De quoi « Je suis Charlie » est-il le nom ?

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Un « 11-Septembre français », « Paris capitale du monde », « révolution des crayons », « esprit du 11 janvier »… Le terrorisme a cette troublante efficacité de susciter dans l’espace public un ensemble de récits médiatiques et de performances patriotiques qui ont pour objet de réécrire le roman national.

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Nous le savons depuis le 11-Septembre, le terrorisme a cette troublante efficacité, au-delà des crimes réels qu’il commet, de susciter et d’accréditer dans les médias son propre commentaire. Tout se passe comme si le terrorisme dictait aux chaînes d’info en continu le récit en temps réel de ses exploits. La séquence des attentats et des prises d’otages des 7, 8 et 9 janvier a mis en évidence et pour la première fois une véritable co-écriture des événements entre les acteurs des attentats et les chaînes d’info en continu.

Amedy Coulibaly, l'auteur des meurtres de Montrouge et de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, alla même jusqu’à appeler BFMTV pour corriger une information erronée de la chaîne, exactement comme un reporter de guerre fait remonter une information du théâtre des opérations. Dès le début de la prise d’otages, il exigea que l’on branche BFMTV à l’intérieur du magasin. De son côté, BFMTV a mentionné pendant la prise d'otages la présence d'une personne cachée dans l'Hyper Cacher. Le bandeau annonçant l’assaut imminent du GIGN contre les frères Kouachi aurait pu coûter la vie aux otages.

Il y a là bien plus qu’une complicité objective des médias et des terroristes, une collaboration effective, un duplex entre les différents théâtres d’opérations et une synchronisation entre les images sans récit des attentats et leur récit par les chaînes d’info en continu. Une synchronisation que les proches des otages et certains internautes n’ont pas hésité à dénoncer comme irresponsable, voire criminelle, BFMTV allant, dans sa quête frénétique de l’audience et sa poursuite somnambulique du récit, jusqu’à interférer avec l’action des forces de l’ordre et mettre en danger la vie des otages.

New York, le 11 septembre 2001. © (dr) New York, le 11 septembre 2001. © (dr)

Dans Power Inferno, écrit après le 11-Septembre, Jean Baudrillard parlait d’« une écriture automatique du terrorisme alimentée par le terrorisme involontaire de l'information ». Mais il faudrait aller plus loin aujourd’hui et parler d’une véritable « narration automatique » des événements et d’un montage parallèle médiatico-terroriste. Amedy Coulibaly utilisait une caméra GoPro fixée sur le torse et un ordinateur dont il se servit pendant la prise d’otages. Les policiers ont retrouvé une caméra du même modèle dans la voiture abandonnée par les frères Kouachi après l’attentat contre Charlie Hebdo. La caméra GoPro est devenue un accessoire appartenant désormais à la panoplie du terroriste, tout autant que la kalachnikov. « Cette caméra compacte de très petite taille et légère sera utilisée pour rendre compte de votre opération », écrivait Anders Breivik, auteur des attentats d'Utøya qui ont fait 77 morts en Norvège en 2011. « Quatre gigabytes correspondent à deux heures de tournage constant. Je l'ai personnellement essayée et ça marche très bien. »

Preuve s’il en est que le mode opératoire du terrorisme inclut désormais la mise en récit et la diffusion sur les réseaux sociaux et dans les médias de ses exploits.

Ces terroristes sont des enfants du numérique, ils connaissent également les lois du storytelling et les mécanismes de la tension narrative : surprise, suspense, coups de théâtre. Ils savent comment attirer les chaînes d’info sur le théâtre de leurs exploits et les lancer à leurs trousses. La raison en est simple : ils poursuivent le même objectif et luttent pour obtenir et garder le monopole du récit. Avec l’apparition des chaînes d’info en continu et des réseaux sociaux, l’hyperterrorisme a acquis ce pouvoir obscur qu’on ne prête qu’au diable de produire de véritables performances médiatiques, lesquelles ont pour effet de tenir en haleine (prendre en otage) des millions voire des milliards d’individus, réduits à l’état de foules captives et ensorcelées. « Aujourd’hui, le récit du monde appartient aux terroristes », écrivait le romancier américain Don DeLillo après les attentats du 11-Septembre.

Depuis les premiers attentats anarchistes de la fin du XIXe siècle, le terrorisme est apparu avec la grande presse et le journalisme d’information. Il se prolonge avec la télévision. C’est une thèse que partagent tous ceux qui ont écrit sur le phénomène, note Uri Eisenzweig (Fictions de l’anarchisme, Christian Bourgois). Si le terrorisme est le contemporain des médias, ce n’est pas en vertu d’une quelconque complicité comme on a pu le dire, « c’est qu’il suscite l’activité narrative de celle-ci, non pas en s’y prêtant, mais au contraire en lui résistant, en la défiant. Et c’est précisément ce défi, cette résistance qui fait spectacle ».

Pour Joseph Conrad, l’acte de terreur absolu, celui qui réalise l’essence du terrorisme, doit être un acte capable de ruiner à l’avance « les expressions toutes faites des journaux ». Son efficacité est proportionnelle à sa puissance de dérèglement du discours médiatique. Dans son roman L’Agent secret, inspiré d’un fait réel, il envisage un « coup tenté contre l’astronomie ». La cible visée dans son roman est l’observatoire de Greenwich, une cible bien choisie : frapper le méridien de Greenwich, c’est s’attaquer aux repères spatio-temporels sans lesquels il n’y a pas de récit possible. Et produire un effet de sidération. Un décrochage narratif. L’attentat terroriste vise pour Conrad à désarticuler la grammaire du récit dominant. Non pour lui opposer un autre récit (un programme, un communiqué), mais pour ruiner la compétence narrative du pouvoir en place.

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Christian Salmon, chercheur au CNRS, vient de publier Les Derniers Jours de la Ve République (éditions Fayard). Auteur notamment de Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007, La Découverte), il collabore de façon à la fois régulière et irrégulière, au fil de l'actualité politique nationale et internationale, avec Mediapart.
Tous ses articles sont ici. On peut lire également les billets du blog de Christian Salmon sur Mediapart.