Marie-Paule Kieny: «Le confinement va durer plusieurs semaines»

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La virologue Marie-Paule Kieny juge avec sévérité l’impréparation et la panique des États européens face au coronavirus. Mais elle rassure aussi : le confinement va fonctionner. Il sera levé quand les hôpitaux ne seront plus en danger.

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Marie-Paule Kieny, virologue, est directrice de recherche à l’Inserm, et stratège en santé publique. Elle a fait une grande partie de sa carrière à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), où elle était responsable des systèmes de santé et de l’innovation. Elle y a notamment travaillé sur l’épidémie d’Ebola de 2014 à 2016. Depuis mardi 24 mars, elle fait partie du nouveau comité de chercheurs installé par Emmanuel Macron à l'Elysée, le Comité analyse recherche et expertise (Care).

Elle estime que le confinement devra durer plusieurs semaines. En France, il est pour l’instant prévu pour durer quinze jours. Mais le conseil scientifique réuni par Emmanuel Macron et présidé par Jean-François Delfraissy considère également qu’il est « indispensable de prolonger le confinement ».

L’Europe est devenue l’épicentre de la pandémie mondiale de coronavirus. Pourquoi n’a-t-elle pas pris au sérieux l’alerte des Chinois ?

Marie-Paule Kieny. © DR Marie-Paule Kieny. © DR
Marie-Paule Kieny. Les pays européens n’ont pas pris la mesure de ce qui s’est passé. Pourtant, l’OMS nous enjoignait à tester la population, à mettre les patients positifs à l’isolement, à tester les cas contacts, à identifier les contacts de contacts. Devant la progression de l’épidémie, il fallait prendre des mesures drastiques plus tôt.

Wuhan, en Chine, a été confinée à partir d’une centaine de cas par jour seulement. Le reste de la Chine a été à son tour confinée, alors qu’il y avait encore peu de cas. Les Européens ont regardé ailleurs, pensant que leur système de santé était assez solide, qu’il allait tenir.

À l’OMS, ces dernières années, on avait des discussions sur l’état de préparation des différents pays vis-à-vis d’une crise sanitaire, comme celle que nous traversons. Les pays riches donnaient des leçons aux pays pauvres. Pourquoi n’ont-ils pas su appliquer ces principes clés dans une épidémie ? La santé n’était plus jugée prioritaire dans un monde globalisé où tous les yeux des gouvernants se focalisaient sur la santé de l’économie.

Au stade épidémique, est-il encore temps de tester et d’isoler ?

Tester en ce moment aurait du sens : cela permettrait de mieux évaluer le nombre de personnes qui ont été infectées par le virus, même lorsqu’elles n’ont pas développé la maladie, et donc de mieux estimer le taux de mortalité. Il faut donc le faire ! Mais en Europe, l’épidémie est aujourd’hui si étendue que tout manque.

Il faut maintenant attendre avec confiance les effets du confinement, qui semble porter ses fruits en Italie. Quand l’épidémie sera contrôlée, il faudra faire ce qui aurait dû être fait dès le début : « Tester, tester, tester », comme l’a dit l’OMS.

Peut-on avoir confiance dans nos mesures de confinement ? Sont-elles assez drastiques ?

Il y a beaucoup de débats sur l’ampleur du confinement. En France, même s’il s’est fait par petits pas, il me paraît efficace. Il ne faut pas négliger le fait qu’un confinement aussi strict que celui appliqué par la Chine dans la province de Hubei serait difficile à supporter pour la population. Il faut donc laisser les gens se promener seuls, ou avec leur famille quand ils vivent ensemble, mais limiter drastiquement les regroupements importants. Et il faut lutter contre les poches de résistance dans la société : à Genève, il a fait chaud le week-end dernier, il y a eu beaucoup trop de monde au bord du lac. Il faut alors sanctionner.

Ces mesures vont marcher, car elles ont marché dans d’autres pays. En Italie, l’épidémie n’est plus exponentielle depuis quelques jours. En France, on ne peut rien dire, en raison du trop faible nombre de tests.

Combien de temps le confinement peut-il durer ?

Plusieurs semaines. Pour le lever, il faut revenir à une situation supportable pour le système de santé. Pour cela, il faut non seulement attendre le pic et la diminution du nombre de cas graves, mais aussi que les lits de réanimation se libèrent. Or, les patients Covid les occupent pendant trois semaines en moyenne. On espère aussi que l’essai clinique européen Discovery, coordonné par l’Inserm, permettra d’identifier un traitement efficace. Cela changera beaucoup de choses.

