Le FN refuse de sanctionner un élu mis en cause pour violence

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Une conseillère régionale frontiste a porté plainte pour violence contre un autre élu FN d’Île-de-France, proche de Marine Le Pen. D'après nos informations, le mis en cause a reconnu dans un mail un « débordement » de sa part. La direction du parti, alertée depuis des mois, refuse de prononcer la moindre sanction.

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C’est une affaire que le Front national préfère mettre sous le tapis. Depuis quelques jours, le parti frontiste balaye d’un revers de la main ce qu’il considère comme une « affaire privée » qui aurait débordé « sur la sphère publique », une « rupture » entre deux élus frontistes qui aurait mal tourné. D’après des documents recueillis par Mediapart, c’est pourtant bien une affaire de harcèlement et de violence qui oppose aujourd’hui une élue FN à l’un de ses collègues, dont elle fut longtemps une intime.

Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire à la suite de la plainte pour violence d’une conseillère régionale FN contre l’un de ses collègues du conseil régional d'Île-de-France, proche de Marine Le Pen. Le 15 septembre, les deux élus ont été confrontés et l'enquête policière est désormais entre les mains du parquet de Paris, qui doit décider s'il classe l'affaire ou engage des poursuites.

Si la présidente (LR) de la Région, Valérie Pécresse, a soutenu et porté assistance à la plaignante, les dirigeants du FN ont refusé de sanctionner l'élu, malgré les multiples alertes écrites adressées depuis le mois de mai par la jeune femme. Le 21 octobre, Marine Le Pen a indiqué qu'elle attendait « la décision de justice », l'élu visé « contestant formellement les faits ». D'après nos informations, la direction du FN a pourtant eu connaissance de deux mails, dans lesquels le conseiller régional tente d'abord d'intimider sa collègue pour qu'elle retire sa plainte, puis s'excuse pour le « débordement » qui lui vaut aujourd'hui d'être visé par une enquête.

L’affaire, dont Le Monde a révélé une partie samedi, commence au printemps 2017. La conseillère régionale (FN) Aurélie Cournet dépose, le 23 mai, une main courante pour « harcèlement » à l’encontre de Pierre-Charles Cherrier, lui aussi élu frontiste à la Région, et patron de la fédération FN de Seine-et-Marne. La jeune femme de 32 ans a mis fin, quelques semaines plus tôt, à sa relation avec l'élu, qui fut d'abord son gynécologue. Installé à La Celle-Saint-Cloud, M. Cherrier est le médecin des Le Pen depuis 38 ans, ainsi que celui de plusieurs femmes au Front national. Il est devenu, au fil des années, un ami de Marine Le Pen et de sa sœur Yann.

Ce 23 mai, Aurélie Cournet déclare aux policiers avoir décidé de « mettre fin à toute communication » avec l'élu, après que des proches ont reçu des « menaces par sms de sa part », mais aussi des appels et mails « anonymes ». La conseillère régionale explique que Pierre-Charles Cherrier est devenu « excessivement fou » et qu'il a tenté par tous les moyens de lui parler : « Il a insisté envers mon assistante et mon patron pour me joindre car il n’arrivait pas à me joindre directement. Il m’a envoyé plusieurs mails de menaces », déclare-t-elle dans sa main courante, que Mediapart a consultée.

En amont, l'élue avait appelé à l'aide Yann Le Pen, qui travaille au Front national et est une amie de Pierre-Charles Cherrier. Dans un courriel intitulé « Au secours Yann », le 23 mai, elle lui fait part des derniers événements et insiste : « Yann, je n'en peux plus. [...] Qu'il arrête je n'en peux plus, véritablement plus. Aide-moi s'il te plaît je suis à bout ». « Dis-lui par mail que tu vas déposer plainte pour harcèlement et tu me mets en copie », lui répond la cadette Le Pen. « De toute façon il ne m’a pas écoutée », écrit-elle.

Aurélie Cournet suit ses conseils. Le soir même, elle avertit Pierre-Charles Cherrier de sa démarche : « Suite aux graves événements dont j'ai eu connaissance dimanche, j'ai déposé une main courante (voir pj) à ton encontre car tes actes sont inadmissibles. Tu comprendras que je ne veux plus aucun contact avec toi », lui écrit-elle. En copie du mail : Yann Le Pen.

