Ninef, un œil en moins, pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment

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À Toulon, Ninef Radjah, simple passant, s’est retrouvé en pleine opération de maintien de l’ordre lors d’une manifestation des « gilets jaunes », sur le port le 12 janvier. Visé à la tête par les forces de l'ordre, il a perdu son œil gauche.

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Ninef Radjah, surnommé par tous « Néné », est sorti de l’hôpital lundi 21 janvier, encore sous morphine, le moral embarqué sur des montagnes russes. « Parfois je ris, parfois je pleure, c’est nerveux, je ne réalise pas encore ce qui m’est arrivé. » Le 12 janvier 2018, en milieu d’après-midi, l’homme descend de la commune de La-Valette-du-Var pour rejoindre le centre-ville de Toulon, et se dirige vers le port pour prendre le bateau-bus vers La Seyne-sur-Mer, de l’autre côté de la rade. Il tombe en plein chaos. L’acte IX des « gilets jaunes » s’achève, et les forces de l’ordre, nombreuses, veulent manifestement évacuer les lieux.

Ninef n’a jamais été impliqué dans le mouvement des gilets jaunes. « Marcher en rond dans la ville pour rien, non merci… » Mais il reste sur place, choqué par un tel « carnage », selon ses mots. « Ça gazait de partout, un vrai nuage de fumée. Les gens couraient, il y avait même des enfants, des vieux. Il y avait une telle détresse, je suis resté pour donner un coup de main. » Bien mal lui en a pris.

Ninef Radjah, après plusieurs jours d'hospitalisation au centre hospitalier de Toulon. © DR Ninef Radjah, après plusieurs jours d'hospitalisation au centre hospitalier de Toulon. © DR

Après un tir de grenade explosive, Ninef Radjah voit un agent des forces de l’ordre le viser, à moins de cinq mètres selon lui. « Comme dans un film. » Touché au visage, il se met à courir, sans se rendre compte de la gravité de sa blessure, avant de s’effondrer sur le sol d’une station-service, près du stade Mayol. Son œil gauche est fichu, explosé par l’impact de la balle, qui a fait de son globe oculaire une vraie charpie. « Il me reste un bout d’œil, qui va servir de support pour mettre une espèce d’œil de verre dessus. Mais je ne verrai plus de mon œil gauche, le nerf optique est mort », explique-t-il, encore sonné. Le chirurgien lui a notifié trente jours d’ITT, et va devoir réopérer ce mois-ci. La douleur, dit Ninef, est lancinante, surtout la nuit.

Cynthia Cazorla, commerciale et gilet jaune, s’est rendue aux toilettes ce samedi 12 janvier, en pleine manifestation, dans une brasserie en face du stade. Le temps de redescendre, une brigade de police s’est installée, barrant la rue, avec casques et boucliers, ainsi qu’une deuxième ligne de policiers équipés de LBD. Une autre brigade apparaît, provoquant la panique côté port (voir la vidéo).

Une vidéo réalisée par un gilet jaune à Toulon, le 12 janvier, près du stade Mayol, sur le port. © DR

« Et là, sans sommation, j’entends une grenade sur le côté gauche, deux détonations, c’était la brigade derrière nous qui nous tirait dessus. J’ai couru, et devant moi, j’ai vu Néné. J’ai hurlé qu’il y avait un blessé. » Depuis, Cynthia passe son temps près de Ninef, lui rend visite à l’hôpital, et a même créé une cagnotte pour l’aider à faire face à ses frais médicaux. « On a beaucoup parlé de ce pompier dans le coma à Bordeaux après le 12 janvier. Ici, nous avons eu une personne, même pas gilet jaune, qui a été éborgnée par un tir de policier en pleine rue, et personne n’en a parlé… »

Alors que Ninef est encore à terre, pris en charge par des street medics qui tentent de le rassurer, la charge continue. Plusieurs gilets jaunes forment une ligne autour du blessé, et crient à plusieurs reprises « On a un blessé ! » aux forces de police. « Je tenais le couvercle d’une benne à ordures de la main gauche pour protéger Néné, de l’autre je filmais, décrit Nicolas Frediani, présent ce jour-là dans la manifestation. J’ai eu une peur énorme. » Les sapeurs-pompiers, avertis par les street medics, débarquent enfin et d’après des vidéos que Mediapart a pu consulter, c’est un pompier qui s’interpose pour que les forces de l’ordre laissent la zone tranquille jusqu’à l’évacuation de Ninef. « Après qu’il a été emmené, les policiers ont repris la charge et là, ils ont fait une sommation, poursuit Nicolas Frediani. Moi, il me tenait en joue, parce que je filmais, à hauteur de flashball. »

Les gilets jaunes du Var, présents le 12 janvier et interrogés par Mediapart dans le cadre d’un reportage, décrivent unanimement une situation très violente. Ce soir-là, Toulon joue contre Édimbourg en coupe d’Europe. « Tout se passait bien, c’était soir de match, nous discutions avec les supporters, près du stade, explique Géraldine, l’une des organisatrices du groupe gilets jaunes de Toulon. Il y avait des familles, des gens en terrasse, des poussettes. Pour moi, les flics se sont lâchés au coup de sifflet. C’était horrible, on a couru à travers les immeubles, sur le port, les palets volaient, je les ai entendus tomber dans l’eau, j’ai vraiment vu l’accident arriver. »

Cynthia et Nicolas assurent que « devant le stade Mayol, toutes les compagnies étaient là », les CRS, la BRI (brigade de recherche et d’intervention), la Bac (brigade anticriminalité), les policiers municipaux, armés de LBD. Interrogée sur cette opération de maintien de l’ordre, mais également sur la blessure de Ninef Radjah, la direction départementale de la sécurité publique du Var, au sein de la préfecture, a répondu par le biais de son service communication ne pas vouloir répondre à nos questions.

Ninef est conducteur d’engins de chantiers en intérim, il va porter plainte devant le procureur de Toulon d’ici à la fin de la semaine, « dégoûté » et encore perdu, selon ses soutiens. Il aime le vélo, mais « avec un œil en moins, pour les angles morts, ça va être chaud ». Ce père de famille fait ce triste constat : « J’ai deux filles, si je les tiens par la main, celle de gauche, je ne la vois plus. »

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J'ai interrogé sur place lors d'un reportage dans le Var des témoins de la scène, dont le street medic qui a pris en charge Ninef Radjah. J'ai eu Ninef Radjah lui-même au téléphone lundi 21 janvier, dès sa sortie de l'hôpital. Plusieurs gilets jaunes m'ont parlé, spontanément, de la violence de la journée du 12 janvier, à Toulon, après celle du 5 janvier décrite ici.

Après avoir adressé mes questions à la préfecture du Var, le service communication m'a annoncé par téléphone ne vouloir ni commenter ni répondre.