l'aurait contactée pour lui « faire faire des essais ». Mona se souvient avec précision de ce rendez-vous. 

Puis, à l'issue de ces essais – qui se seraient « très bien déroulés » –, Swan Pham lui aurait lancé, d'après le récit de Mona : « Vraiment il [Monsieur Luc Besson] veut que ce soit toi », avant de lui dire que le cinéaste souhaitait la voir « dans son bureau »

Selon son témoignage au procureur, la comédienne pense alors qu'il souhaite « aborder la question du rôle » pour lequel elle vient de faire des essais et le rejoint donc dans son studio, qui « se trouvait au fond d’une cour, un peu à l’écart de l’endroit où [elle] venai[t] d’auditionner », se souvient-elle.

À peine entrée, Luc Besson aurait « commencé à vouloir fermer la porte », et sans avoir « le temps de terminer ce geste », il se serait « brusquement jeté sur [elle] », dit-elle, « avec une rapidité telle, que je me souviens m’en être étonnée sur le moment, au vu de ce corps qui semblait si lourd ».

« Il a essayé de me plaquer contre le mur et de m’embrasser de force, détaille-t-elle dans son courrier. J’ai résisté et ai réagi très rapidement : je me trouvais heureusement près de la porte du studio. Je me souviens d’avoir tourné la tête, et de m’être laissée tomber à terre, ce qui m’a permis de m’échapper à genoux, puis, une fois la porte passée, je suis sortie en courant afin de lui échapper. »

La comédienne relate avoir été « tellement choquée par ce qu’il venait de se produire » qu'elle dit ne pas se souvenir « de ce qu’il s’est passé par la suite ». « J’ai seulement la sensation d’avoir été profondément déstabilisée par cette agression, qui m’a évidemment prise par surprise », raconte-t-elle.

Elle explique qu'« ayant refusé de céder aux avances » de Luc Besson, elle n'a « naturellement pas obtenu le rôle ». « Mes agents m’ont simplement transmis le refus de la production », se souvient-elle. Elle n’a plus jamais eu de contact avec le producteur français.

De cette histoire, elle a gardé un « traumatisme »avait-elle confié à Mediapart au mois de juillet. « Après ce qui s’est passé dans ce studio, le comportement de Monsieur Luc Besson m’a poursuivie pendant de nombreuses années. J’éprouvais de la culpabilité, je me demandais si tout cela était de ma faute », indique-t-elle dans son courrier.

À Mediapart, elle avait expliqué que cet épisode l’aurait conduite à adapter son comportement : « Je me suis blindée pour éviter tout malentendu. Pendant très longtemps, je ne voulais jamais montrer ma sexualité ou mon corps. J’ai fui tous les rôles qui insistaient là-dessus jusqu’à me remettre de ce traumatisme… » Selon son récit, c’est seulement en janvier 2012 qu’elle en avait parlé à celui qui est depuis devenu son mari – ce que ce dernier nous avait confirmé. 

Aujourd’hui, dix-sept ans plus tard, Mona dit avoir compris, en découvrant « les témoignages » de plusieurs femmes à l'encontre du cinéaste, et « la plainte » pour viol déposée par l'actrice Sand Van Roy, qu'elle n'avait « rien fait de mal et que cela [était] également arrivé à d’autres ». « Je réalise également que, sans cette peur qui m’a permis de réagir rapidement et de m’enfuir, je me serais retrouvée seule, dans une pièce à l’écart, avec un homme qui faisait trois fois mon poids et qui s’apprêtait clairement à m’agresser sexuellement », affirme-t-elle dans son courrier.

Si elle se manifeste aujourd'hui auprès de la justice, c'est aussi en « espérant que d’autres le feront également », dit-elle, et que Luc Besson « ne pourra plus adopter de tels comportements avec qui que ce soit ».

Dans son signalement, Mona explique qu'elle réalise, « a posteriori », « à quel point le milieu du cinéma avait pour habitude de normaliser des comportements qui, somme toute, dépassaient grandement le strict cadre professionnel ». Comme le fait de donner rendez-vous à ces acteurs et actrices dans des chambres d'hôtel, une pratique habituelle de Luc Besson notamment. « Cependant, les acteurs, en position de faiblesse, passaient alors souvent outre », souligne-t-elle.

Questionné lundi par Mediapart par le biais de son avocat, Luc Besson n'a pas donné suite. Sollicités à plusieurs reprises depuis le mois de juillet, le cinéaste et son conseil se sont toujours refusés à tout commentaire. Me Thierry Marembert avait indiqué à RMC que le réalisateur « dément[ait] catégoriquement tout comportement inapproprié et répréhensible de quelque nature que ce soit ».

Contactée, Swan Pham n'a pas répondu. Interviewée en juillet, la directrice de casting, qui travaille avec Luc Besson depuis une vingtaine d’années, et est restée proche de lui, nous disait n'avoir aucun souvenir de castings qui se seraient mal déroulés autour du film Fanfan la Tulipe.

« Chacun a son vécu, avec moi en tout cas, il n’a jamais eu un geste ni quoi que ce soit de déplacé, ça a toujours été très professionnel », avait-elle par ailleurs assuré. « Parfois, il voit des gens en tête à tête pour le rôle, comme tous les réalisateurs, il faut avoir envie de quelqu’un pour qu’il soit sur son film. » Elle affirmait avoir, « à l'inverse, parfois dû retenir des jeunes filles qui, par hasard, s’égaraient dans son bureau personnel pour le voir ».

Au cœur de ce dossier : la position de pouvoir considérable de Luc Besson dans un milieu concurrentiel et précaire pour nombre d'acteurs et actrices. Huit autres femmes ont accusé le réalisateur français de comportements sexuels inappropriés (lire les deux volets de notre enquête, en juillet et en novembre).

Quatre d'entre elles ont livré leur récit aux policiers dans le cadre de l'enquête, dans laquelle Luc Besson bénéficie de la présomption d'innocence. Les investigations ont été bouclées et retournées au parquet de Paris au mois de janvier. Celui-ci doit maintenant se prononcer sur les suites à donner à l’affaire : soit décider d’un classement sans suite, soit ordonner des investigations complémentaires, soit ouvrir une information judiciaire.

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* Le prénom a été modifié.