Déconfinement: comment sortir d’une gestion autoritaire

Par

Le gouvernement a raté le premier déconfinement. Face à la deuxième vague, il a été contraint de prendre, une seconde fois, des mesures autoritaires. Mais la société civile et les acteurs de la santé publique sont toujours tenus à l’écart. 

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Enfin une bonne nouvelle : l’épidémie reflue, vite. Le président de la République a annoncé, mardi 24 novembre, l’amorce d’un déconfinement progressif. Il débute, dès samedi, par la réouverture des petits commerces et des lieux de culte, et par l’élargissement à 20 kilomètres de la possibilité de circuler. Le 15 décembre, si le nombre de contaminations est descendu en dessous de 5 000 contaminations par jour, les théâtres et les cinémas pourront rouvrir, et les activités extrascolaires reprendre. Mais un couvre-feu sera maintenu de 21 heures à 7 heures du matin. Le 20 janvier, si les fêtes de fin d’année n’ont pas été suivies par une reprise épidémique, les salles de sport et les restaurants pourront rouvrir. Puis 15 jours plus tard, les universités pourront, si tout va bien, accueillir des étudiants.

Le gouvernement tire donc les enseignements du premier déconfinement, orchestré par Jean Castex au printemps. Devenu premier ministre, il a émis cette autocritique, en forme de mise en garde, lors de son audition le 17 novembre devant l’Assemblée nationale : « Peut-être que nous avons déconfiné un peu trop vite. » Ce nouveau déconfinement sera progressif, rivé sur la limite de 5 000 contaminations par jour, qu’il ne faudra pas dépasser.

La France va tenter de s’extraire, à tâtons, du marasme sanitaire économique et social. Mais les limitations de sorties, encadrées par des autorisations et sous la menace d’amendes, restent.

Le discours d'Emmanuel Macron du 24 novembre 2020. © Hermann Click / Hans Lucas via AFP Le discours d'Emmanuel Macron du 24 novembre 2020. © Hermann Click / Hans Lucas via AFP

« Il faut trouver impérativement un équilibre entre la santé, l’économie, le social, sinon la société va péter. Ce réglage-là, ce ne sont pas quelques policiers et quelques experts qui vont le trouver », met en garde l’addictologue Jean-Pierre Couteron. « Ceux qui nous gouvernent aiment bien l’exercice de l’autorité, un peu par principe. Ils ont aussi du mal à croire que les gens peuvent faire des choses intelligentes », renchérit Marc Dixneuf, directeur général de l’association Aides, qui a l’expérience de la lutte contre le VIH.

« Dans une crise sanitaire comme celle que nous traversons, il faut une démarche démocratique, pas guerrière. Il faut faire appel au citoyen, à son autonomie », dit encore le professeur Emmanuel Rusch, président de la Société française de santé publique. Tout le contraire de l’annonce de mardi soir du Président de la République, qui veut rendre « contraignant » l’isolement des cas positifs. Il se tourne vers le gouvernement et le parlement pour réfléchir aux « conditions » législatives de cet isolement contraint. Les personnes isolées seront accompagnées sur « le plan matériel, sanitaire et psychologique » par les services de l’État, les municipalités et les associations, a-t-il annoncé assez vaguement.

« L’isolement est le point mort de la politique tester, tracer, isoler, reconnaît Emmanuel Rusch. Mais parce qu’il faut accompagner l’isolement, dans une démarche bienveillante. » Il juge « inquiétante » l’idée de ce confinement rendu contraignant.

Mais Emmanuel Rusch n’a jamais été consulté, comme l’ensemble du monde de la santé publique.

Il est aussi le président de la Conférence nationale de santé (CNS), un organisme consultatif placé auprès du ministère de la santé qui réunit les acteurs de la santé dans son sens le plus large, des représentants des patients aux associations de prévention, aux partenaires sociaux ou encore aux élus locaux, des représentants du monde hospitalier à ceux de la santé scolaire ou de la santé au travail. La CNS est supposée faire vivre « la démocratie en santé ».

Seulement, à aucun moment depuis le début de la crise, la Conférence n’a été saisie par le ministère de la santé. Son assemblée générale s’est tenue la semaine dernière, en visioconférence, et son président a été surpris : « Je n’ai jamais vu la Conférence nationale de santé aussi mobilisée, explique Emmanuel Rusch. Les retours d’expérience étaient nombreux, comme les questions sur les mois à venir. L’inquiétude est grande sur les conséquences à long terme de cette crise. On garde espoir que les pouvoirs publics s’appuient enfin sur nous… »

Cette crise relève une « caractéristique du fonctionnement de la bureaucratie française : celui de donner l’illusion qu’elle peut à elle seule assurer la protection des populations contre tout type de risque », analysent les sociologues Henri Bergeron et Patrick Castel dans leur récent ouvrage « Covid-19 : une crise organisationnelle » (Presses de Sciences-Po). En agissant ainsi, l’exécutif suscite « des attentes qu’il n’est pas en mesure de satisfaire, il crée un sentiment indu de protection et de sécurité. Il s’expose de ce fait à des critiques toujours plus nourries lorsqu’une nouvelle crise survient et que ces défaillances surgissent ».

Les sociologues analysent notamment « l’extravagante créativité organisationnelle » du gouvernement au plus fort de la crise, au printemps dernier. En plus des nombreuses agences gouvernementales, hauts conseils et sociétés savantes, il a créé le Conseil scientifique et le Comité analyse, recherche et expertise. C’est sur leurs avis que s’appuie largement le Conseil de défense pour régenter la vie du pays depuis le mois de mars.

« On retrouve la nature “jupitérienne” de l’exercice du pouvoir d’Emmanuel Macron, qui a du mal à négocier avec les corps intermédiaires et se méfie des administrations. Il a ainsi voulu s’octroyer un espace de décision autonome. » Le Conseil scientifique reste cependant cantonné aux questions sanitaires, dans un rôle consultatif. La décision est bien politique. Patrick Castel souligne que le président du Conseil scientifique a très vite « vu les réelles difficultés posées par cette gestion de crise très élitaire », en réclamant à de nombreuses reprises l’implication de la société civile, comme dans ce courrier que nous avions révélé. Cet avis répété n’a jamais été suivi par le gouvernement.

Jean Castex, pas encore premier ministre, assurait pourtant dans son plan de préparation à la sortie du confinement, le 6 mai dernier : « La sortie du confinement ne réussira que si elle est fondée sur l’implication du peuple français », « la doctrine générale du déconfinement reposera sur les acteurs de terrain : les partenaires sociaux dans les entreprises, le couple préfet/maire et plus généralement l’ensemble des forces vives de la nation. » Finalement, on aura surtout vu à l’œuvre le couple préfet/maire, le second la plupart du temps sommé d’appliquer les directives du premier, qui sont en réalité celles de l’exécutif.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous