Politique Enquête

Deux ans après, Bondy va revoter : le Conseil d’État annule l’élection municipale

L’élection municipale de Bondy, qui avait fait basculer la ville à droite après 75 ans de gestion socialiste, a été annulée par le Conseil d’État. La commune de Seine-Saint-Denis sera donc appelée à revoter, dans un climat local particulièrement tendu.

Ilyes Ramdani

22 novembre 2021 à 19h57

Cet article est en accès libre.

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Dix-huit mois après la victoire historique de la droite, l’élection municipale de Bondy (Seine-Saint-Denis) a été définitivement annulée par le Conseil d’État. La juridiction parisienne a confirmé lundi 22 novembre un jugement rendu en février par le tribunal administratif de Montreuil. La commune sera donc gérée par une délégation provisoire désignée par le préfet de Seine-Saint-Denis, en attendant l’organisation d’un nouveau scrutin – sûrement fin janvier 2022.

L’ancienne maire (2011-2020) socialiste de la ville, Sylvine Thomassin, avait déposé un recours en justice après un scrutin qui l’avait vue s’incliner à 64 voix près face à son opposant Les Républicains, Stephen Hervé. Elle accusait son successeur d’avoir été à l’origine d’irrégularités sur les listes électorales et de la diffusion, à la veille du second tour, d’un article du Parisien la mettant en cause (lire notre enquête ci-dessous)

« Je ne le vis pas comme une victoire mais comme une reconnaissance, a-t-elle réagi dans Le Parisien. Non, je ne suis pas revancharde. Non, je ne suis pas mauvaise perdante. Je veux juste faire vivre la démocratie. » Dans une vidéo publiée sur sa page Facebook, son successeur désormais déchu dénonce « les manœuvres de l’opposition », dit « prendre acte » et « déplorer » la décision, et annonce déjà sa candidature pour le nouveau scrutin.

Nous republions cet article, initialement paru le 19 février 2021.

***

Bondy (Seine-Saint-Denis).– C’est un mauvais remake de la série Baron noir à l’échelle locale. Un inextricable feuilleton fait d’inimitiés personnelles, de méthodes douteuses et de passages devant le juge. Le dernier épisode – et non des moindres – date du 15 février : l’élection municipale de Bondy a été annulée par le tribunal administratif de Montreuil, saisi par l’ancienne maire socialiste Sylvine Thomassin. Son successeur, Stephen Hervé (Les Républicains), a fait appel et reste donc en place jusqu’à la décision du Conseil d’État.

À Bondy, le microcosme politique local vibrait depuis sept mois au rythme de ce recours. Un de nos interlocuteurs souffle : « Tout le monde ne parle que de ça ! » Exemple ce vendredi 5 février, vers 19 heures. Au premier étage de l’hôtel de ville, le maire, ses adjoints et les cadres de l’administration sont en réunion – beaucoup sont en visioconférence. À l’ordre du jour : la préparation du conseil municipal prévu le lendemain matin. Soudain, un chant s’élève de l’esplanade : « On a gagné ! On a gagné ! »

Sous les fenêtres, des partisans de l’ancienne maire charrient les nouveaux élus. Quelques heures plus tôt, ils apprenaient que le rapporteur public se prononçait pour l’annulation de l’élection municipale. À ce moment-là, ce n’est pas encore le verdict, mais c’est déjà une première victoire pour un camp encore traumatisé par la perte, à 64 voix près, de ce bastion de gauche, socialiste depuis 1945. « Ça a été très dur, à titre personnel et à titre politique », confirme Sylvine Thomassin, qui occupait le bureau du maire depuis 2011.

Des panneaux électoraux à Bondy, en juin 2020. © Facebook / Stephen Hervé

Dès le soir de sa défaite, l’ancienne édile a entrepris de prouver que ses successeurs avaient triché. À l’automne, déjà, elle nous assurait : « Ce sera peut-être mon dernier combat, mais je vais le mener jusqu’au bout. » La justice lui a donné raison. Oui, dit en substance le tribunal administratif, la victoire de Stephen Hervé a été entachée d’au moins une « irrégularité » : la distribution d’un tract la veille du second tour, « de nature » à « fausser les résultats du scrutin ».

