Football: de nouveaux documents jettent le trouble sur le rachat du club de Lille

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Des documents confidentiels, obtenus par Mediapart, Mediacités et France 3, montrent que des proches de Gérard Lopez, le futur repreneur du club de football de Lille, ont démarché des investisseurs pour entrer au capital du club alors que Lopez avait assuré ne pas en avoir besoin. Le rachat du club n’est, lui, toujours pas bouclé.

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Le financier luxembourgeois Gérard Lopez va-t-il enfin racheter le Losc ? De nouveaux documents confidentiels, obtenus par Mediapart, Mediacités et France 3 Nord-Pas-de-Calais, vont à nouveau jeter le trouble sur sa capacité à s’offrir le club de football de Lille. Selon nos informations, le bras droit de Lopez et futur patron du Losc, Marc Ingla, a rédigé un document destiné à séduire des investisseurs dès le 17 octobre 2016, deux jours après l’ouverture des négociations exclusives avec l’actuel propriétaire du club, Michel Seydoux.

Plus étonnant encore, un très proche de Lopez a démarché un partenaire potentiel juste avant la conférence de presse du 13 janvier, qui a officialisé la passation de pouvoir. Gérard Lopez a pourtant toujours assuré ne pas avoir besoin d’investisseurs extérieurs, qui n’arriveraient qu’« à terme ».

Michel Seydoux (à gauche) et Gérard Lopez lors de la conférence du 13 janvier officialisant la reprise du club, alors que le rachat n'était (et n'est toujours pas) bouclé. © Losc TV Michel Seydoux (à gauche) et Gérard Lopez lors de la conférence du 13 janvier officialisant la reprise du club, alors que le rachat n'était (et n'est toujours pas) bouclé. © Losc TV

Il s’agit, au pire, d’une démarche inquiétante, au mieux d’un micmac qui fleure bon l’amateurisme. Joint par Mediapart, Gérard Lopez affirme en effet que le démarchage a été fait à son insu par l’un de ses amis financiers. Lequel nous a affirmé que les emails contenant les documents sont faux, puis seulement à moitié, même si Lopez ne dément pas leur authenticité… 

C’est le nouvel épisode d’un mauvais feuilleton qui s’éternise : le 16 janvier, Mediapart, Mediacités et France 3 Nord-Pas-de-Calais révélaient les troubles montages financiers de Lopez, qui veut acquérir le Losc par l'intermédiaire d'une société offshore aux îles Vierges britanniques. Et dix jours après la passation de pouvoir, le rachat du club n’est toujours pas bouclé. Et pour cause : l’examen de passage devant la DNCG, l’organe de la Ligue de football professionnel (LFP) chargé d’évaluer le sérieux financier du projet, a déjà été décalé deux fois, à la demande du repreneur.

L’audition devrait finalement se tenir vendredi, selon La Voix du Nord. Mais Gérard Lopez se veut rassurant. Il martèle qu’il peut racheter le club tout seul, avec son argent et sans dette.

Des documents confidentiels, qui nous ont été transmis à la suite de notre première enquête, racontent pourtant une histoire différente. Ils ont été envoyés par mail à un investisseur potentiel par Laurent Pichonnier. Ce financier luxembourgeois est un ami de longue date de Lopez. Il avait monté en 2014 le fonds Fair Play Capital, spécialisé dans le négoce de morceaux de footballeurs (la TPO, lire nos enquêtes ici). Cette pratique ayant été interdite juste après par la Fifa, le fonds de Pichonnier est mort-né. Ce qui ne l’empêche pas de se déguiser en Daft Punk pour vanter cette expérience lors d’une conférence sur la finance.

© Paperjam.lu

En novembre 2016, juste après que Lopez est entré en négociations exclusives avec Michel Seydoux, Pichonnier fait une proposition par email à un partenaire potentiel : « C’est un club de Ligue 1 [valorisé] plus de 200 millions d’euros, et il est possible d’acheter une participation de 33 % dans le club » pour « 75 millions d’euros », avec en prime « un siège au conseil d’administration ». Un tarif hallucinant, puisque Lopez a indiqué que la valorisation du Losc était d’environ 80 millions d’euros, dette comprise.

