A l’AFD, l’affaire de la centrale à charbon ne passe pas

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L’Agence française de développement a de nouveau reporté sa décision sur un prêt de 41 millions d’euros à la Chine pour équiper une centrale à charbon d’un système de chauffage urbain. Une enquête interne recherche « la source » de Mediapart.

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Malgré les semaines, la polémique ne s’éteint pas. L’Agence française de développement (AFD), principal organe public d’aide au développement, a de nouveau reporté sa décision concernant un prêt de 41 millions d’euros à la Chine pour aider une centrale à charbon à construire un système de chauffage urbain dans la région du Xinjiang. Initialement inscrite à l’ordre du jour du conseil d’administration de novembre, l’étude de ce projet avait été décalée une première fois, à la suite de sa révélation par Mediapart, à quelques jours du sommet sur le financement de l’action climatique organisé par l’Élysée, le One Planet Summit. La décision devait avoir lieu lors du conseil d'administration du 21 décembre.

Plusieurs associations interpellent depuis le directeur général de l’AFD, Rémy Rioux, afin qu’il abandonne ce projet. Mercredi 20 décembre, 350.org, qui milite pour le désinvestissement des énergies fossiles, a invité les internautes à écrire aux deux députés LREM qui siègent au conseil d’administration de la banque publique, Hervé Berville et Amal Amelia Lakrafi. Jeudi soir, ils avaient reçu 1 832 mails, précise 350.org. Le message a notamment été partagé sur Twitter par Mathilde Panot, députée de La France insoumise .

 

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Le directeur général de France Libertés-Fondation Danielle-Mitterrand, Emmanuel Poilane, a tweeté : « Continuons à mettre la pression contre ce projet. La sortie du charbon, c’est maintenant ». Sollicitée par Mediapart jeudi après-midi, l’AFD n’a pas répondu à nos questions sur les raisons de ce nouveau report. Selon nos informations, plusieurs administrateurs de l’AFD mettent en doute la pertinence de ce prêt à la Chine. Mais l’opacité qui entoure les décisions de l’agence – confidentialité des débats, non-publication des ordres du jour et des comptes rendus des CA – les empêche d’exprimer publiquement leurs critiques.

À l’origine de ces remous, il y a un projet de prêt de 41 millions d’euros au ministère chinois des finances, destiné à cofinancer la construction d’un système de cogénération adossé à une centrale à charbon de 660 mégawatts (MW). La cogénération est une technique permettant de récupérer la chaleur émise par la combustion du charbon, et de la réutiliser pour un autre usage. Dans ce cas précis, elle doit servir à chauffer une partie de la ville de Shihezi, au nord du Xinjiang. À hauteur de 40 %, elle doit aussi alimenter une future zone industrielle aujourd’hui en construction. Pour l’AFD, ce projet permettrait d’optimiser l’efficacité énergétique de la centrale à charbon et, donc, contribuerait au développement durable de la localité.

Mais le système de cogénération ne pourrait pas fonctionner sans la centrale à charbon. Autrement dit, il la rend indispensable pour plusieurs années, voire quelques décennies de plus. À terme, au lieu de réduire le volume de CO2 émis, le dispositif contribuera au contraire à le maintenir à très haut niveau. Ce sont autant de particules fines qui viendront polluer davantage l’air respiré par les habitant·e·s de Shihezi.

À l’occasion du One Planet Summit, tenu à Paris le 12 décembre, l’AFD a communiqué sur son nouveau slogan, « 100 % accord de Paris ». Plusieurs banques internationales de développement ont publiquement célébré l’agence française pour cet engagement. Lors d’une conférence de presse, Mediapart s’est saisi de cette annonce pour demander à Rémy Rioux, le directeur général de l’AFD, si elle allait se traduire par l’abandon du projet au Xinjiang. « Je respecte le plaidoyer sur les énergies fossiles, l’AFD a une position très forte sur le climat, notre conseil d’administration nous interdit de financer la production de charbon depuis 2013, nous a-t-il répondu. D’ici 2020, les trajectoires et stratégie bas carbone des États doivent être définies. Nous croyons à cette dynamique. Elle repose sur la souveraineté des États. »

Autrement dit, si des États souhaitent continuer à produire de l’électricité avec du charbon, technique très polluante et émettrice de gaz à effet de serre, ce n’est pas à l’Agence française de développement de les en dissuader. C’est toute l’ambiguïté de l’Accord de Paris de décembre 2015 : il fixe l’objectif commun de contenir la hausse des températures à 2 °C, mais laisse à chaque pays le choix de sa stratégie pour y parvenir. Or bien des États, y compris la Chine et l’Afrique du Sud, annoncent vouloir continuer à faire tourner leurs centrales à charbon. Le texte de l’accord n’interdit pas formellement d’y avoir recours.

Quelques heures avant sa conférence de presse à La Seine musicale, lors d’un aparté avant la première plénière du sommet, Rémy Rioux nous expliquait qu’il y a des énergies fossiles dans l’Accord de Paris, et qu’on ne peut pas interdire le charbon aux Africains. C’est exact sur la forme. Mais est-ce à la hauteur des ambitions affichées par la France en matière de politique climatique ?

Ce débat de fond est malheureusement rendu difficile par le refus de l’AFD de le tenir publiquement. Malgré nos nombreuses sollicitations, aucun·e responsable de l’agence n’a accepté de venir en débattre lors de notre émission sur le climat, le 13 décembre. Une séquence a tout de même été consacrée au rôle de la banque publique dans l’action pour le climat. On peut y entendre Armelle Le Comte d’Oxfam France et Clémence Dubois de 350.org.

Surtout, l’AFD a ouvert une enquête interne afin de découvrir « la source » de Mediapart. Les ministères de tutelle (affaires étrangères, économie et écologie) ont exigé que des sanctions soient prises contre cette personne. Dans un message interne destiné aux salariés que Mediapart a pu lire, Philippe Bauduin, le directeur général adjoint de l’agence, affirme que « quelqu’un a transmis à l’extérieur de cette maison des documents confidentiels. Il s’agit d’une grave faute et d’un acte de déloyauté inacceptable à l’égard de cette maison qui mérite de fortes sanctions ». Et il ajoute : « Si ce que décide l’AFD, dans un cadre strictement légal et conforme à son mandat, va à l’encontre de ses convictions personnelles, on est libre de la quitter. Mais on ne peut pas la trahir. » Bref, l’AFD, tu l’aimes ou tu la quittes.

La chasse aux sources de Mediapart au sein de l’agence crée un climat de tensions et de peur, selon plusieurs témoignages que nous avons recueillis. Que la direction de l’agence soit mécontente de se voir interpeller publiquement, c’est compréhensible. Qu’elle refuse d’en débattre ouvertement et pratique l’intimidation pour effrayer les lanceurs d’alerte est difficilement acceptable de la part d’une institution publique.

Heureusement, certaines personnes n’ont pas perdu leur sens de l’humour. Sur un tumblr chroniquant la vie interne de salariés de l’agence, un post résume l’affaire en un GIF commenté de la légende : « Quand l’AFD chercher la taupe de Mediapart ».

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