Après sa garde à vue, le journaliste Gaspard Glanz interdit de manifestations

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À l’issue de près de 48 heures de garde à vue, le journaliste indépendant Gaspard Glanz a été présenté à un magistrat au tribunal de Paris. Il sera convoqué à une audience ultérieure. En attendant, il est interdit de manifestation à Paris. Une nouvelle entrave à la liberté de la presse.

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Interpellé samedi 20 avril au cours de la manifestation des gilets jaunes, le journaliste indépendant et fondateur de l’agence Taranis News Gaspard Glanz, 32 ans, a été présenté lundi 22 avril, à l’issue de 48 heures de garde à vue, devant un procureur pour « participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations » et « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique ».

Contacté, le parquet a indiqué que le journaliste sera convoqué à une audience ultérieure, fixée le 18 octobre. Pour le délit d'outrage, il encourt une peine d'un an de prison. 

En attendant, le juge des libertés et de la détention a suivi l'avis du procureur de la République et a interdit à Gaspard Glanz de se rendre à Paris tous les samedis ainsi que le 1er mai. Ce qui revient à l'empêcher de travailler durant les prochaines manifestations.

Gaspard Glanz. © Nicolas Mercier Gaspard Glanz. © Nicolas Mercier
Contactés par Mediapart, ses avocats Raphaël Kempf et Aïnoha Pascual vont « contester cette décision. C’est une atteinte à la liberté de la presse, à la liberté d’informer. C’est évidemment un préjudice pour Gaspard Glanz et ça l’est aussi pour toute personne souhaitant s’informer puisqu’elle est privée de fait du travail d’un journaliste, d’un autre regard sur l’actualité. Le pluralisme de l’information est ainsi touché. »

Une vidéo tournée par Nicolas Mercier, de Hors-Zone Press, montre l’arrestation de Gaspard Glanz. Alors qu’il couvre l’acte XXIII des gilets jaunes, le reporter reçoit des éclats d’une grenade sur la jambe. Il se dirige vers les forces de l'ordre pour savoir où se trouve le commissaire et comprendre pourquoi il a été visé par une grenade. Le journaliste est alors violemment repoussé par un policier auquel il répond, avant de partir, par un doigt d’honneur. S’ensuit une interpellation musclée, telle qu’on peut la voir sur les images.

Le premier délit pour lequel Gaspard Glanz est poursuivi – « participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations » – est « une infraction massivement utilisée pour mettre en garde à vue les manifestants et les journalistes », explique Raphaël Kempf. « Elle est absolument scélérate. Elle ne vise que l'intention supposée et est utilisée pour criminaliser le fait de participer à une manifestation ou tout simplement empêcher les journalistes de travailler. »

Introduite en 2010, sous Nicolas Sarkozy, pour arrêter de manière préventive les « casseurs », cette infraction est passible d’une peine d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende. 

Comme l’avait expliqué un officier de police judiciaire auprès de Mediapart, c’est un « motif d’arrestation fourre-tout. […] Lorsqu’on interpelle la personne, elle n’a donc commis aucune infraction, tout est potentiel, “préventif”. Pour moi, c’est, de ce fait, abusif ».

« Ce qui est inquiétant, c’est que ce délit est systématiquement utilité et c’est d’autant plus frappant lorsque ce sont des personnes seules et non en groupe qui sont arrêtées », précise Raphaël Kempf.  

Rassemblement de soutien à Gaspard Glanz, commissariat du XIIe arrondissement de Paris, lundi 22 avril. Rassemblement de soutien à Gaspard Glanz, commissariat du XIIe arrondissement de Paris, lundi 22 avril.
Ces arrestations ne débouchent pratiquement jamais sur des poursuites. Ce qui n’a pas été le cas pour Gaspard Glanz, dont la garde à vue a été prolongée de 24 heures et qui a été présenté ensuite à un magistrat. 

« Il est donc placé 48 heures en garde à vue pour un doigt d’honneur ? s’interroge son avocat. Certes, c’est considéré comme un délit [art. 433-5 du code pénal – ndlr], mais cela ne justifie pas une garde à vue ou son prolongement puisque dans ce cas, il s’agit d’une privation de liberté abusive. » Et c'est pour ce doigt d'honneur, « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique », que Gaspard Glanz a été déféré devant un magistrat. 

La garde à vue est prévue pour permettre à l’enquête de se poursuivre, selon six motifs définis par la loi. « Or dans ce cas, rien ne la justifiait, et il aurait simplement fallu convoquer ultérieurement mon client pour qu’il s’explique sur ce geste, poursuit Raphaël Kempf. Cette mesure est disproportionnée, inutile et illégale. C’est l’acharnement du parquet sur un journaliste. »

« C’est une grave entrave à la liberté de la presse. Aujourd’hui, la police pourrait décider de trier les journalistes présents dans une manifestation et d’écarter ceux qui gênent ? » Cette question soulevée par l’avocat de Gaspard Glanz est partagée par la cinquantaine de proches, journalistes et personnalités venus au rassemblement de soutien devant le commissariat de l’est parisien où Gaspard Glanz a passé sa garde à vue.

C’était l’occasion de lui fêter son anniversaire, passé en cellule, et surtout de demander sa libération, scandée à l’unisson par le comité de soutien, en bien petit nombre – une pétition en ligne a recueilli en revanche plus de 18 000 signatures. « C’est inquiétant de voir le peu de mobilisation pour défendre la liberté de la presse aujourd’hui, déplore le philosophe Geoffroy de Lagasnerie, auteur avec les avocats de Gaspard Glanz d’une tribune publiée dans Mediapart. Il s’agit d’un acte de guerre contre la liberté de la presse, et en particulier la presse indépendante. »

« Je ne connais pas Gaspard Glanz. Mais il était impensable que je ne sois pas là aujourd’hui, explique l’économiste Thomas Porcher. C’est une attaque à l’une des libertés fondamentales, celle de la presse. » Il rappelle que le dernier rapport de l’ONG Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse dans le monde place « la France à la 32e place sur 180. Il y a un net recul des pays européens. Et avec ce qui s’est passé samedi, on atteint une nouvelle étape de la dégradation de notre démocratie ».

Plusieurs organisations, parmi lesquelles l’ONG RSF, le syndicat SNJ et le barreau de Paris, ont dénoncé la répression dont ont fait l’objet, samedi 20 avril, de nombreux journalistes, interpellés ou blessés. RSF a constaté « deux journalistes indépendants interpellés et plusieurs autres ciblés par des tirs de LBD alors qu’ils étaient clairement identifiés Presse ». « L’information est un droit ! », rappelle Reporters sans frontières.

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