Après l’«Aquarius», la «honte» gagne le premier cercle d’Emmanuel Macron

Par

L’inertie de la France sur le dossier de l’Aquarius a « profondément choqué » certains soutiens d’Emmanuel Macron, y compris parmi ses plus proches. Nombre de voix s’élèvent pour rappeler le président de la République à ses discours de campagne.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Ils ont cru en l’« humanisme » prôné par Emmanuel Macron. Ils ont applaudi sa volonté de « perpétuer la grande tradition française d’universalisme ». Ils se sont réjouis de l’entendre dire que l’accueil des réfugiés relevait de « notre tradition » et de « notre honneur ». Un an plus tard, certains soutiens du chef de l’État se disent « profondément choqués » par l’épisode de l’Aquarius. D’autres parlent même de « honte », mais rares sont ceux à vouloir l’énoncer haut et fort, au risque de rompre définitivement avec celui qui leur avait fait miroiter une société « bienveillante ».

Sébastien Mabile, lui, a franchi le pas. Le 16 juin, alors que le bateau de SOS Méditerranée cherchait encore un port d’attache sans que la France ne propose d’ouvrir l’un des siens, cet avocat, qui avait prêté main forte à En Marche! pendant la campagne pour élaborer le volet environnement du projet, poste le message suivant sur Twitter :

capture-d-e-cran-2018-06-21-a-17-49-05

Dans les heures qui suivent, il reçoit « des centaines de messages de soutien et d’encouragement ». Mais pas un mot de la direction du parti. « J’espère qu’ils ont quand même conscience que le malaise est général », glisse-t-il à Mediapart. Si tel n’était pas le cas, il leur suffirait de faire un tour sur les réseaux sociaux où bon nombre de personnalités, qui s’étaient clairement engagées en faveur du président de la République, ont affiché leur colère.

« Benjamin Griveaux [le porte-parole du gouvernement – ndlr] explique que la France accueillera au cas par cas les migrants de l’Aquarius. Qu’il se rassure, chacun sait que nous sommes dans une générosité comptée. Sauver en mer, accueillir dans des ports sûrs en Méditerranée, partager l’accueil, voilà le défi commun ! » a par exemple tweeté le directeur général de France Terre d’asile, Pierre Henry, qui avait rejoint En Marche! en janvier 2017. « Nos valeurs européennes s’envolent définitivement », a de son côté posté le président de Voyageurs du monde, Jean-François Rial, l’un des premiers soutiens d’Emmanuel Macron.

Contacté par Mediapart, ce dernier préfère décliner notre invitation à s’exprimer sur le sujet. « Ce que les politiques européens ne font pas, je le fais en tant que citoyen », explique-t-il. Comme lui, ils sont nombreux à avoir opposé une fin de non-recevoir à nos demandes. C’est le cas de l’économiste Jean Pisani-Ferry, l’un des principaux inspirateurs du programme présidentiel, qui avait cosigné en janvier une lettre ouverte au président de la République, déjà très critique sur la politique migratoire du gouvernement. « Je n’en rajoute pas pour le moment », nous a-t-il indiqué.

Jean Pisani-Ferry et Emmanuel Macron, le 20 avril 2017. © Reuters Jean Pisani-Ferry et Emmanuel Macron, le 20 avril 2017. © Reuters

C’est également le cas du directeur général du think thank Terra Nova, Thierry Pech, lui aussi cosignataire du texte paru début 2018 : « Je préfère ne pas m’exprimer sur ce sujet pour le moment », nous a répondu celui qui avait toutefois estimé dans L’Express paru le 15 juin : « Il faut en finir avec ce vent de panique et les fantasmes de “submersion” qui l’accompagnent. » Comme un écho aux propos récemment tenus par le ministre de l’intérieur Gérard Collomb, qui avait jugé que certaines régions françaises « sont en train de se déconstruire parce qu’elles sont submergées par des flux de demandeurs d’asile ».

