En Seine-Saint-Denis, les JO partent à la conquête de l’Est

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Un foyer de travailleurs isolés, une résidence sociale étudiante et une école de kiné doivent être démolis. Une école de Saint-Denis va subir les impacts d’un échangeur autoroutier. Le paysage urbain va être bouleversé en vue des JO. Mais pour l'instant, peu de monde s'en soucie.

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À Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), au 82, rue Saint-Denis, sur un parterre de gazon, se dressent des immeubles rose et blanc. Ils abritent depuis 1982 des chambres collectives et individuelles louées par des travailleur·e·s étranger·e·s venus travailler en France sans leur famille. Jusqu’à trois cents personnes peuvent y résider. Certain·e·s y vivent depuis trente-sept ans, selon un habitant.

À cet emplacement, en 2025, la puissance publique a prévu de faire ériger des bâtiments de bureaux et de services. Selon un document de travail consulté par Mediapart et daté d’avril 2019, la Solideo, l’organisme public chargé de la maîtrise d’ouvrage du village olympique et de son héritage, entend y loger des activités tertiaires. Cette parcelle urbaine constitue l’extrémité sud-est du « secteur E », quartier appelé « les Belvédères », l’un des quatre lots en cours de commercialisation (voir ici à ce sujet). Promoteurs, investisseurs, architectes et entreprises du bâtiment ont jusqu’en mai pour déposer une offre et prendre part à la construction du futur village, mais aussi du quartier qui lui survivra.

Des enseignants de Supméca, devant les ruches et les carrés potagers de l'école, à Saint-Ouen (JL). Des enseignants de Supméca, devant les ruches et les carrés potagers de l'école, à Saint-Ouen (JL).

Dans son dossier de candidature, Paris s’est engagé à ce que les bâtiments érigés pour héberger 17 000 athlètes deviennent ensuite un quartier d’habitation et de bureaux. C’est ce que le monde olympique appelle « l’héritage », et c’est la caractéristique de l’édition française des JO de 2024, qui met en avant le peu d’infrastructures commandées et leur durabilité par souci environnemental et d’économies budgétaires.

Mais la louable intention de pérenniser les installations et équipements construits au départ pour quinze jours d’événements sportifs n’atténue ni l’ampleur ni la brutalité des modifications urbanistiques et sociales en cours.

De l’autre côté de la rue, s’élèvent les tours de briques rouges et blanches de la résidence sociale étudiante de Supméca, une école d’ingénieurs spécialisés en mécanique, créée en 1948, et qui abrite six cents élèves en tout. Ses 96 habitant·e·s devront avoir quitté les lieux en septembre 2020 pour laisser la place, eux aussi, à un logement olympique, destiné à finir en bureaux et lieux d’activités tertiaires.

Non loin de là, une école de masseurs-kinésithérapeutes fondée en 1946, l’école Danhier, est vouée à la démolition. Elle se trouve sur le tracé d’un futur mail, voué à ouvrir le quartier sur les berges de la Seine. Pourtant, elle a réalisé un programme de mise aux normes de ses locaux, selon ses responsables, et a ouvert récemment un cabinet de rééducation spécialisé dans le domaine du sport de haut niveau.

Mais pour le maître d’ouvrage, c’est sans rapport avec le processus très normé qui encadre le suivi médical des athlètes. Et le maintien de cette école à cet endroit ferait perdre sept cents lits au village olympique.

Nicolas Ferrand, directeur général de la Solideo, affirme à Mediapart lors d’un entretien, le 25 mars : « Sur le périmètre de la ZAC, il n’y a pas une seule expropriation d’un individu privé propriétaire ou locataire. » C’est exact. Mais les 51 hectares où doit s’étendre le village olympique ne sont pas un désert.

À l’exact carrefour des villes de Saint-Ouen, de l’Île-Saint-Denis et de Saint-Denis, se trouvent une plateforme logistique, des entrepôts de stockage, un hangar de la marque d’épicerie de luxe Fauchon. Une vingtaine d’entreprises se côtoient dans le parc d’activités Rives-de-Seine. Il y a aussi le collège Dora-Maar et son gymnase, déjà recouverts d’affiches célébrant les Jeux. Juste en face, la Cité du cinéma de Luc Besson, qui n’est pas menacée et servira de lieu de restauration. Et un projet de quartier développé par Vinci, Universeine. Au-delà du périmètre du village, a survécu un troquet de quartier, « Le Fer à cheval ».

Au total, une cinquantaine de bâtiments doivent tomber : la moitié dans la zone d’activité économique. Pour le reste, il s’agit pêle-mêle d’un hôtel Ibis, d’un lycée mais qui doit être restructuré sur la même parcelle, d’une école maternelle en préfabriqué qui doit aussi être rebâtie, de l’école de kiné, de certains bâtiments du collège Dora-Maar, de la résidence étudiante Pierre-Azou et du foyer de travailleur·e·s isolé·e·s géré par l’association Adef. La Solideo, un établissement public, précise par courriel le 19 avril « approcher les 80 % d’acquisitions amiables » en vue des démolitions.