Le second mail a été envoyé moins d’une semaine avant la conférence de presse du vendredi 13 janvier. « Le deal va devenir public à la fin de la semaine, donc on peut commencer à avancer avec vos homologues chinois », écrit Laurent Pichonnier. Le financier ajoute que Lopez « a racheté 95 % du Losc [ce qui est faux, le deal n’étant pas bouclé – ndlr] », et qu’« il cherche désormais à vendre 20 à 25 % des actions de la holding de détention à un partenaire, de préférence originaire de Chine, avec pour objectif d’y développer l’académie ».

Pour faire saliver les Chinois, le financier joint à son email une présentation du projet de reprise, intitulée « Losc : Renforcer l’excellence du football pour le succès ». Il s’agit d’une « présentation investisseurs » de 25 pages datée du mois de janvier 2017 (voir ci-dessous), estampillée « hautement confidentiel ». Elle émane de la société britannique Victory Soccer, l’une des holdings de la future chaîne de détention du club lillois.

La présentation créée par Marc Ingla, bras droit de Lopez et futur directeur général du Losc, pour attirer des investisseurs potentiels © Mediapart

La présentation a été rédigée sur l’ordinateur de Marc Ingla, l’ex-dirigeant du FC Barcelone que Lopez vient de nommer directeur général du Losc. Détail troublant : les métadonnées montrent que le fichier a été créé le 17 octobre 2016, soit le lendemain de l’annonce de l’ouverture des négociations exclusives entre Lopez et Seydoux. Ce qui suggère que le repreneur cherchait des investisseurs dès le départ.

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L'authenticité de la présentation destinée à séduire des investisseurs intéressés par le Losc nous a été confirmée à la fois par le repreneur du club, Gérard Lopez, et par son ami financier Laurent Pichonnier, qui reconnaît l'avoir envoyée à un « intermédiaire » qui aurait eu accès à des partenaires potentiels. Pichonnier assure que c’est cet intermédiaire qui l’a sollicité en premier au sujet du Losc, et qu’il aurait sollicité par la suite Gérard Lopez pour qu’il fournisse cette présentation. Lopez confirme que le document a été rédigé « entre autres » par son conseiller et futur directeur général du Losc, Marc Ingla, comme l’indiquent les métadonnées du fichier informatique. Bien que le document montre le contraire, les deux hommes affirment qu’il n’était pas question, dans un premier temps au moins, de solliciter des minoritaires pour entrer au capital du Losc.

Reste les deux emails envoyés par Laurent Pichonnier à des partenaires potentiels, qui mentionnent la possibilité d’acheter 33 % puis 20 à 25 % du capital du club. Lorsque nous les lui avons lus au téléphone, Gérard Lopez n’a pas démenti leur authenticité, précisant que Laurent Pichonnier a agi à son insu, alors qu’il n’avait « pas de mandat ».

Joint lundi matin, Pichonnier nous a d’abord répondu que « ces emails sont des faux ». Lorsque nous l’avons rappelé en début d’après-midi pour lui dire que Lopez ne démentait pas leur authenticité, le financier s’est en partie ravisé. Il reconnaît en être l’auteur, les dates d’envois, et même certains paragraphes. Mais il affirme n’avoir jamais écrit qu’une partie du capital du club était à vendre. Il affirme qu’il s’agit de « faux » passages, ajoutés à ses mails pour lui « nuire ».

Nous avons alors proposé à Laurent Pichonnier qu’il nous envoie ses emails. Face à son refus, nous lui avons proposé qu’il nous lise au téléphone les passages qu’il conteste, afin que nous puissions les comparer. Il a de nouveau refusé, et a demandé à plusieurs reprises que nous lui communiquions les emails en notre possession, en demandant qui nous les avait envoyés. Nous avons refusé, pour des raisons évidentes de protection de nos sources.