C’est encore le cas de plusieurs chercheurs ayant participé à l’élaboration du programme présidentiel, mais qui préfèrent ne pas faire de commentaire politique. Le cas aussi d’autres têtes pensantes de la campagne qui ont depuis rejoint les cabinets ministériels et que leur poste contraint à la discrétion. Le cas enfin de l’avocat François Sureau, auteur des statuts d’En Marche! qui, sans avoir jamais réellement soutenu Emmanuel Macron, s’entretenait régulièrement avec lui en début de quinquennat. « Sur cette question, personne n’entend rien. L’“age of Aquarius” est celui de la surdité générale… », regrette-t-il.

Voilà plusieurs mois pourtant que des voix s’élèvent pour rappeler le président de la République à ses discours de campagne, sans que celui-ci ne daigne en prendre compte. « On fait la République au concret, on ne la fait pas en deux lignes, un matin, de mauvaise conscience. Notre honneur n’est pas simplement d’avoir des déclarations faciles faites depuis Paris, loin d’ici, en regardant telle ou telle photographie, notre honneur, c’est sur le terrain, d’aider celles et ceux […] qui apportent l’humanité durable dans la République ! » avait-il déclaré, le 17 janvier, à Calais (Pas-de-Calais), en guise de réponse à la lettre ouverte qui lui avait été adressée.

Jeudi 21 juin, le chef de l’État a encore profité de son déplacement à Quimper (Finistère) pour répondre à ceux qui ont critiqué son inertie sur le dossier de l’Aquarius. « Que chacun aille regarder la réalité de ce qu’il se passe ! À la fois les défis économiques, humanitaires et humains qui sont les nôtres, mais sans oublier les défis du quotidien de notre société […] et ses fractures. Regardez ! Je le dis à tous les donneurs de leçons : allez m’expliquer qu’il faudrait accueillir tout le monde, aujourd’hui ! » a-t-il lancé, invitant chacun à « regarder ce que nous faisons aussi » et dont nous n’avons, selon lui, « pas à rougir ».

« Ce quinquennat est fragile, fragile, FRAGILE »

S’il s’est cristallisé au moment où le bateau de SOS Méditerranée errait sur les eaux, le malaise qui gagne depuis quelque temps certains soutiens d’Emmanuel Macron dépasse largement le seul sujet de la politique migratoire. Ainsi l’avocat Sébastien Mabile explique-t-il avoir décidé de quitter La République en marche (LREM) au terme d’une « série de déceptions successives », parmi lesquelles figure notamment « la gestion policière » de l’après Notre-Dame-des-Landes.

Dès octobre 2017, l’avocat Jean-Pierre Mignard et le philosophe Joël Roman, deux anciens socialistes devenus des soutiens d’Emmanuel Macron, rappelaient dans Le Monde que « le macronisme a été constitué pour l’essentiel de militants venus de la gauche ». « Une gauche non dogmatique, sociale-libérale ou démocrate si l’on veut, mais une gauche qui n’est pas prête à renoncer à un idéal d’équité sociale », écrivaient-ils, regrettant que les politiques menées par l’exécutif aient oublié le mot « protéger » dans le diptyque « libérer et protéger ».

Emmanuel Macron à l’Élysée, le 4 juin. © Reuters Emmanuel Macron à l’Élysée, le 4 juin. © Reuters

Depuis lors, d’autres voix se sont agrégées. Après sa tribune sur les politiques migratoires, Jean Pisani-Ferry a également appelé le président de la République à revoir sa politique « déséquilibrée » et « indifférente à la question sociale » : dans une note cosignée avec Philippe Aghion et Philippe Martin, deux autres économistes qui ont inspiré l’essentiel du volet économique du macronisme, mais aussi dans cet entretien accordé à L’Express et dans cet autre, paru récemment sur le site de L’Obs.