Mi-juin, en pleine campagne du second tour, un enregistrement fuite sur les réseaux sociaux. On y entend une conversation téléphonique (coupée) entre un entrepreneur du bâtiment et Ugo Portier-Thomassin, le fils de l’élue socialiste : les propos sont accablants parce qu’ils laissent penser que ce dernier a bénéficié d’un emploi fictif en échange de marchés publics.

Puis, le jeudi 25 juin au soir, Le Parisien révèle que le parquet de Bobigny a ouvert à ce sujet une enquête préliminaire contre X pour prise illégale d’intérêts, trafic d’influence passif et détournement de fonds publics.

À trois jours du scrutin, l’effet est dévastateur. Mais le pire reste à venir : dès vendredi soir, un tract est réalisé à partir de l’article du Parisien. Certaines parties en sont coupées, d’autres agrandies et surlignées. Un autre tract est confectionné – on y voit les photos de Sylvine Thomassin et de son fils, avec la mention « Ma famille d’abord ! »

Le tout est ensuite imprimé et collé dans toute la ville, placé aussi sous les essuie-glaces des voitures. Plusieurs photos et témoignages recueillis par Mediapart en témoignent. C’est cette distribution, après la fin de la campagne électorale, qui a motivé le tribunal à annuler les deux tours de l’élection municipale.

Le tract diffusé la veille et l'avant-veille du second tour. © Montage Mediapart.

En réponse, Stephen Hervé a assuré au tribunal que ces tracts ne venaient pas de son équipe. « Je ne suis pas à l’initiative de ces photocopies d’article du Parisien, insiste-t-il auprès de Mediapart. Je n’ai pas eu d’éléments quant à sa distribution. Mais quand j’ai appris son existence, j’ai demandé à mes colistiers et militants de ne pas œuvrer en ce sens. » Un argument que les trois magistrats ont choisi de balayer.

À Bondy, personne n’a vraiment de doute sur la provenance de cette opération. Des captures d’écran que Mediapart a pu consulter illustrent notamment le rôle joué par l’un des colistiers de Stephen Hervé. Dans un échange avec un des membres de l’équipe de campagne, ce candidat lâche dès le vendredi soir : « On boîte même après minuit hein, on lâche tout ce qu’on a. » Le lendemain matin, il insiste : « Faut qu’on liquide tout et qu’on fasse comme hier. »

L’actuel élu semble bien conscient de l’illégalité de l’initiative, puisqu’il invite son interlocuteur à ne mener « que avec des gars de Boboche comme hier [Boboche étant le surnom de la ville voisine, Bobigny – ndlr] », « comme ça, on ne [le] voit pas ».

Sylvine Thomassin en est sûre : « Ce tract a pesé sur le résultat. Il s’est inscrit dans l’ambiance générale anti-Thomassin de cette campagne. » Là-dessus, difficile de lui donner tort. La victoire de la droite à Bondy a eu pour terreau l’impopularité grandissante de la maire sortante. Ses contempteurs rivalisent d’anecdotes à ce sujet : « Elle est froide », « Elle est cassante », « Elle ne me salue plus depuis que je me suis engagé contre elle »… Pendant la campagne, plusieurs murs de la ville avaient été tagués d’insultes à son égard.

Sur le plan politique, elle a dû faire face à la concurrence de cinq autres listes, dont deux de ses anciens adjoints, Magid Tabouri et Laurent Cotte – ce dernier ayant par ailleurs reçu le soutien de La République en marche (LREM) et de… Gilbert Roger, l’ancien maire PS de la ville (1995-2011). Lequel est notoirement brouillé avec sa successeure, qu’il avait pourtant placée sur son fauteuil en cours de mandat. Un embrouillamini qui s’est encore complexifié entre les deux tours, quand la liste de Laurent Cotte a fusionné avec celle de Stephen Hervé.

À ce terreau politique sont venues s’ajouter les affaires judiciaires de l’ancienne maire. Lancée au printemps par la procureure de Bobigny, l’enquête est désormais entre les mains du parquet national financier (PNF). Selon nos informations, ce dernier a ouvert, en octobre 2020, une enquête pour « prise illégale d’intérêts », « détournement de fonds publics », « abus de biens sociaux », « corruption » et « trafic d’influence ». Outre l’emploi de son fils, les enquêteurs cherchent aussi à savoir si une modification du plan local d’urbanisme (PLU) a pu profiter à son ancien élu chargé de l’urbanisme, Ali Zahi – qui est par ailleurs son gendre.

