LGBT+: «L’égalité n’est pas atteinte, elle reste sous condition»

Comment se manifeste l’acceptation des gays et lesbiennes dans des quartiers gentrifiés, comme le Marais à Paris ou Park Slope à Brooklyn (New York) ? Quelles sont ses limites ? Entretien avec la sociologue Sylvie Tissot sur les ambivalences de la gayfriendliness.

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Cinquante ans après les émeutes de Stonewall à New York, considérées comme le moment de bascule historique inaugurant l’ère de la visibilité et des droits pour les LGBT, comment se manifeste l’acceptation des gays et lesbiennes dans des quartiers gentrifiés, comme le Marais à Paris ou Park Slope à Brooklyn (New York) ? Après plusieurs mois d’immersion dans ces deux villes, la sociologue Sylvie Tissot, enseignante à Paris VIII, a publié Gayfriendly – Acceptation et contrôle de l’homosexualité à Paris et à New York (éditions Raisons d’agir, 2018). S’intéressant surtout au discours de ces habitants hétérosexuels qui « cultivent la tolérance », elle montre que la gayfriendliness proclamée a ses limites. Si une alliance de classe s’établit entre hétéros et homos « gentrifieurs », la discrétion, la conformité au modèle du couple hétérosexuel et aux normes de genre – la féminité, la masculinité – restent attendues de ces derniers. Entretien.

Pourquoi avoir choisi ces deux quartiers, le Marais et Park Slope ?

Sylvie Tissot : Tous les deux ont connu un processus de gentrification très avancé : ils comptent aujourd’hui parmi les plus chers de Paris et New York. Mais durant les dernières décennies s’y sont également installées des populations homosexuelles, composées d’hommes gays dans le Marais, davantage de lesbiennes à Park Slope. Ces deux quartiers, parfois appelés « quartiers gays », me semblent plutôt devoir être qualifiés de « gayfriendly » : ce ne sont pas tant les gays qui y « donnent le ton » que des habitants appartenant aux classes moyennes supérieures, souvent propriétaires, qui cultivent des valeurs progressistes, dont l’acceptation de l’homosexualité. On retrouve ces groupes dans les deux villes et en les étudiant de près, j’ai vu le rôle décisif que la gayfriendliness jouait dans le cas de Park Slope, et la manière dont elle organise la vie locale. Au contraire, il n’y a pas, à Paris, d’églises ou de synagogues qui souhaitent explicitement la bienvenue aux populations LGBT, ou d’écoles qui font de la présence de parents gays un élément positif de leur environnement. Plus que des comportements individuels, le rapport à l’homosexualité fait partie d’un véritable mode de vie, qui en dit long à la fois sur le degré d’acceptation de l’homosexualité aujourd’hui et la forme très spécifique qu’elle prend en fonction des classes sociales.

Cette acceptation est plus développée chez les femmes et chez les jeunes. À partir des entretiens que vous avez menés, vous distinguez trois générations : réticences chez les plus âgés, reconnaissance et militantisme pour la deuxième et une proclamation d’indifférence chez les plus jeunes, pour qui la question ne serait plus un enjeu. Pour ces derniers, qui aux États-Unis préfèrent utiliser le terme queer, cette catégorisation binaire homosexualité/hétérosexualité a-t-elle encore un sens ?

Il y a effectivement de vraies différences de génération, et une progression de l’acceptation chez les plus jeunes, qui s’accompagne aussi d’une banalisation, d’une attitude affichée d’indifférence : le choix de ses amis ne dépendrait pas de leur orientation sexuelle par exemple. En outre, il est vrai que la revendication d’identités plus fluides, l’attention plus grande à la question trans constituent des changements importants. À travers la thématique queer, il y a l’idée que les sexualités et les identités sont multiples, que l’homosexualité et l’hétérosexualité ne sont pas des réalités biologiques et ne recoupent pas toutes les manières d’être et toutes les pratiques.

