Pollution dans l’Aude: des tonnes d’arsenic déversées et un silence gêné

Par et Olivier Saint-Hilaire (photos)

Les inondations d’octobre près de Carcassonne ont aggravé les vastes pollutions engendrées par l’ancienne mine d’or, et surtout d’arsenic, de Salsigne. Mais sur place, l’État et les riverains minimisent le problème. Si les cancers se multiplient, il ne faut pas que les maisons perdent de leur valeur.

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Vallée de l’Orbiel (Aude), de notre envoyé spécial. – François Espuche attrape une feuille et un stylo, trace une longue ligne en travers de la page : « Ça, c’est le début de la mine, la demande d’autorisation. » Un deuxième trait, à quelques millimètres – « Ça, c’est le début de l’exploitation. » Encore un trait, un centimètre plus loin – « Ici, c’est la fin de l’exploitation. » Les vingt centimètres qu’il reste sur cette chronologie ? « C’est maintenant, c’est les 20 000 ans de pollution engendrés par la mine. »

Dans la maison qu’il loue temporairement à Limousis, avant de s’installer ailleurs, les cartons ne sont pas encore déballés, mais l’ordinateur est lui, en état de marche – quand l’Internet ne saute pas. François Espuche préside l’association des Gratte-papiers depuis sa création en 2008. Son objet : documenter et informer sur la pollution des sols liés à l’ancienne mine d’or de Salsigne. 

Ouverte à la fin du XIXe siècle, la mine de Salsigne a fermé définitivement ses portes au début des années 2000. Elle fut pendant longtemps l’une des plus grandes mines d’Europe de l’Ouest. Mais parler de mine d’or à Salsigne est déjà jouer sur les mots. Certes 120 tonnes d’or ont bien été extraites pendant l’exploitation, mais dans le même temps, ce sont 397 000 tonnes d’arsenic – naturellement présent dans le sol – et 1 708 tonnes de bismuth (un additif pour certains alliages métalliques), qui sont sorties de terre.

Cette production a généré des montagnes de déchets. Au sens propre. Deux montagnes pour être précis : le Pech de Montredon et l’Artus, situés respectivement sur les rives droite et gauche de l’Orbiel, un ruisseau qui se jette, en aval, dans l’Aude. Montredon abrite deux millions de tonnes de déchets miniers, dont des dizaines de milliers de tonnes d’arsenic. L’Artus, c’est pire : dix millions de tonnes dont 200 000 d’arsenic. 

Vue sur le site où se situaient les anciennes usines de La Combe du Saut. À droite, au premier plan, l’Artus, site de stockage de déchets miniers toxiques. © Olivier Saint-Hilaire Vue sur le site où se situaient les anciennes usines de La Combe du Saut. À droite, au premier plan, l’Artus, site de stockage de déchets miniers toxiques. © Olivier Saint-Hilaire

Ces collines de plus de 200 mètres de haut n’existaient pas. Elles hantent à présent le paysage de la vallée de l’Orbiel. Peu de choses y poussent. Et de pauvres panneaux « attention danger » ne risquent pas d’effrayer grand monde – on y aperçoit d’ailleurs des pistes empruntées par des quads, motos et autres 4X4…

Les déchets enterrés là sont principalement issus de l’industrie minière mais pas seulement. La mine, et surtout son four, a aussi servi d’incinérateur à divers déchets industriels dans les années 1990, comme des décodeurs Canal +. Et peut-être des choses moins avouables. Max Brail, ancien de l’usine qui travaillait sur le four, estime que les propriétaires ont joué à cette époque « les apprentis sorciers ». 

« On a fait venir des choses d’ailleurs », dit-il sans être plus précis. Robert Montané, lui aussi un ancien de l’usine, parle de « déchets militaires ou de déchets médicaux ». Plusieurs personnes rencontrées affirment que des camions venaient la nuit à l’époque, sans jamais pouvoir préciser ce qu’il en était réellement.

Ce qui est certain, c’est que l’État, en dernier ressort, n’a pas vraiment exigé des anciens propriétaires qu’ils remettent le site en état. Et de fait, une véritable dépollution est impossible. L’État a donc décidé de calfeutrer les déchets. Avec une membrane géotextile pour l’un, une épaisse couche d’argile pour l’autre. Ça devait tenir cinquante ans, ça fuit déjà de toute part. 

Et le résultat s’observe dans l’Orbiel, mais aussi dans les autres ruisseaux du coin. Il existe ainsi une « source à pastis » (du fait de sa couleur) sur la commune de Salsigne, en fait une réaction provoquée par la rencontre d'un ruisseau pollué avec un autre… Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) estime que trois tonnes d’arsenic sont déversées chaque année dans l’Orbiel. Une thèse rédigée en 2013 parle, elle, de huit tonnes. « Ça va durer, ça va coûter », note, amer, François Espuche. 

La "source a pastis" du ruisseau du Gourg Peyris sur la commune de Salsigne. © Olivier Saint-Hilaire La "source a pastis" du ruisseau du Gourg Peyris sur la commune de Salsigne. © Olivier Saint-Hilaire

La pollution a pris une autre tournure le 15 octobre dernier. Dans la nuit, l’Aude subit un épisode pluvieux important : 340 millimètres d’eau sont tombés sur le site de Salsigne. Une véritable vague d’eau se forme en aval sur l’Orbiel. Le bas du village de Conques-sur-Orbiel, zone inondable, est dévasté. Plus bas encore, Trèbes subit le même sort. Bilan humain : 14 morts et 75 blessés.

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Je me suis rendu dans la vallée de l’Orbiel du 13 au 15 février, en compagnie du photographe Olivier Saint-Hilaire qui signe les photos. Certaines ont été prises lors de ce reportage, d'autres au mois de décembre 2018.