Quelques jours avant que la fameuse note a priori confidentielle des trois économistes ne fuite dans Le Monde, Philippe Aghion avait déjà confié au magazine Alternatives économiques ne pas reconnaître ses idées dans le macronisme au pouvoir. « Je suis un peu inquiet, confiait-il dès le 30 mai. Il peut en effet y avoir la tentation de se dire que, finalement, le plus simple serait d’occuper le terrain à droite et de renoncer à chercher à mettre en place en France un véritable social-libéralisme à la scandinave. »

Philippe Grangeon a lui aussi sonné l’alerte. Plus discrètement, mais tout aussi sûrement. Issu de la deuxième gauche, ce conseiller de l’ombre d’Emmanuel Macron fait partie du cercle fermé des intimes qui peuvent lui parler de façon directe de tous les sujets, y compris ceux qui fâchent. « Ce quinquennat est fragile, fragile, FRAGILE », indiquait-il aux Échos, début mars. « Cela n’existe pas, la relation unilatérale avec le peuple. […] Je ne crois pas qu’on transforme durablement sans convaincre les contre-pouvoirs », précisait-il, évoquant entre les lignes la défiance désormais connue du chef de l’État à l’égard des corps intermédiaires.

Le centre gauche, qui a participé à la campagne présidentielle, parfois même à l’élaboration du projet du candidat, et qui, aux dires d’un membre du premier cercle, reste « la pierre angulaire » de la Macronie, commence à se sentir sérieusement lésé. « Le pied droit est nettement plus grand que le pied gauche », reconnaît auprès de Mediapart le sociologue Jean Viard, ancien élu municipal PS à Marseille, qui a rédigé quelques notes pour le candidat avant de se présenter aux législatives sous l’étiquette LREM.

« L’élection s’est faite sur le centre gauche et en ce moment, ils sont en train de récupérer le centre droit, ajoute-t-il. Empêcher une alliance entre la droite et l’extrême droite, c’est important aussi, mais ils auront tout de même intérêt à conforter le centre gauche au moment des européennes. J’attends le troisième temps, je fais tout pour qu’il arrive… » Jean-Pierre Mignard entend lui aussi s’activer. « Ce qui m’inquiète, sur les questions de politiques migratoires notamment, c’est que nous continuions à travailler avec le doigt de l’extrême droite sur la tempe, confie-t-il. Or, céder à l’extrême droite, comme céder aux identitaires, c’est leur donner plus d’appétit encore. »

Qualifiant l’épisode de l’Aquarius d’« erreur humaine » et de « faute politique », l’avocat plaide en faveur d’une « grande conférence euro-africaine, durable, sur le modèle de la COP ». « C’est la seule manière de se sortir de l’étouffoir fascisant auquel l’Europe est aujourd’hui confrontée, poursuit cet ancien proche de François Hollande, aujourd’hui président de la commission d’éthique de LREM. La situation s’est aggravée dans des proportions telles que le programme de la présidentielle n’est plus suffisant. Le discours économique n’est sans doute plus le discours le plus pertinent. Cela devient plus politique. »

Bon nombre des anciens socialistes ayant rallié Emmanuel Macron pendant la campagne veulent encore croire que le temps de la gauche adviendra en cours de quinquennat. L’exécutif n’adresse pourtant aucun signe susceptible de les rassurer sur ce point. « J’entendais beaucoup de commentateurs dire : “Il va aller devant les mutuelles et il va faire un grand tournant social” », s’est amusé le chef de l’État au congrès de la Mutualité française, le 13 juin, avant de doucher les maigres espoirs des personnes en question. Lui a l’impression d’en faire déjà beaucoup sur le sujet. Et ceux qui prétendent le contraire ne sont que des « donneurs de leçons ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Sauf mention contraire, toutes les personnes citées dans cet article ont été contactées les 19 et 20 juin. En tout, nous avons sollicité une quinzaine d’interlocuteurs. Certains ont accepté de répondre à nos questions sous couvert d’anonymat, ce que nous avons respecté. La majorité d’entre eux nous a indiqué de pas vouloir s’exprimer sur le sujet « pour le moment » ou « pour ne pas en rajouter ».