L’ombre de Bobigny

Sylvine Thomassin, elle, clame son innocence et pointe du doigt les méthodes de ses adversaires. Elle énumère : l’audio sur son fils, les tags, l’article du Parisien, le tract, les attaques sur les réseaux sociaux… Son regard se porte vers la ville voisine de Drancy, le fief de Jean-Christophe Lagarde. C’est là qu’elle a commencé à militer, il y a deux décennies. Et c’est là (mais aussi à Bobigny, la ville voisine dont Lagarde est député) que, depuis dix ans, son fils mène la vie dure au président de l’UDI.

Ce n’est un secret pour personne : entre les deux anciens maires, l’entente n’est même pas cordiale. Et Sylvine Thomassin est persuadée que le député de la circonscription voisine n’est pas pour rien dans cette avalanche de mésaventures. Elle raconte ce SMS reçu le soir de sa défaite : « Merci pour ce moment !!! », avec trois bouteilles de champagne en guise d’ornement. Jean-Christophe Lagarde assume sans ambages s’être « gaussé d’elle ce soir-là » : « Je me suis réjoui de la fin de règne de ce gang familial », dit-il à Mediapart.

Cette comparaison avec Bobigny, où le climat politique est exécrable, a empoisonné la campagne bondynoise. Un jour, une banderole a même été imprimée et affichée dans les quartiers nord de la ville. « Ici c’est Bondy, pas Bobigny », pouvait-on y lire.

Lorsque la nouvelle majorité a investi ses bureaux début juillet, elle assure avoir découvert des murs tapissés d’articles de presse sur les mésaventures judiciaires de Bobigny. « On a voulu à tout prix nous faire passer pour des mafieux, déplore-t-on dans l’entourage de Stephen Hervé. Mais ce n’est pas Jean-Christophe Lagarde qui a gagné Bondy, ils ont juste surfé sur des caricatures. »

Le maire (LR) de Bondy, Stephen Hervé, à l'été 2020. © Twitter / Stephen Hervé.

Sylvine Thomassin, elle, persiste à penser qu’on l’a battue à la déloyale. Quand elle en parle, son débit s’accélère : « Ce qui s’est passé est grave. Qu’est-ce que ça veut dire ? On a le droit de tout faire pour gagner ? Je suis engagée depuis mes 17 ans, nom d’un chien ! Moi, j’ai la nuque raide au niveau de la morale. »

En plus de cette histoire du faux tract, l’équipe de gauche reproche à celle de droite d’avoir mis en place un « système de recueil frauduleux de procurations ». Dans son recours, elle cite plusieurs témoignages, dont celui d’une colistière de Stephen Hervé passée dans l’opposition au lendemain de la victoire – dégoûtée, dit-elle, par ce qu’elle a vu à la fin de la campagne. Dans son témoignage à la justice, elle assure avoir entendu plusieurs fois le candidat et son directeur de campagne « donner la consigne de récupérer des pièces d’identité […] à l’insu des personnes » pour établir des procurations.

À la manœuvre depuis plusieurs mois, les proches de Sylvine Thomassin ont produit à l’audience une demi-douzaine de témoignages de citoyens qui assuraient avoir donné leur pièce d’identité sans connaître la personne qui a voté en leur nom. Deux autres disent avoir découvert des procurations à leur nom sans même qu’ils aient confié leur pièce d’identité.

Stephen Hervé, lui, rejette en bloc ces accusations. « Je trouve choquant la façon dont mon opposante expose les services de police sur le sujet, tacle-t-il. Elle a parcouru la ville en tout sens pour quémander des témoignages en sa faveur, que bien souvent elle n’a pas obtenus. Ceux qui ont été produits émanent de sympathisants PS ou de personnes proches de ses colistiers. »

Et le maire d’insister sur le fait que « ni le rapporteur ni le juge n’ont estimé utile de retenir cette accusation ». L’avocat de Sylvine Thomassin, Philippe Bluteau, attribue plutôt cela au « principe d’économie de moyens », comme il l’affirme à Mediapart : « À partir du moment où le tract suffisait à faire annuler l’élection, les magistrats ne se sont pas prononcés sur les procurations. »

Si elle est avérée, la pratique des procurations à distance est en tout cas illégale. Le contexte sanitaire a certes assoupli les règles, autorisant la « double procuration » ou le déplacement de policiers à domicile, mais la personne qui donne procuration est toujours tenue de réaliser elle-même la démarche.

Dans l’équipe socialiste, on soupçonne des complicités au commissariat local. « Il suffit d’un seul policier… », glisse-t-on dans l’entourage de Sylvine Thomassin, où l’on ne manque pas de rappeler que l’ancienne maire ne s’était pas fait que des amis au commissariat en prenant position dans l’affaire Gabriel, du nom de cet adolescent de 14 ans gravement blessé lors d’une interpellation en juin.

Entre le scrutin du 28 juin 2020 et le verdict du 15 février 2021, la vie politique bondynoise n’a pas été beaucoup plus calme. L’installation de la droite, d’abord, ne s’est pas faite sans heurt. À l’hôtel de ville et dans les autres bâtiments municipaux, le nouvel exécutif a eu affaire à un personnel communal parfois soupçonné de collusion avec l’ancienne majorité. Encore récemment, un chef de service a fait un malaise lors d’une réunion tendue avec des élus qui a nécessité son hospitalisation.

Depuis sept mois qu’elle a pris l’écharpe, la nouvelle majorité déplore aussi les menaces et les agressions dont elle fait l’objet. À défaut d’être exhaustive, la liste est stupéfiante : agression d’un élu, pneus crevés, menaces, intimidations, intrusions au cabinet… En tout cas, une quinzaine de plaintes ont été déposées.

Le dernier exemple en date remonte au mardi 9 février. À l’occasion d’une assemblée générale intersyndicale, l’adjoint aux finances, Rachid Younsi, est chahuté par un individu extérieur au personnel communal. Un médecin lui prescrira huit jours d’incapacité temporaire de travail (ITT).

Dans sa plainte, que Mediapart a pu consulter, l’élu raconte qu’un homme l’a entraîné à l’écart « pour un entretien en tête-à-tête », puis qu’un deuxième, se présentant comme le frère du premier, les a suivis et l’a bousculé, l’asphyxiant « avec [son] écharpe » et le frappant « au niveau du cou ». Il a dénoncé sur Facebook « cette poignée de petits voyous qui pensaient régner en maîtres à la mairie de Bondy […] pour se partager les postes et les marchés publics », vestiges, selon lui, de la « gestion clientéliste sans scrupule » de la gauche. En réaction à cet événement, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a rencontré jeudi à Bobigny le maire de Bondy et le député de la circonscription, Alain Ramadier (LR).

© Gérald DARMANIN

L’événement de mardi dernier n’était pas une première. À deux reprises, le maire a dû être exfiltré d’un conseil de quartier parce qu’un comité d’accueil l’attendait devant la porte. Dès les premières semaines de son mandat, en quittant un événement, il avait été la cible d’un projectile qui s’était écrasé contre la vitre de sa voiture. Une autre élue raconte avoir retrouvé ses pneus crevés en quittant l’hôtel de ville. La voiture de la directrice adjointe de cabinet, elle, a été rayée un jour qu’elle était garée dans le parking.

Sur les réseaux sociaux, montages et rumeurs en tous genres

Au-delà de ces épisodes, les proches du maire racontent une ambiance générale. Trois hommes qui montent à l’étage du cabinet, entrent sans frapper au bureau d’un de ses collaborateurs et prennent place, comme pour marquer leur territoire. Des hommes qui traînent à l’entrée de l’hôtel de ville, tard le soir, saluent par leur prénom des collaborateurs qui ne savent rien d’eux. « On ne peut pas porter plainte, on ne peut rien dire mais ça crée un climat, explique un membre de l’équipe. Il y a une volonté de nous intimider, pour qu’on baisse les bras ou pour qu’on pète les plombs. »

