Décès de Robert Faurisson: l’antisémitisme comme vision du monde

Par Nicolas Lebourg

À l’occasion de la mort de l’universitaire plusieurs fois condamné, retour sur une généalogie révisionniste et sur son rôle dans la relégitimation de la violence antisémite et antirépublicaine au nom de la défense des libertés nationales.

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Robert Faurisson est mort à Vichy à 89 ans. Polémiste célèbre même pour les jeunes générations, il n’avait pas inventé le négationnisme, loin s’en faut. Ce qui fit sa renommée, ce fut le choix d’un angle (la focalisation sur la question des chambres à gaz) et d’une méthode (la provocation médiatique), qui permirent de porter à la connaissance de tous une obsession jusqu’à lui trop peu crédible, y compris au sein de l’extrême droite, et d’en faire un vrai sujet de propagande, portant un projet politique allant bien au-delà de la seule contestation des gazages.

Faurisson fut le premier à faire sortir de la confidentialité le négationnisme après guerre, à la suite du pionnier Gaston-Armand Amaudruz, un Suisse mort récemment, le 7 septembre 2018, dans l’indifférence générale. Avant-guerre, Amaudruz milite à la Fédération fasciste suisse, un mouvement qui participe au congrès fasciste international qui se tient en 1934 à Montreux, regroupant des partis fascistes de quatorze pays européens.

Gaston-Armand Amaudruz. © dr Gaston-Armand Amaudruz. © dr
Sa vie durant, il fut un fasciste internationaliste : membre du Mouvement eurafricain durant la guerre (l’Eurafrique étant un projet d’union des Européens à travers la valorisation commune des colonies africaines), il est invité en 1951 par le gratin de l’extrême droite européenne à la fondation du Mouvement social européen (MSE), tentative de construction d’une Internationale chapeautant les extrêmes droites radicales.

Quoique le MSE soit empli d’ex-SS et collaborationnistes, Amaudruz refuse d’aller plus loin, estimant que la conception européenne des congressistes ne repose pas sur une base raciale assez tranchée. Il participe à la création d’une Internationale rivale, le Nouvel Ordre européen. Le terme de « révision » apparaît aussi dans ce contexte, étant utilisé par l’ex-parti nazi danois après son interdiction en 1945. Le thème négationniste à cette époque est donc conjoint au thème européiste, visant ensemble à reconstruire une offre politique d’extrême droite radicale après la chute de l’Axe.

Dans ces querelles, Amaudruz s’est opposé au premier négationniste français, Maurice Bardèche. Enseignant « épuré », sans autre motif que d’être le beau-frère de l’écrivain fasciste Robert Brasillach, fasciste lui-même, Bardèche est devenu une référence des extrêmes droites radicales en étant le premier auteur poursuivi en justice pour négationnisme. Son livre, Nuremberg ou la Terre promise (1948), scandalise d’autant plus qu’il a bénéficié du soutien d’anciens nazis pour la diffusion de sa traduction en Allemagne. L’écrivain est placé en détention provisoire pour deux mois. Se pose alors la question du délit constitué : Bardèche est poursuivi pour « apologie du crime » et répond à la Cour qu’il ne peut pas faire l’apologie d’un crime dont il dit qu’il n’a pas eu lieu. Il est relaxé, le parquet fait appel et il finit condamné à une peine de prison d’un an et une amende.

Maurice Bardèche lors d'"Apostrophes", le 3 avril 1987. © capture d'écran Maurice Bardèche lors d'"Apostrophes", le 3 avril 1987. © capture d'écran
Toute la défense de Bardèche a reposé sur la notion de « liberté d’expression » garantie par « les traditions républicaines », tentant de placer la démocratie face à ses contradictions et sa mauvaise conscience. Quoi qu’il en soit, Bardèche n’expose pas encore un déni absolu. Dans plusieurs écrits ultérieurs, il évoque sans fard la réalité de l’extermination, pour déplorer l’excès qu’elle eût représenté et dont le fascisme ne serait pas plus comptable que la démocratie ne le serait de la bombe atomique.

Autrement dit : le premier négationniste français était assez intelligent pour ne pas confondre ce qu’il affirmait et la réalité des faits. Il savait jouer de la difficulté de l’opinion à encore admettre l’ampleur des crimes antisémites : dans des sondages de la fin des années 1960, il n’y a qu’entre un quart et un tiers des Français à estimer que de cinq à six millions de juifs ont été effectivement tués. Il ne devait néanmoins pas abandonner l’affaire, soutenant son jeune disciple François Duprat quand celui-ci améliora l’argumentaire, en arguant que si l’extermination n’avait pas eu lieu, elle avait permis la création d’Israël, État qui pratiquerait ainsi à l’abri des critiques le « génocide » des Palestiniens.

