Marine Le Pen et le Barnum de France 2

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Si David Pujadas n'avait pas été journaliste, et s'il avait vécu au XIXe siècle, il aurait été directeur du Barnum Circus. Il adore exhiber des créatures sensationnelles. Marine Le Pen fait partie de ses têtes d'affiche préférées, mais hier soir le show a mal tourné. La star s'est évaporée en empochant les bénéfices.

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Depuis trente-cinq ans, sur la scène audiovisuelle française, une dynastie fait figure de phénomène. Les Le Pen sont à la politique ce qu'étaient à la piste un Charles Sherwood Stratton, alias Tom Pouce, 7 kilos pour 60 centimètres, une Joice Heth, vieille femme de paraît-il 160 ans, Jumbo, l'éléphant de quatre mètres de haut, Elephant Man, immortalisé par David Lynch, ou Louis-Auguste Cyparis, l'unique survivant (au dos brûlé) de l'éruption de la montagne Pelée qui détruisit la ville de Saint-Pierre, en Martinique... Des créatures à part, différentes ou difformes, parfois de simples impostures dont on ne sait si elles attirent ou font frémir, mais magnétisent le public.

De nos jours, le public c'est l'audimat, et l'audimat s'agite quand se présente un exemplaire du genre Le Pen. À l'origine, le père avait un œil de verre et ruait dans les brancards, en soufflant une atmosphère de four, il assurait le spectacle, mais personne ne croyait qu'il brûlerait vraiment les planches. Aujourd'hui, sa fille ne rugit pas, elle ne ressuscite plus les fantômes de l'an 40, comme lui, mais elle entend des voix dans tous les malheurs qui passent, et elle les capitalise. À côté d'elle, Jeanne d'Arc passerait pour sourde ! Avec cette Marine là, le frisson dans le bas du dos ne vient pas du numéro mais de l'idée qu'elle pourrait nous manger pour de bon. D'autant que sa nièce du sud, encore plus lisse, serait encore plus vorace.

Tremblez bonnes gens, ou lancez de la nourriture aux fauves, Marine Le Pen est le frisson national numéro un, et Pujadas qui aime nous faire claquer des dents, de faits divers en attentats, ne pouvait pas manquer une si belle occasion. À 55 jours des régionales où les croqueuses menacent d'avaler tout crus les Nordistes et les Provençaux, il a enfilé son costume de Monsieur Loyal, roulé du tambour, et claironné sa promesse : « Attention mesdames et messieurs, dans un instant, ça va commencer ! »

Peu importe si son émission « Des paroles et des actes » créait une distorsion dans la campagne électorale en offrant une tribune de deux heures et demie, en première partie de soirée, à l'extrême droite française. Peu importe si les autres candidats devenaient des figures de second rang. Peu importe l’équité. Son Barnum tenait son phénomène et ne le lâcherait pas. France 2 récolterait les dividendes.

Il se trouve que Phineas Taylor Barnum était propriétaire d'un cirque extraordinaire, à trois pistes, mais que David Pujadas est présentateur d'une émission politique importante, sur une chaîne de service public, ce qui n'est pas, ou pas encore, tout à fait la même chose.

Pour avoir confondu les deux, il a raté sa parade. Il existe des règles en démocratie, et son émission les bafouait ouvertement. Les partis politiques, puis les autres candidats ont protesté tour à tour, le CSA est intervenu, France 2 a essayé de bricoler dans l’urgence une solution de rechange, mais la machine s’est emballée, et elle a explosé deux heures avant sa mise à feu.

Saisissant l’occasion de se poser en victime de la censure et de la pensée unique, alors que les médias et les autres politiques ne parlent que d’elle à longueur de journée, l’artiste a décidé de ne pas entrer en scène. Le résultat est à la une. Marine Le Pen, parce qu’elle a été absente, est d’autant plus présente. N’ayant pas prononcé un mot, on n’entend qu’elle dans la campagne. Elle qui ne parle que d’expulser, d’embastiller, et de mettre à l’isolement, la voici devenue persécutée ! C'est elle qu’on expulse, qu’on embastille, qu’on met à l’isolement. Quasiment une réfugiée.

France 2 a décidément du travail pour égaler l’inspirateur : Phineas Barnum exhibait ses phénomènes, mais palpait les bénéfices. Pujadas a programmé Marine, mais son cirque a pris l’eau et la femme à deux têtes a emporté la caisse !  

 




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