Même analyse chez Andrès Henao Santa, adjoint à la solidarité, qui habite une résidence au sud de la ville. « Il n’y a jamais eu de problèmes chez moi, confie-t-il. Depuis que je suis élu, on a des jeunes qui traînent devant la copropriété jusqu’à trois ou quatre heures du matin. La porte de mon immeuble a été brisée avec un scooter qu’ils ont fini par laisser là. » Lui est persuadé que tout cela a un lien avec la politique : « Tous les voisins me disent que c’est à cause de ma fonction d’élu, assure-t-il. J’en suis sûr, on a demandé aux jeunes d'une autre cité de la ville venir me faire chier. »

Le jeune élu reconnaît : « C’est clair que l’ambiance est pesante. Moi, je m’en moque un peu, mais ma femme… » On relance, il raconte : « Elle panique, elle me dit : “Qu’est-ce que t’es allé foutre là-dedans ?” Même quand je vais acheter le pain, elle stresse. »

Et puis, il y a les réseaux sociaux. À Bondy, une ribambelle de faux comptes commentent tous les jours l’actualité du marigot politique, distille des ragots, publie des montages photo… Un groupe Facebook fort de 1 000 membres, « Bondy Nouvelle Dynamique », s’en est fait la spécialité.

Le 25 décembre, c’est là que « Jacques Rousseau », un compte créé pour l’occasion, a publié un enregistrement audio issu de conversations téléphoniques tronquées. On y entend Théo Fonseca, un élu de la nouvelle majorité, racontant la nécessité de gagner « dans le sale » : « On gagnera jamais si on fait pas comme ça », dit le colistier alors âgé de 18 ans, en faisant allusion à des promesses et des subventions en tout genre. L’élu a porté plainte contre X.

À chaque nouvel épisode, les regards des observateurs se tournent inévitablement vers leur gauche. Déjà, lors du conseil municipal d’installation de l’équipe élue, plusieurs dizaines de personnes avaient investi la salle des fêtes de l’hôtel de ville et bruyamment sifflé le nouveau maire. Sergio Coronado, candidat de La France insoumise (LFI) aux dernières municipales – il avait recueilli 7,99 % des voix au premier tour –, se souvient des « insultes, des propos homophobes », tout ça « sous le regard goguenard de l’ancienne maire ».

Sylvine Thomassin lors du conseil municipal d'installation de la nouvelle majorité, le 3 juillet. © Capture d'écran / Youtube, ville de Bondy

Ce jour-là, Andrès Henao Santa était justement installé à côté de Sylvine Thomassin. « Pour moi, ce conseil a été un traumatisme, lance-t-il. Ça m’a vraiment marqué. Je l’ai vue de mes yeux envoyer des messages à l’un de ses colistiers pour lui dire quand il fallait faire monter les perturbateurs. » Quand on lui en parle, l’élue socialiste s’offusque : « Je ne vais pas toujours devoir me justifier devant les fantasmes, les calomnies et les malveillances de quelques-uns ! Non, je n’ai rien demandé à personne ce jour-là. »

Un ancien militant de Stephen Hervé au cœur de l’imbroglio

Au milieu de tout cela, il y a un personnage, que nous appellerons B. Une sorte d’acteur de l’ombre, jamais évoqué, présent sur aucune liste – il n’est même pas bondynois. Pourtant, l’homme est un rouage essentiel du (mauvais) jeu politique local.

Originaire de Bobigny, il a un peu fricoté avec l’UDI, qui a dirigé cette ville voisine de 2014 à 2020. Et puis, à un an des dernières municipales, il s’est rapproché des prétendants bondynois, déterminé à faire basculer la ville à droite. Si bien que Stephen Hervé l’a nommé codirecteur de sa campagne au premier tour.

Un an et demi plus tard, B. a désormais rallié le camp de Sylvine Thomassin. C’est son témoignage qui a constitué le cœur du recours déposé : il y raconte par le menu les « méthodes douteuses » de la campagne de Stephen Hervé et y joint 73 pages d’annexes (des captures d’écran, essentiellement). Pour expliquer son revirement, il avance son « attachement aux valeurs républicaines », assurant avoir d’abord exprimé de l’intérieur ses « désaccords » et ses « alertes répétées ».