Robert Faurisson, à la sortie de son procès en appel, le 17 mars 2016. © Capture d'écran Youtube Robert Faurisson, à la sortie de son procès en appel, le 17 mars 2016. © Capture d'écran Youtube
Tout cela ne touche guère le grand public, quand surgit Robert Faurisson sur le devant de la scène médiatique. Maître de conférences en littérature contemporaine à l’université Lyon-II à partir de 1973, il se présente comme un historien, un scientifique, soit une première impression très différente que celle donnée par des fascistes proclamés comme Amaudruz, Bardèche ou Duprat.

En fait, ses travaux littéraires sur Rimbaud ou Lautréamont témoignent des mêmes biais : provocations, extrapolations, faiblesse méthodologique… À l’évidence, Faurisson voulait être un intellectuel changeant le monde et dont tout le monde parlerait. Son prétendu apolitisme est une façade, mais les sympathies qu’il a pu avoir pour l’Organisation de l’armée secrète (OAS) n’ont abouti qu’à des mots, Faurisson ne prenant pas le risque de l’engagement.

C’est en 1974 qu’il commence sa carrière négationniste. Après l’assassinat de Duprat en mars 1978, pour des raisons non liées à son négationnisme, malgré ce que prétend Faurisson, il décide de publier un long article dans la revue de Bardèche. À ce moment, l’hebdomadaire L’Express publie un entretien avec Louis Darquier de Pellepoix, fanatique antisémite devenu Commissaire général aux questions juives de Vichy, dont la formule « à Auschwitz, on n’a gazé que des poux » provoque un scandale.

Faurisson adresse des lettres aux quotidiens, jouant la carte de l’universitaire qui s’implique dans le débat public. Grâce à une bataille de procédures sur le droit de réponse, il parvient à faire publier dans Le Monde une version abrégée de l’article commis pour Bardèche. Il obtient enfin un scandale public autour de son nom : en novembre 1978, « l’affaire Faurisson » est née. Elle est amplifiée par les soutiens que reçoit le provocateur : ceux d’extrême droite n’étonnent guère, mais ceux issus de l’ultragauche provoquent alors l’effarement de ceux qui avaient imaginé leur camp imperméable à l’antisémitisme.

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Faurisson utilisa systématiquement les mêmes ficelles rhétoriques, tout au long de sa vie. D’une part, il faisait mine de s’étonner du scandale en disant qu’après tout il apportait une « bonne nouvelle », l’inexistence de l’assassinat de millions de personnes. D’autre part, il focalisait la question sur les chambres à gaz homicides : l’existence de camps où, effectivement, elles n’avaient pas cette fonction, prouverait l’inexistence de l’extermination par gazage – ce qui, sur la question de l’extermination, constitue une absolue confusion entre une partie des procédés et leur ensemble : les Einsatzgruppen assassinèrent plus d’un million et demi de personnes dans ce que l’on surnomme aujourd’hui la « Shoah par balles ».

L’habileté de Faurisson fut de longtemps parvenir à engluer le débat sur le négationnisme autour de ce point. Or les écrits négationnistes ne sauraient convaincre que ceux qui y sont prédisposés, tant ils relèvent de l’amateurisme en méthodologie historique. Au fond, ce qui compte n’a qu’un rapport lointain avec les chambres à gaz. La lecture des proses militantes négationnistes n’a jamais laissé de place au doute : le problème n’est pas d’ergoter sur le bilan de la violence antisémite nazie. La question est : « Si ces faits sont faux ou au moins douteux, alors pourquoi les tribunaux, les médias, les enseignants, les politiques les matraquent-ils comme des vérités absolues ? »

Poser la question, c’est y répondre et tenter de donner à la « bonne nouvelle » de Faurisson un caractère d’évangélisation : il existerait un complot mondial justifiant par « la religion de la Shoah » l’ordre mondial libéral. Toute critique de l’immigration et du métissage, imposés par ce complot pour instaurer l’ordre mondialiste, serait ainsi démonétisée par l’analogie avec les crimes nazis, tandis qu’Israël pourrait reconfigurer le Moyen-Orient à sa guise, tout en contrôlant les hommes politiques occidentaux.

Cette mythologie était réservée aux plumes marginales des Amaudruz, Bardèche et Binet, mais elle finit avec Faurisson par se retrouver jusque dans la presse du Front national dans les années 1980 et 1990. Elle permit ainsi à des militants de parvenir à fusionner une représentation positive des régimes abattus en 1945 et l’exaltation de la « résistance » au « totalitarisme ». Elle aboutit enfin à une conséquence pratique : la relégitimation de la violence antisémite et antirépublicaine au nom de la défense des libertés nationales.

Le négationnisme n’est pas juste une critique historique des chambres à gaz : il renvoie à l’antisémitisme comme vision du monde qui les avait permises.

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Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il a fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN lors de la dernière campagne présidentielle et collabore régulièrement à Mediapart.