Pourtant, ce qu’on observe aussi dans ce moment de la jeunesse, souvent étudiante, c’est à la fois l’apprentissage de la gayfriendliness (souvent par la confrontation au coming out de frères, de sœurs ou de copains de fac), mais aussi l’apprentissage de ces catégorisations. Les catégories « gays » et « lesbiennes » permettent de réinscrire l’homosexualité dans un certain ordre, binaire, et de dissiper certaines confusions. En somme, comme si, en devenant gayfriendly, ces jeunes hétérosexuels « s’hétérosexualisaient ». 

Dans les deux pays, l’homosexualité est dépénalisée. Le combat porte désormais sur les discriminations mais les argumentaires sont très différents.

La majorité des personnes que j’ai rencontrées se prononcent pour l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, que ce soit à Paris ou à New York, ce qui reflète une tendance claire au sein de la population. Pourtant les justifications qui sont données apparaissent extrêmement différentes. Pourquoi les gays et les lesbiennes doivent-ils pouvoir se marier ? Pour les Français, par attachement au libéralisme sexuel, à l’idée que la sexualité, en tant que dimension centrale de la vie privée, ne doit pas être contrainte par des normes religieuses, des lois, des groupes d’individus. « Chacun couche avec qui il veut », m’a-t-on dit.

Cette valeur, que beaucoup d’Américains évoquent d’ailleurs quand ils pensent à la France, comporte une importante limite, liée à la difficulté de penser la défense des libertés individuelles comme une simple revendication d’égalité. Quand elle est portée par les gays et les lesbiennes, cette revendication est vite renvoyée à du « communautarisme » : comme s’il s’agissait de réclamer des droits spécifiques. À l’inverse, aux États-Unis, le registre de l’égalité des droits et le refus de la discrimination sont très consensuels à gauche. L’histoire du progressisme dans les deux pays permet de comprendre ces différences.

En France les questions dites sociétales – la lutte contre le sexisme, le racisme, etc. – sont souvent – et curieusement – considérées comme secondaires. « La » question sociale serait celle de la redistribution économique et n’aurait rien à voir avec les discriminations. Alors qu’aux États-Unis, notamment après le mouvement des droits civiques, la condamnation des discriminations est devenue centrale dans la manière dont les « libéraux » (ou progressistes) se définissent. « It’s a basic human right » : c’est une phrase que j’ai régulièrement entendue pour parler du mariage homosexuel, légalisé en 2011 dans l’État de New York, reconnu par la Cour Suprême au niveau fédéral en 2015.

Mais aux États-Unis aussi ce discours comporte des limites, puisqu’il se combine très souvent à une valorisation de la famille et de l’amour. Pour le dire vite, si deux personnes s’aiment, qu’elles soient hétéros ou homos, elles ont le droit de se marier. Ce qui cadre évidemment le débat sur la reconnaissance de l’homosexualité : comme si elle était avant tout la manifestation d’un sentiment amoureux, lui-même devant automatiquement se traduire par l’envie de se marier et d’avoir des enfants. Ce cadrage entraîne une désexualisation et une valorisation des gays et des lesbiennes qui expriment un désir de l’institution conjugale.

Vous retrouvez cette distinction dans le Marais, où existent des limites à cette acceptation. L’homosexualité ne doit pas être trop visible, les bars ne doivent pas être trop « crados », les gays trop efféminés et les lesbiennes trop masculines.

Ce qui apparaît clairement, c’est que l’acceptation de l’homosexualité telle que je l’étudie n’est pas le terme d’un long processus linéaire. Elle comporte des limites, même quand et là où elle est le plus bruyamment revendiquée. Ces limites portent sur des comportements, des vêtements, des sujets de conversation. À mots couverts le plus souvent, on désigne des normes qui brouillent la distinction entre féminin et masculin. On incrimine aussi des attitudes qui manifesteraient un manque de gratitude. Beaucoup d’enquêtés hétéros sont persuadés que leur environnement est une oasis de tolérance, une « bulle », et ne comprennent pas que subsistent des revendications de la part des gays et des lesbiennes.

Qu’est-ce que le « bon gay » ou la « bonne lesbienne » ?

