Elkabbach-Hortefeux: écoutez la connivence

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En marge de l’affaire des financements libyens, les enquêteurs ont ressorti de leurs archives des écoutes téléphoniques où l’on découvre qu’en amont d’une interview à venir entre les deux hommes, l’ancien ministre se fait préciser les questions mais aussi… ses réponses par le journaliste star d’Europe 1.

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C’est une série d’écoutes judiciaires qui n’avaient pas vocation à sortir des archives de l’affaire libyenne. Des conversations interceptées, fin 2013, entre l’ancien ministre Brice Hortefeux et le journaliste vedette Jean-Pierre Elkabbach viennent d’être exhumées par les enquêteurs.

Pour justifier de sa présence à Paris le 17 novembre 2006, jour où il a subitement annulé tous ses rendez-vous, alors que les juges soupçonnent qu’il a pu faire un voyage secret à Tripoli, Brice Hortefeux a soutenu qu’il avait dû en réalité préparer ce jour-là une invitation au micro d’Elkabbach.

L’avocat de l’ex-ministre de l’intérieur, Me Jean-Yves Dupeux, a souligné que c’était une habitude de son client de « travailler les dossiers » pour « pouvoir ainsi répondre aux journalistes-intervieweurs qui ménagent rarement les personnalités invitées ».

Jean-Pierre Elkabbach, le 1er septembre 2017. © Bertrand Guay/AFP Jean-Pierre Elkabbach, le 1er septembre 2017. © Bertrand Guay/AFP

L’émission d’Elkabbach propulsée comme l’alibi d’Hortefeux, les enquêteurs ont donc voulu vérifier la teneur de ce type de préparatifs, en se plongeant dans les conversations entre l’homme politique et le journaliste, non pas en 2006, mais en 2013, année durant laquelle l’ancien ministre a été placé sur écoutes judiciaires : cinq appels téléphoniques en tout et pour tout, consacrés à la mise au point de deux émissions.

Et les policiers sont tombés de haut. En exhumant ces conversations, ils respectaient l’exigence d’enquêter de façon impartiale. Mais, ce faisant, ils ont mis au jour une autre réalité qui interpelle le journalisme français, ses pratiques déontologiques, ses connivences et ses complaisances.

En effet, dans une incroyable symbiose, les deux hommes précisent ensemble au mot près certains moments clés de l’entretien à venir. On surprend non seulement l’intervieweur confier les questions à son futur invité mais aussi lui donner le verbatim des réponses qu’il attend.

Elkabbach, en véritable coach d’image, va jusqu’à suggérer à un moment à Hortefeux : « Il faut que tu sois l’anti-raciste par excellence. Même si tu penses le contraire. »

Ces pratiques en disent long – très long – sur une certaine fabrique de l’information, qui n’est pas sans incidence pour les citoyens, ici les auditeurs d’Europe 1, qui croient entendre une vraie interview, spontanée, accrocheuse, distante… C’est la raison d’intérêt public pour laquelle Mediapart a décidé de raconter cette histoire (lire notre Boîte noire, ci-dessous).

Brice Hortefeux a été invité à deux reprises, les 6 novembre et 16 décembre, par Jean-Pierre Elkabbach en 2013. Dans les deux cas, il s’agit d’une comédie confectionnée de bout en bout pour les auditeurs ; et ce, au service d’un message politique visiblement partagé. Les principales chartes de déontologie professionnelles (Munich en 1971 ou Tunis en 2019) rappellent pourtant qu’un journaliste ne doit « jamais confondre [son] métier avec celui du publicitaire ou du propagandiste ».

Ces échanges jettent aujourd’hui une lumière crue sur le journaliste de 82 ans, aujourd’hui sur CNews, qui a sans doute à son actif le plus grand nombre d’interviews présidentielles – de Giscard d’Estaing à Mitterrand, de Sarkozy à Poutine.

Pour mémoire, Elkabbach a présenté le journal télévisé dès 1970, avant d’être rédacteur en chef de France Inter en 1975, directeur d’antenne d’Europe 1 dans les années 1980, puis président de France télévisions (1993-1996), avant de revenir à Europe 1 jusqu’en 2017.

Dans le New York Times, qui avait publié en 2007 un article acidulé sur la connivence à la française sous le titre « Presse libre en France : le droit de dire ce que les politiciens veulent », Jean-Pierre Elkabbach avait déclaré qu’en la matière « le vrai sujet est l’autocensure et l’excès de zèle ». En vérité, la fabrique de l’interview version Elkabbach, c’est une tout autre musique.

Cela commence par une fraternisation de bon aloi, sur le ton du « Comment va mon ami Brice ? » et de quelques échanges sur les vacances de l’ancien ministre sous le soleil de Tanger, au Maroc. Passant aux choses sérieuses, l’ancien ministre raconte qu’il était au petit déjeuner de l’UMP dans la matinée, et le journaliste qu’il a interviewé Aurélie Filippetti. Brice Hortefeux rapporte aussi son passage quelques jours plus tôt à l’émission « C dans l’air ».