Dans le camp d’en face, on rit jaune. « On se doutait qu’il était un peu bizarre, raconte un membre du premier cercle de Stephen Hervé. Au fil de la campagne, on s’est d’ailleurs éloignés de lui. Il était là mais il n’avait plus aucun rôle organisationnel ou logistique. » Selon nos informations, B. a en fait demandé après la victoire à être nommé au cabinet du maire. Ce que ce dernier a refusé.

C’est à cette période-là qu’il fait vibrer le téléphone de Sylvine Thomassin. Une première fois – mais l’élue est un peu loin de tout ça, encore sous le choc de sa défaite. Puis une deuxième, avec un message limpide : « Tu veux la reprendre, ta ville, ou pas ? » À la rentrée, il rencontre des proches de l’ancienne maire et passe à table. Son témoignage permet à l’équipe Thomassin de constituer un deuxième dossier, qu’elle joint au recours début janvier.

Selon nos informations, c’est avec ce même homme que Théo Fonseca échangeait dans l’enregistrement audio qui a fuité sur les réseaux sociaux. Et la droite locale lui reproche même d’avoir été la cheville ouvrière de l’opération de tractage de la veille du second tour.

Plus globalement, la nouvelle majorité voit, derrière le climat de menaces et d’agressions, la main discrète de proches de Sylvine Thomassin. « Je n’attribue à personne le climat, tempère Stephen Hervé. Je constate simplement que dans la quinzaine de plaintes déposées par nos élus, plusieurs mentionnent des personnes proches de Mme Thomassin, qui étaient ses colistiers ou circulent à ses côtés en ville. » Le maire déplore « l’esprit revanchard » qui anime son opposante : « Ça ne laisse aucun doute sur sa volonté de ne pas apaiser le contexte. »

Sur les réseaux sociaux, les comptes qui matraquent la nouvelle majorité et ont massivement diffusé l’enregistrement audio de Théo Fonseca sont souvent acquis à la cause de Sylvine Thomassin. À lire les publications d’un de ses colistiers, Sophiane Rouai, tout y passe : la bouteille d’eau en plastique du chef de cabinet du maire (« Votre politique du zéro déchet, c’est que devant les caméras ? »), une erreur d’adresse dans l’annuaire des commerçants (« On continue dans l’amateurisme »), l’écharpe mise en sens inverse d’une élue… Le commerce de Rachid Younsi, l’élu aux finances, aussi : « Une bagarre a éclaté devant le magasin et le sang a coulé », note-t-il en lettres capitales.

Un des posts Facebook de Sophiane Rouai, candidat sur la liste de Sylvine Thomassin. © Capture d'écran, Facebook.

Dans l’entourage du maire, on en est convaincus : c’est l’équipe sortante qui a installé ce climat, dans la ville et sur les réseaux sociaux, depuis le mois de juin. On jure avoir vu plusieurs proches de Sylvine Thomassin lorsque le maire a dû être exfiltré d’un conseil de quartier, mais aussi quand un de ses adjoints a été agressé, puis lors d’épisodes de tensions au marché…

L’ancien maire, Gilbert Roger, ne se prive pas de tacler sa successeure : « Il y a eu des méthodes des proches de Thomassin que je n’avais jamais vues avant, dit-il. Avec eux, on rase gratis à tous les étages. Ce n’est pas ma vision de la joute politique. »

L’intéressée, elle, rejette ces accusations et regrette cette atmosphère qu’elle juge « navrante » : « Tout ça, ce n’est pas ma façon de faire de la politique, évacue Sylvine Thomassin. Moi, cet audio [de Théo Fonseca – ndlr], je ne l’ai pas partagé. » On lui fait remarquer que plusieurs membres de son équipe l’ont fait. « Ah bon, qui ça ? » Le numéro 2 de sa liste, par exemple, Mounir Matili (PS). Quelques jours avant sa divulgation, ce dernier concluait par ailleurs un de ses posts sur Facebook par un avertissement évocateur : « Des membres de l’équipe de M. Hervé vont bientôt devoir rendre des comptes et assumer leurs propos. »

Avec la décision du tribunal administratif, plusieurs observateurs du marigot local craignent désormais que la tension ne monte encore d’un cran. Si le Conseil d’État la confirme, Bondy connaîtra une seconde élection municipale dans les mois à venir. La nouvelle saison d’un feuilleton tristement palpitant.

Ilyes Ramdani


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