Université d'été: à Grenoble, le mouvement social explore de nouveaux chemins

Par

Alors que les universités d’été politiques commencent, le « mouvement social et citoyen » (associations, syndicats, ONG) se réunit à Grenoble pour une édition « solidaire et rebelle ». Pour préparer la rentrée de la deuxième année du quinquennat d’Emmanuel Macron, répondre aux bouleversements du monde… et tenter un peu d’autocritique.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Le ton, dès l’ouverture de cette première université « solidaire et rebelle » des mouvements sociaux, est donné. Avant d’entrer dans l’amphithéâtre Weil, sur le campus de Grenoble, les participants se voient remettre un tract au lance-flamme contre Éric Piolle et Christophe Ferrari, respectivement maire de Grenoble et président de la métropole. Les deux élus ayant la charge d’accueillir le public de cette université…

Y sont dénoncées, en vrac, la stigmatisation des pauvres par la nouvelle politique de transport de la municipalité verte et citoyenne issue des élections de 2014, la fermeture d’un certain nombre de services publics, notamment dans les quartiers populaires, ou encore la coupure de l’électricité dans un squat du centre-ville, le “6 Jay”, pour les mal-logés et les exilés… Squat qui accueille deux ateliers de cette université d’été et s'éclairera « à la bougie », raillent ses rédacteurs.

« À croire que je suis le maire de Nice », désamorce Éric Piolle, quelques minutes plus tard au micro, rappelant de son côté les conquêtes de sa mairie à l’attelage politique atypique. Et pour faire contre mauvaise fortune bon cœur, il encourage les mouvements sociaux à la « critique » des politiques locales et nationales, et à faire de ces cinq jours à Grenoble un vivier d’idées pour lutter contre les « conservatismes et l’autoritarisme ».

Le public n’a pas fini d’être bousculé. Avant que ne commencent réellement les échanges, deux jeunes femmes se lancent dans une courte formation de prévention au sexisme et aux violences sexuelles, « parce que le monde militant n’est pas une bulle dans le monde social ». Plus tard, c’est une autre intervenante, qui, avant de prendre la parole, dit « merci à tous les hommes qui l’ont monopolisée depuis le début de la journée ». Un atelier, vendredi, prévoit d’ailleurs de réfléchir à la manière dont les féministes « ont fait bouger les lignes » des cadres militants. C’est plutôt bien engagé.

L’université, organisée par une myriade d’associations, d’ONG et de syndicats, a lieu, comme le rappelle Aurélie Trouvé (co-présidente d’Attac, l’une des chevilles ouvrières de l’université avec le CRID), un an après l’élection d’Emmanuel Macron. « Or ce président a, en peu de temps, transformé en profondeur la société française, à l’aide d’un marketing très puissant, juge la militante. Il faut que ces journées passées ensemble servent aussi à préparer la rentrée sociale. »

Et de lister les mobilisations à venir, pour les étudiants confrontés à Parcoursup, dans les hôpitaux, la fonction publique, sur les retraites ou pour rappeler au président ses engagements pour le climat. Certains, dans le dédale des salles dédiées aux différents ateliers, font un marché plus ciblé : « Moi, je vais privilégier l’Europe et les migrants », déclare une participante à son amie. « Oui, moi aussi, lui répond cette dernière. Sur l’Europe surtout, je n’arrive pas à réfléchir, à penser correctement. »

Présentation du module sur «les communs». © MG Présentation du module sur «les communs». © MG

Les migrants, et par ricochet la question européenne, sont effectivement au cœur de ces journées grenobloises. Le contexte, d’abord, joue pour que tout y converge. Nous sommes non loin du col de l’Échelle, lieu de passage des exilés, théâtre d’un coup de communication des identitaires, mais aussi et surtout de grandes cordées solidaires, inspirées de l’humanisme montagnard. Un grand nombre de collectifs isérois sont impliqués auprès des exilés. Le maire de la ville lui-même s’est fait reprendre par le préfet pour avoir décoré le militant Cédric Herrou de la médaille de la ville et s’être déclaré à ses côtés « délinquant solidaire ».

Si la thématique passionne, c’est également parce que les mobilisations menées autour des questions migratoires, à Calais, dans la vallée de la Roya, à Lyon ou à Grenoble, contribuent à renouveler « le répertoire de l’action militante », un sujet qui taraude et passionne le mouvement social, confronté à une série de défaites nationales, mais aussi à une certaine sclérose des structures traditionnelles.

« Ce qui me semble vraiment fonctionner actuellement, ce sont l’ensemble des initiatives autour des migrations, constate ainsi Benjamin Sourice, salarié de Vox Public et auteur de La Démocratie des places, intervenant dans le cadre de l’université. L’idéal démocratique y apparaît en pointillé : on y réfléchit ensemble aux politiques migratoires, parfois on se familiarise même avec les questions politiques sur cette question, tout en s’occupant au jour le jour du quotidien des migrants. C’est un militantisme intellectuel et un militantisme de terrain. »

Une manière aussi de repenser, concrètement, l’altermondialisme et les relations nord-sud, sujets en perte de vitesse, de l’aveu même d’Aurélie Trouvé, pourtant membre d’une association, Attac, qui s’est construite depuis vingt ans autour de ces enjeux. « Entre l’axe Macron-Trudeau-Merkel, et les Trump, Erdogan et consorts, nous devons porter une autre vision des migrations. Or il y a une forme d’essoufflement des contre-sommets, des forums sociaux mondiaux. »

« Ça me semble difficile de faire adhérer aujourd'hui les jeunes à la promesse de l’utopie d'une société mondiale, solidaire, écologique et anticapitaliste, sur une base seulement intellectuelle, confirme Benjamin Sourice. Il y a urgence à faire vivre les alternatives, maintenant et dans leur diversité. Les ZAD, les occupations des places, tous ces mouvements ont en commun d'être des espaces où on réfléchit, met en application et où on résiste dans le même temps. Ils permettent donc, comme à Notre-Dame-des-Landes, d’expérimenter les choses que l’on désire. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale