A la frontière italienne, ceux qui aident les réfugiés sont harcelés et à bout

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Dans la vallée de la Roya, à la frontière franco-italienne, depuis mai 2016, un réseau de citoyens secourt les migrants, pour beaucoup des enfants, qui tentent de rejoindre le nord de l’Europe par les voies ferrées, sentiers et autoroutes. Un enseignant doit être jugé mercredi 23 novembre à Nice. Arrêté et placé en garde à vue, un agriculteur fait également l'objet de poursuites.

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De notre envoyée spéciale.- Dans la vallée de la Roya, proche de la frontière italienne, certains habitants ont pris l’habitude de toujours avoir un peu de nourriture dans leur voiture. Pour aider, au cas où ils croiseraient sur la route des migrants affamés après une nuit de marche depuis Vintimille (Italie). Depuis la fermeture de la route des Balkans, en février 2016, cette vallée des Alpes-Maritimes se retrouve à l’avant-poste du flux migratoire. Chaque mois des centaines de migrants y passent, pour la plupart érythréens et soudanais. « Ils arrivent dans la nuit en tongs, les pieds ensanglantés, transis de froid », explique Richard, 61 ans, fresquiste à Saorge, un village perché dans la vallée.

À l’entrée de la vallée de la Roya, juste après la frontière italienne, un tag souhaite la bienvenue aux réfugiés. © LF À l’entrée de la vallée de la Roya, juste après la frontière italienne, un tag souhaite la bienvenue aux réfugiés. © LF
Dans le dédale des ruelles, Richard mène jusqu’à une maison amie où sont hébergés, le temps de souffler avant de reprendre leur route vers l’Allemagne ou le Luxembourg, trois jeunes Érythréens. À leur arrivée dans la vallée, le 6 novembre, après six heures de marche, Semir*, 18 ans, et ses deux compatriotes de 17 ans se sont cachés dans la forêt aux abords du village. « Je savais que nous étions en France car nous avons vu un panneau de la douane, mais nous avions peur de la police », explique, en anglais, le jeune homme, qui a fui le service militaire perpétuel de cette dictature.

C’est la faim et la soif qui, au bout de deux jours, ont fini par les pousser à monter au village. « Ils ont frappé à plusieurs portes en disant “Help !”, relate Richard. Moi j’étais parti dans un autre village soutenir quelqu’un qui a onze migrants chez lui, et je reçois un coup de fil d’un habitant de Saorge qui me dit : “Y a des migrants devant ma porte, alors fais ton boulot.” Le temps que j’arrive, une habitante les avait fait entrer chez elle. Ils ont eu de la chance car il est arrivé qu’un habitant prévienne la police municipale ou les gendarmes, s’ils sonnent à la mauvaise porte. »

De Vintimille (Italie), il faut remonter la départementale ou une étroite voie de chemin de fer sur 25 kilomètres vers le nord pour déboucher à Breil-sur-Roya, dans la partie française de la vallée. Sur cette départementale de montagne, on ne croise jamais aucun uniforme, contrairement à la frontière côtière, contrôlée depuis le 9 juin 2015 par les gendarmes français. Les contrôles policiers n’ont lieu qu’après : à la gare de Breil-sur-Roya et à celle de Sospel où les militaires patrouillent depuis juillet, ainsi qu'au péage de la Turbie sur l’autoroute de Nice.

Ces contrôles transforment la vallée de la Roya en un vrai cul-de-sac pour les migrants. S’ils la remontent vers le nord, ils retournent en Italie. S’ils tentent de descendre au sud, vers Menton et Nice, ils risquent d’être interpellés, remis aux policiers italiens et possiblement renvoyés en bus à Taranto dans les Pouilles, un des centres d’enregistrement voulus par l’Union européenne. 

Lancey, 26 ans, et Amadou, 18 ans, deux jeunes Guinéens reviennent du camp de la Croix-Rouge à Vintimille, où ils n'ont pas trouvé de place. © LF Lancey, 26 ans, et Amadou, 18 ans, deux jeunes Guinéens reviennent du camp de la Croix-Rouge à Vintimille, où ils n'ont pas trouvé de place. © LF

Selon les chiffres de la préfecture des Alpes-Maritimes au 17 novembre, 31.757 interpellations de migrants ont eu lieu dans le département depuis début 2016, souvent au mépris de la protection des mineurs isolés, renvoyés illégalement en Italie. Ce travail de Sisyphe mobilise de nombreux agents, puisque certains migrants rencontrés à Vintimille totalisent plus de quinze tentatives de passage. « C’est une chasse aux chiffres, estime Morgan Herrou, 40 ans, un agriculteur de la vallée dont le frère est poursuivi pour avoir aidé des migrants. Les policiers pourraient bloquer la frontière de la Roya comme ils font en bas, à Menton, mais les migrants ne passeraient plus, il n’y aurait plus de chiffres de retours à agiter. C’est pour ça qu’ils contrôlent après la frontière. »

À plusieurs reprises, des habitants de la vallée ont rattrapé des migrants qui partaient vers le nord, pensant se diriger vers Paris alors qu’ils allaient vers l’Italie. « Samedi 12 novembre, je suis passé à Breil à 7 heures du matin, j’ai rencontré deux jeunes Érythréens, dit Jean-Noël Fessy, sculpteur à Saint-Dalmas-de-Tende et trésorier de l'association Roya citoyenne. Ils tremblaient de froid, les yeux hagards. Leur premier mot ça été “help !”. C’est la première fois qu’on me dit ça. C’est sidérant, ces jeunes qui partent sans aucune notion géographique, sans un mot d’anglais, sans savoir lire notre alphabet, qui prennent les trains au hasard. »

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*Le prénom a été changé.

Semir et ses deux amis rencontrés dans la vallée de la Roya ont fini par arriver à Paris le 18 novembre 2016. De même qu’Amer et ses deux camarades afghans rencontrés à Vintimille. Contactée ce jeudi 17 novembre, la préfecture des Alpes-Maritimes ne nous a pour l’instant pas répondu.