Dans le Marais, et je l’ai retrouvée à Park Slope, il y a une référence récurrente à la question de la discrétion dans l’espace public. Cette exigence est davantage présente au sein de la génération la plus âgée, qui supporte mal de voir des marques d’affection, des baisers, des gestes tendres entre deux hommes ou deux femmes. Surtout, une des manières à travers lesquelles on accepte celles et ceux qu’on voit comme différents, c’est de se rendre compte qu’au-delà des différences, ils et elles sont « comme nous ». Et le mariage permet cela : un mode d’identification qui produit de l’acceptation (ce qui n’est pas rien), mais qui nie ou qui refuse les singularités de certains modes de vie gays. La question du couple est donc centrale dans le regard positif porté sur l’homosexualité.

Pour les hétéros que j’ai étudiés, les similitudes des normes de classe sont tout aussi cruciales. Voir sa voisine lesbienne comme une propriétaire également fortunée, soucieuse de la bonne réussite de ses enfants et de leur « bonne » éducation, est extrêmement rassurant. C’est une condition pour être, sinon indifférente à l’orientation sexuelle, du moins disposée à la considérer comme une dimension parmi d’autres de son identité, et surtout un élément non problématique.

Enfin, l’injonction de ne pas être « excessif » (ou encore « stéréotypé » ou « caricatural ») dit aussi la faible tolérance par rapport à des attitudes vues comme « féminines » chez les hommes gays et « masculines » chez les lesbiennes.

C’est une frontière qui résiste, cette distinction entre les rôles des femmes et ceux des hommes ?

Oui, très fortement. Comme pour l’acceptation de l’homosexualité, l’égalité entre les hommes et les femmes est volontiers mise en avant par les classes moyennes supérieures progressistes : cela peine pourtant à se traduire dans la réalité. Il est intéressant de ce point de vue de penser ensemble les questions de genre et les questions de sexualité. On pourrait imaginer que sur les deux fronts – sexisme et homophobie – il y ait des mouvements parallèles. C’est en réalité plus complexe.

Voyons pourquoi. Les hommes hétéros de cette fraction des classes supérieures condamnent l’homophobie, persuadés que les violences et la stigmatisation de l’homosexualité sont répréhensibles. Pourtant, la mise à distance de l’homosexualité a toujours fait partie – et continue de faire partie – de la manière dont les hommes se construisent comme hommes : à l’école, l’insulte « pédé » est un leitmotiv. Dans le milieu que j’ai étudié, c’est une autre masculinité qui se dessine, celle d’hommes responsables, de « bons voisins », fiers de leur bien immobilier, valorisant leur réussite sociale. Il s’agit toujours de se poser comme des hommes, mais pas par de l’homophobie ouverte (considérée comme « grossière »).

Luz et Nastassia Heurtelou, lors de leur mariage à Brooklyn, le 24 juillet 2011. © Reuters

Ce faisant, une autre mise à distance s’installe, plus subtile : comme s’il fallait se réaffirmer comme un homme en même temps qu’on se pose comme homme gayfriendly. Et c’est là que jouent les normes de genre : refuser de porter des vêtements qui feraient trop « gays » – des chaussettes roses, une chemise trop ouverte – devient décisif. En France, la masculinité des hommes gayfriendly peut se déployer autrement : par exemple en réaffirmant un éthos hétérosexuel conquérant, dragueur. On voit donc bien que le libéralisme sexuel, qui met à bas des préjugés (contre les LGBT), peut s’accommoder (voir requérir) des normes de genre très conventionnelles. Comme s’il fallait, en abattant certaines frontières, en renforcer d’autres.

Et pour les femmes ?

Les hétérosexuelles, aussi gayfriendly soient-elles, restent soumises, quant à elles, à l’injonction d’être « femme » : se maquiller, porter des tenues « féminines », etc. Mais en même temps, certaines inventent, bricolent des hétérosexualités moins conventionnelles, dont l’attitude par rapport à l’homosexualité est partie prenante. Prenez le cas de femmes qui connaissent la solitude résidentielle après un divorce. Certaines vivent un véritable choc biographique mais n’en réorganisent pas moins leur vie sociale, intime et sexuelle.