Que penser des études épidémiologiques qui annoncent des centaines de milliers de morts en France, ou dans d’autres pays européens ?

Ces études sont utiles, car elles aident les décideurs à planifier. Elles indiquent des trajectoires possibles, mais elles ne prédisent pas l’avenir. C’est du modelling, qui dépend de la qualité des données, et celles-ci sont en partie incertaines.

En France, la pénurie de masques fait scandale. Tous les soignants ne sont pas protégés. La situation est-elle identique partout ?

La pénurie est mondiale. Il y a même une pénurie de solutions hydroalcooliques, tout aussi indispensables. Comment est-ce possible ?

Tous les pays essaient de s’adapter : par exemple, la Suisse vient de passer un accord avec une usine de cosmétiques, qui se met fabriquer des solutions hydroalcooliques pour les hôpitaux. Et pourquoi ne pas avoir recours à des imprimantes 3D pour fabriquer des masques ? Les gouvernements sont pris par la panique, en raison de leur impréparation. Ils ne parviennent parfois plus à prendre des décisions rationnelles. La République tchèque a même saisi et distribué à ses hôpitaux des centaines de milliers de masques et des respirateurs expédiés vers l’Italie par la Croix-Rouge chinoise.

L’Europe paraît très peu solidaire…

Je comprends bien pourquoi la France, dans sa situation, n’envoie pas ses respirateurs à l’Italie. Mais il y a de la solidarité internationale : la Chine envoie du matériel, Cuba envoie même des médecins. La Russie a envoyé du matériel de stérilisation. Et il y a aussi ces patients alsaciens qui sont pris en charge dans des hôpitaux allemands, suisses et luxembourgeois. Je pense aussi aux pays pauvres, qui vont devoir affronter cette pandémie avec des moyens bien plus limités encore, en hôpitaux, en soignants, en médicaments.

Quelles leçons devront être tirées de cette crise ?

On a placé une trop grande confiance dans la mondialisation, dans l’économie de marché. Il faut revenir en arrière. Les médicaments et les dispositifs médicaux essentiels doivent être produits en France, ou au moins en Europe. Les personnels hospitaliers ont été malmenés en France, et dans toute l’Europe. On a voulu privatiser la santé, on a voulu croire dans les vertus de l’e-santé pour se passer des soignants. En réalité, ils ne sont pas assez nombreux, et ils sont trop mal payés. Pourtant, la population vieillit, les besoins de santé augmentent.

En France, la crise des urgences précède la crise du Covid-19.

Cette pandémie survient après les épidémies de Sras, d’Ebola, de Zika, du chikungunya : assiste-t-on à une multiplication des nouveaux virus ?

Avec la globalisation, les virus se propagent beaucoup plus vite. Avec le réchauffement climatique, les vecteurs de certains virus, comme le moustique pour Zika ou le chikungunya, ont une aire de diffusion plus large. Avec l’urbanisation, les populations vivent dans des zones urbaines très denses. Et se perpétuent en même temps des pratiques ancestrales de chasse d’animaux sauvages, c’est-à-dire des contacts très rapprochés avec la vie sauvage, qui est un réservoir de nouveaux virus. Ce système est détonant.

Que pensez-vous de la polémique française sur la chloroquine ?

Didier Raoult est un vrai scientifique, qui a produit des résultats de qualité pendant des décennies. Il essaie de faire quelque chose, comme tout le monde. Mais ce qu’il promet, sur la base de son essai clinique sur la chloroquine, n’est pas raisonnable. Son essai ne démontre rien du tout. C’est un essai sur vingt-quatre personnes hospitalisées, sans bras de contrôle. Il affirme que la chloroquine diminue la charge virale, mais il ne dit rien de la mortalité.

Les médecins constatent que certains patients, dont les poumons sont atteints, n’ont plus de charge virale. Il y a certainement une composante immunologique dans cette maladie : une tempête de cytokines frappe le système immunitaire de certains patients. Il ne faut pas donner de la chloroquine à tout le monde sans certitude, ce médicament n’est pas anodin, à forte dose, il a des effets secondaires. Mais on saura vite, l’un des bras de l’essai de Discovery teste la chloroquine.

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Nous avons interrogé Marie-Paule Kieny la veille de sa nomination au Comite analyse recherche et expertise (CARE) mis en place par Emmanuel Macron pour conseiller l’exécutif.