Au même moment, la trentenaire renonce, « dans la même logique d’autoprotection », à être le mandataire financier de la campagne législative de Pierre-Charles Cherrier, candidat en Seine-et-Marne. D’après le récit d'Aurélie Cournet, l’élu l’aurait alors menacée, via un message sur son répondeur, d’être « exclue » par Marine Le Pen en cas de désistement. « Je lui disais que je n'allais pas avoir le temps de trouver quelqu'un d'autre. Elle ne répondait plus au téléphone, ni aux mails, j’ai appelé à son travail mais je n’ai appelé aucun proche », assure le conseiller régional, qui dément tout appel anonyme.

Marine Le Pen et Wallerand de Saint-Just. © Reuters Marine Le Pen et Wallerand de Saint-Just. © Reuters

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Elle se poursuit dans l'enceinte du conseil régional, le 6 juillet, en marge d’une session plénière. Les agents de sécurité de la Région sont alertés par des cris, qui proviennent de la salle de réunion du Front national. D’après le récit de l’élue, le sexagénaire aurait tenté de lui parler et elle aurait « refusé »« suite à son comportement ». « J’ai continué mon chemin, il m’a alors suivie et m’a coincée dans un sas pour prendre à mon doigt une bague qu’il m’avait offerte, relate-t-elle dans sa plainte. Comme il n’y arrivait pas, il a saisi mon téléphone portable et est parti vers la salle de réunion FN. » Elle le suit dans la salle, « pour essayer de récupérer [son] téléphone ». « Il m’a alors saisie par la robe, m’a mis une claque sur la joue gauche et m’a ensuite poussée contre le mur. Je suis tombée par terre et me suis blessée à la jambe. »

De son côté, Pierre-Charles Cherrier affirme qu'« elle a tiré le téléphone et est tombée en arrière par terre ». « Les deux agents de la Région sont arrivés et m’ont dit : “Laissez-la”, explique-t-il. J'étais humilié, honteux d’avoir été surpris dans cette situation. Mais à la lumière de tout cela, je me demande si elle n’a pas fait exprès de tomber. L’interprétation de ce qui s’est passé a été montée de toutes pièces, la plainte a été musclée. »

Car le soir même, Aurélie Cournet porte plainte pour « violence ». Le lendemain, son médecin généraliste constate un « hématome lombaire [...] d'approximativement 7 cm sur 4 cm » et « un hématome » sur le « genou droit », d’après le certificat consulté par Mediapart. Un examen qui confirme les blessures évoquées par l’élue dans sa plainte. Un médecin de l’unité médico-judiciaire l’a également examinée et lui a prescrit une ITT (incapacité totale de travail) de deux jours.

Pierre-Charles Cherrier. Pierre-Charles Cherrier.
Le conseiller régional tente d'abord de lui faire retirer sa plainte. Le 7 juillet, il la menace, dans un mail, de « faire état » d'éléments privés sur sa famille et elle-même. « Cela suffira pour intéresser la presse », met-il en garde, ajoutant : « Je te propose de retirer ta plainte (envoie-moi les justificatifs très vite) dès aujourd'hui et tout restera dans l'ombre ce qui sera mieux pour tout le monde. » Quelques heures plus tard, il lui adresse un second mail, intitulé « Toutes mes excuses », dans lequel il s’excuse de ce « débordement » « Jamais je n'aurais pensé que je puisse à ce point sortir de mes gonds surtout dans un endroit public. Jamais au cours de ma vie, il ne m'était arrivé de m'être conduit de la sorte et je regrette que tu en aies été la victime. »

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Sollicitée à plusieurs reprises, Marine Le Pen n'a pas donné suite, tout comme sa sœur Yann Le Pen. Contacté, Wallerand de Saint-Just a refusé de nous répondre. Pierre-Charles Cherrier nous a d'abord transmis des réponses écrites, avant de nous rencontrer le 24 octobre, pour un entretien d'une heure.