La fréquentation de gays et de lesbiennes leur permet de trouver des modèles qui les aident à surmonter le stigmate de la « femme seule » et des sources d’inspiration pour associer autrement conjugalité et sexualité. Une femme de 70 ans me racontait avoir vécu son divorce, à 50 ans, comme une forme de déclassement social : naguère régulièrement invitée avec son mari par un autre couple, elle cesse d’être conviée. Dans l’église de son quartier, une église méthodiste très progressiste et gayfriendly qu’elle a commencé à fréquenter assidûment, elle a noué d’autres amitiés, d’autres liens.

Alors que les mouvements gays et lesbiens des années 1970 après les émeutes de Stonewall remettaient en question les normes, avec les mouvements féministes, ceux que vous décrivez, s’agissant du Marais et de Park Slope, font partie de la bourgeoisie, de ceux que vous nommez les gentrifieurs, et sont dans une alliance d’intérêts avec les couples hétéros pour faire monter la valeur du quartier. Ont-ils perdu tout caractère subversif ?

Les mouvements LGBT+ ne sont pas le sujet de ma recherche. Et je suis méfiante par rapport aux reproches de « normalisation » (surtout quand ils viennent d’hétéros) qui sont adressés aux gays et aux lesbiennes qui veulent se marier. Ma contribution à ce débat peut être la suivante : les hétérosexuels cadrent aussi, et très fortement, les possibilités d’intégration dans une vie de quartier, en établissent les conditions. Et les contraintes sont fortes.

Pas seulement en termes de classe sociale – la gentrification excluant de fait les gays et lesbiennes de classe moyenne ou de milieu populaire de quartiers comme le Marais ou Park Slope. Mais aussi en termes de comportements et de mode de vie. De ce point de vue-là, il est vrai que hétéros et homos de milieu favorisé partagent souvent une même vision du quartier. Les seconds ne recherchent pas tant le quartier gay ou l’enclave lesbienne de leurs vœux, mais un espace en effet « gayfriendly », « divers », où ils et elles seront acceptés. Par ailleurs en tant que gentrifieurs, ils partagent des goûts : pas seulement des intérêts de classe, mais tout ce qui va avec la position sociale, c’est-à-dire des normes alimentaires (manger « sainement », fréquenter pour cela la coopérative alimentaire de Park Slope), des normes éducatives (faire faire à ses enfants des « choses intéressantes » et surveiller de près, dès la maternelle, leur réussite et leurs performances).

Mais cela n’empêche pas les gays et les lesbiennes qui participent à cette sociabilité de définir de façon différente leurs attentes en termes de gayfriendliness. Ils et elles sont rarement dupes du caractère idyllique de la « bulle de tolérance » dans laquelle ils vivent. Ils perçoivent aussi le rôle qu’ils jouent dans la valorisation très surveillée de la « diversité ». Certes les parents gays sont acceptés à Park Slope, mais leur présence est aussi instrumentalisée pour que les enfants des parents hétéros fassent l’apprentissage d’altérités non menaçantes, dans une célébration unanime et très dépolitisée. Jamais la question des privilèges et des rapports de pouvoir ne sera abordée. Et surtout, la présence des gays et des lesbiennes peut être positive, mais à certaines conditions.

Comment se manifestent-elles ?

Ce sont par exemple des injonctions redoublées d’être de bons parents. Certaines mères lesbiennes ressentent l’obligation d’une sur-conformité aux normes de la bonne parentalité. Comme s’il fallait en faire plus encore, cuisiner le meilleur gâteau pour la fête de fin d’année, ne manquer aucune des rencontres parents-enseignants, faire partie de l’association de parents d’élèves, etc.

Cette gayfriendliness répond à une logique de classe, mais aussi de « race », puisqu’elle est utilisée selon vous pour se démarquer de l’homophobie attribuée aux habitants des quartiers populaires et racisés.

Se dire gayfriendly, c’est dire et proclamer son acceptation, et souvent la mettre en actes de façon concrète en acceptant dans son environnement des gays et des lesbiennes qui ne sont plus considérés comme « anormaux ». C’est aussi une manière de se définir soi-même comme une personne morale, qui ne commet pas la faute de goût d’être homophobe, et pour cela se distingue des « autres », eux homophobes.