Le futur village olympique de Paris 2024, tel qu'imaginé par le maître d'ouvrage (document Solideo). Le futur village olympique de Paris 2024, tel qu'imaginé par le maître d'ouvrage (document Solideo).

Ces habitant·e·s et les utilisateur·ice·s de ces sites sont les invisibles surnuméraires des futurs Jeux olympiques, celles et ceux qui n’ont pas leur place dans le territoire qui doit éclore du cocon des athlètes en 2025. Les images prévisionnelles du quartier présentées aux promoteurs immobiliers – consultables ici – représentent de jeunes actifs blancs à vélo ou en plein jogging, en jupes courtes, sacs de shopping à la main et sourires aux lèvres. Des urbain·e·s de beaux quartiers, sans grand rapport avec les travailleur·e·s isolé·e·s, les jeunes désoeuvré·e·s et les familles nombreuses qui peuplent les rues et les bus de cette partie du 93.

Quelques semaines plus tôt, au MIPIM, un salon international de l’immobilier, devant une salle comble d’entrepreneurs, le dirigeant de la Solideo s’enthousiasme pour ce que pourrait devenir ce territoire, après les jeux de 2024 : « la ville européenne du XXIe siècle », avec ses édifices éco-construits, ses accès à la Seine, ses pistes cyclables, à deux pas d’une gigantesque station du Grand Paris Express, Pleyel, qui pourrait transporter autant de voyageur·se·s que l’actuel hub des Halles, à Paris.

Benoît Piguet, directeur des relations institutionnelles de la Solideo, confie lors d’un entretien avec Mediapart : « Vous allez avoir une mutation. Globalement, entre les travaux de rénovation urbaine, les travaux pour les JO, les travaux sur la zone des docks [de Saint-Ouen – ndlr], le fait qu’il y ait une ligne de métro supplémentaire, cela va créer une dynamique complète de ce territoire. L’objet de ce territoire tel qu’on l’imagine pour 2024, 2025, 2026, et son usage par les habitants et les forces économiques, est totalement différent de ce qu’on a aujourd’hui. » À ses yeux, « on parle d’un territoire en devenir qui va être amélioré structurellement ».

Les habitant·e·s du foyer de travailleurs à Saint-Ouen devront avoir quitté les lieux en octobre 2020. « Ça ne nous dérange pas de partir, mais dans de bonnes conditions », explique Boubacar Diallo, membre du comité des résidents du foyer, géré par une association, l’Adef. Le problème, c’est qu’à ce jour aucune solution claire de relogement ne semble leur avoir été proposée.

Des « bungalows » dans la zone industrielle des docks sont évoqués pour les héberger pendant trois ans, le temps qu’une nouvelle résidence se construise, pour la fin 2023. Mais aucun emplacement ne leur est communiqué. Pourtant, la Solideo indique deux adresses précises de reconstruction de résidence, à Saint-Ouen, dans sa réponse par courriel à Mediapart le 19 avril.

« Le directeur de l’association est venu nous voir, mais était tellement imprécis qu’on lui a dit que s’il ne nous proposait pas quelque chose de plus concret, on resterait là, témoigne Boubacar Diallo. Il nous a répondu qu’on serait obligés de partir. Vous allez envoyer les policiers ? Il a répondu qu’il n’y aurait pas d’autre solution. » Sollicitée à plusieurs reprises, par mail et téléphone, la direction générale de l’Adef n’a pas donné suite. La mairie de Saint-Ouen non plus.

Pour Boubacar Diallo, résident depuis août 2003 : « On est d’accord pour être séparés, pour aller ailleurs sur Plaine Commune, dans le 95 ou à un autre endroit, mais dans des conditions humaines dignes. » Pour la Solideo, l’édification de nouvelles résidences « constituera une amélioration importante des conditions d’accueil des travailleurs migrants (notamment par l’individualisation des unités d’hébergement). Les lieux de construction de ces résidences, à Saint-Ouen, constituent également un engagement important des partenaires à ne pas éloigner les résidents de leur lieu de vie actuel ».

Mais pourquoi alors ne pas leur laisser de place dans le futur quartier post-olympique, et les renvoyer hors du périmètre ? Le maître d’ouvrage n’a pas répondu à cette question.

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Cet article a été modifié le 23 avril vers midi pour corriger une erreur dans une citation de Nicolas Ferrand: « la ville européenne du XXIe siècle » et non du XIXe. Merci au lecteur attentif qui a signalé cette coquille.

Cet article entame une série d’enquêtes, interviews et reportages que Mediapart va consacrer à l’enjeu de l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de 2024 sur le territoire francilien, et notamment en Seine-Saint-Denis. Toutes les personnes sollicitées ont répondu à mes appels, à l'exception de la mairie de Saint-Ouen et de l’association Adef.