Quand j’ai interrogé les habitants hétéros du Marais sur les endroits où selon eux l’homophobie persistait, ils désignaient spontanément les banlieues ou les cités – des espaces qu’ils associent à des populations racisées, et parfois musulmanes. Aux États-Unis, même si les choses sont dites de façon plus euphémisée (l’homophobie serait un « enjeu ethnique », selon une habitante de Park Slope), les communautés noires et hispaniques (parfois aussi les quartiers « italiens » et « irlandais », quartiers populaires longtemps structurés par l’Église catholique) sont aussi désignées.

Il ne s’agit pas de dire que l’homophobie n’existe pas dans ces espaces. Mais on peut s’étonner que les quartiers les plus bourgeois (comme le XVIe arrondissement où la Manif pour tous avait beaucoup de relais) soient aussi peu associés à l’homophobie par ceux qui la condamnent. En fait, ce qui apparaît clairement, c’est que la cause gayfriendly est utilisée par des hétéros de classe moyenne supérieure blancs pour marquer des frontières de classe et de race. Ce qui est dévastateur du point de vue du mépris de classe et du racisme que cela exprime, mais aussi pour la cause gayfriendly elle-même. Mépris de classe et racisme, car rien ne permet de dire que l’homophobie serait plus forte, plus violente « ailleurs » que dans les grandes métropoles et leurs quartiers de centre-ville. Des enquêtes restent à mener, mais l’acceptation et le rejet existent partout, avec des formes éventuellement différentes. Dans les zones rurales, dans les quartiers populaires, les gays et les lesbiennes négocient leur place et parfois leur visibilité, en fonction de contraintes qui leur sont propres. D’autres contraintes (de respectabilité notamment) existent dans les quartiers que j’ai étudiés. 

Qu’il y ait une captation, voire une confiscation de la reconnaissance de l’homosexualité par des classes aisées et blanches comporte un autre danger, et le parallèle avec la question du féminisme est ici intéressant. Depuis les années 2000, le féminisme a été transformé en cause républicaine, portée par l’État français, opposant là aussi des centres-ville progressistes et des banlieues en proie au sexisme des hommes violents. On ne peut nier que cela génère parfois un rejet, sinon de la question de l’égalité hommes/femmes, du moins du mot même de féminisme, associé aux élites blanches donneuses de leçon pour le dire vite. Ne risque-t-on pas de voir quelque chose d’équivalent se passer avec la question de l’homosexualité ? De ce point de vue d’ailleurs, la marche des fiertés à Saint-Denis ce mois-ci a le mérite de questionner bien des préjugés et de ne plus opposer les mobilisations LGBT et la lutte contre le racisme, mais au contraire de les penser ensemble.

Dans les deux quartiers où vous avez enquêté, l’homophobie a-t-elle disparu ou prend-elle des formes plus discrètes ?

Pour moi, il y a aussi de l’homophobie dans la gayfriendliness. Elle ne se traduit pas par de la haine, par de la violence, qui sont condamnées explicitement, mais par le fait que l’égalité n’est pas atteinte et que de nombreux privilèges sont maintenus. Certes, la banalisation de l’homosexualité a beaucoup progressé. On sait que son voisin de palier, la commerçante de la rue d’à côté ou encore son collègue de bureau sont homos et ce n’est pas un problème.

Cette banalité s’accompagne d’une quasi-normalité, « quasi » car subsiste une distinction, parfois subtile, entre une homosexualité normale (et désirable) et une homosexualité moins normale, parfois même encore pathologisée. Que les hétéros établissent cette distinction (et donc cette hiérarchie) dit bien le fait que l’égalité n’est pas atteinte. Les hétéros continuent à dire, énoncer, discuter la manière dont on doit, dont on peut accepter l’homosexualité et pourquoi. Je vois une autre manifestation de cette égalité inachevée, c’est le binarisme même entre homosexualité et hétérosexualité.

Certes l’identité gay a été un levier pour les mouvements militants eux-mêmes, et aujourd’hui l’acceptation de l’homosexualité passe par le fait de la nommer, de la catégoriser. Pourtant, cette catégorisation a aussi des effets normalisateurs, cadrant les identités et les modes de vie. Pour revenir aux hétéros les plus progressistes, s’ils acceptent de vivre de façon pacifiée dans un environnement où les homos sont présents et visibles, l’homosexualité reste une altérité à gérer. Selon moi, la gayfriendliness n’est pas le règne de l’indifférence : elle fait advenir une acceptation toujours anxieuse, qui requiert des efforts, et une surveillance. Précisément, les ressources des hétéros les plus dotés leur permettent de contrôler la place de l’homosexualité dans leur environnement, jusqu’à capitaliser sur leur attitude progressiste, qui les distingue des classes populaires et des minorités racisées. Tout cela manifeste que l’égalité n’est pas atteinte, elle reste sous condition.

Vous montrez comment cette gayfriendliness s’enchâsse dans un réseau de nouvelles micro-normes sociales, complètement intériorisées, par exemple sur les amitiés entre hétérosexuels et homosexuels, notamment pour les femmes.

La question des amis est intéressante. Avoir un « ami gay », voire un « meilleur ami gay » est valorisant, c’est une manifestation d’ouverture. En même temps, et cela n’enlève rien à leur force et leur sincérité, les amitiés (comme les relations amoureuses et conjugales) sont cadrées socialement. Sans que cela soit perçu de façon consciente, la fréquentation de gays et de lesbiennes peut entraîner pour les femmes hétéros une dévalorisation sur le marché sexuel et conjugal : pensez au stigmate de la « fille à pédé », une femme perçue comme n’arrivant pas à trouver de mec, pas conforme aux canons de beauté attendus, une « looseuse ».

Qu’en tirez-vous comme enseignement concernant la lutte contre l’homophobie ?

J’appellerais tout simplement à un véritable universalisme dans la manière dont l’action publique doit être mise en œuvre, c’est-à-dire qu’elle ne cible pas des zones spécifiques, des groupes particuliers qui seraient plus homophobes que les autres. Que ce soit dans les quartiers populaires ou dans les centres-ville, dans les classes populaires ou dans le champ politique ou médiatique, il importe d’agir. Mais – pour le dire encore plus clairement – avec autant de vigilance par rapport à ce qu’on entend lors d’émissions de télé à grande écoute qu’au café du coin, sur les comptes Twitter de députés ou au sein des cités d’habitat social. En outre, si la violence physique doit attirer notre attention, les formes subtiles de préjugés et de dévalorisation, et plus encore l’instrumentalisation de la cause gayfriendly (que ce soit par les États ou par certains groupes sociaux) doivent être interrogées.

Comment expliquez-vous la hausse en France en 2018 des actes anti-LGBT+ signalés à SOS Homophobie et des plaintes enregistrées par la police ?

On peut l’expliquer par les effets de la mobilisation contre le mariage pour tous en 2012 et 2013, qui a bel et bien libéré une parole et des actes homophobes. Le fait que les revendications et le discours de la Manif sur tous aient ensuite été repris par Les Républicains et donc cautionnés n’est probablement pas sans effet.

Il faut aussi noter la hausse des violences contre les lesbiennes, que je vois comme une réaction au mouvement #MeToo. La lesbophobie a des ressorts particuliers et l’hostilité à l’égard des féministes en est un, tant les lesbiennes sont associées, encore, au rejet des hommes. On le voit, les résistances aux revendications actuelles (sur le harcèlement sexuel notamment) sont fortes. Les violences contre les lesbiennes font, selon moi, partie de ces tentatives de contre-feux. Les remarques contre les « cheveux courts » ou le look des lesbiennes, le fait qu’elles restent toujours « entre elles » (un hétéro du Marais pourtant très progressiste me disait d’ailleurs qu’il se réjouissait du mariage pour tous qui a permis aux filles de « s’ouvrir ») disent bien ces préjugés, qui sont à la fois sexistes et homophobes.

Louise Fessard

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