Jean-Pierre Elkabbach : Et qu’est-ce qu’il en est ressorti ? Sur ce que tu as dit ?
Brice Hortefeux : Écoute, la dépêche AFP était hallucinante. Hallucinante. J’ai rappelé aussi la fille de l’AFP. Tiens-toi bien, tu sais comment on me présente ? […] Dans la dépêche AFP ?
J.-P. E. : Non.
B. H. : L’ancien ministre de l’identité nationale !
J.-P. E. : Oh putain !
B. H. : Non, attends, tu te rends compte l’état d’esprit du mec ? Non mais c’est comme si toi tu présentais Juppé comme ancien ministre délégué du budget.
J.-P. E. : Ouais, ouais, ouais, c’est pas possible.
B. H. : C’est incroyable de faire ça !
J.-P. E. : Hum, hum. Mauvaise foi… […] Hallucinant. 

Déçu par l’AFP, qui n’a pas repris les éléments de langage qu’il avait préparés, Hortefeux dit que « c’est parfait » : « J’en reparlerai chez toi. » « Aujourd’hui, la France apaisée de François Hollande, c’est la France déchirée […]. C’est ça en vérité. »

Elkabbach embraye : 

J.-P. E. : Tu veux dire, il ne tient pas ses promesses ?
B. H. : Oui.
J.-P. E. : Il ne tient pas la promesse. Tout son « moi président » ne tient pas.
B. H. : Oui.
J.-P. E. : Tout est faux. Il nous a leurrés. Tu vois ? Il nous a leurrés, etc.

Elkabbach confie à Hortefeux qu’il a dîné avec un poids lourd du gouvernement socialiste, « très sympa », qui lui a dit que le président était « un peu secoué », « bousculé », « qu’il ne se sentait pas protégé par les institutions, ni par les ministres, ni par le premier ministre ».

Le journaliste juge que c’est de la matière pour son interviewé. « Tu vois, je te dis des trucs, prends mes notes. Tu les transformes à ta manière », intime le journaliste. Qui poursuit : « Je crois que je ne te poserais pas de questions sur le Mali. Je m’en fous, sauf si tu dis : “Il faut que la France se retire… le plus vite possible.” Bon mais là tu prends des risques d’insécurité, tu vois ? ». « Oui, oui, oui », répond l’ancien ministre, docile.

J.-P. E. : Mais tu pourrais demander aussi, enfin quand je te pose la question. Est-ce que tu pourrais pas te demander où est passé Valls ? C’est qu’il parle beaucoup à un moment donné, et il disparaît quand on a besoin d’ordre public.
B. H. : Oui, oui. Absolument. Tout d’un coup, il fait le malin, lundi Europe, mardi RMC, mercredi RTL… Ensuite trois trucs le soir et après il disparaît, voilà.
J.-P. E. : Quand on a en a besoin. Non, mais il faut dire, il est disparu. Il est partout dans les médias, mais il disparaît quand on a besoin de lui.
B. H. : Oui.
J.-P. E. : Entre parenthèses, Mosco [Pierre Moscovici – ndlr], il fait la même chose. Il est sur tous les plateaux pour parler de son livre, il ferait mieux de surveiller Bercy. Tu peux envoyer une vacherie, là.
B. H. : Oui.
J.-P. E. : Quant à Valls, alors je t’explique. Il y a quelque chose comme, je dis pas de la méfiance ; ni de la défiance, mais quelque chose… qui s’est un peu fissuré entre lui et le président.
B. H. : Ça je pense.
J.-P. E. : Valls qui a toujours grimpé en disant qu’il collait au président, maintenant l’argument il passe moins, parce … plus il colle, plus il devient rival.
B. H. : Bien sûr.
J.-P. E. : Et alors il a dû décider d’en faire moins. Photographie-le. Focalise là-dessus et tape.
B. H. : Ouais d’accord.

La première tranche de préparation de l’interview s’interrompt pour ne reprendre que le soir. Vers 23 heures, Brice Hortefeux annonce qu’il a « retravaillé un petit peu ». Il veut cibler le « mariage UDI-MoDem », rappeler que Bayrou a appelé à voter Hollande, et terminer en « ramenant à l’UMP » et « Nicolas ».

« Tout dépend quelle est ton idée, dit l’ancien ministre au journaliste, mais enfin, euh, la France va pas, quoi. Ça me permet de raccrocher Nicolas. Très honnêtement. […] Je dirais : “Je me souviens que François Hollande reprochait à Nicolas Sarkozy de s’occuper de tout, mais lui n’aboutit à rien”, tu vois, un truc comme ça... »

Jean-Pierre Elkabbach lui souffle encore ses propres éléments de langage sur Hollande : « Si tu tapes un peu sur lui, tu peux dire qu’il est lui-même désorienté. » Mais le journaliste attend qu’Hortefeux dénonce fermement les régularisations de sans-papiers, pour provoquer des reprises. 

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La question de la sincérité de l’information est un sujet d’intérêt général, tant la défiance croissante du public envers le journalisme atteint le crédit de la démocratie elle-même. Cette problématique est devenue un sujet judiciaire dans le cadre de l’instruction menée depuis 2013 sur l’affaire du financement libyen du clan Sarkozy, au point que la « manipulation de la presse » a été invoquée par les magistrats instructeurs pour demander le maintien en détention de l’intermédiaire Alexandre Djouhri.

Dans ce contexte, le fait que les enquêteurs aient versé au dossier judiciaire le compte-rendu de conversations téléphoniques entre l’un des proches de Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, et un journaliste renommé, Jean-Pierre Elkabbach, n’est pas anodin.

Les pratiques professionnelles qu’elles révèlent heurtent les principes énoncés par les chartes et déclarations déontologiques reconnues par les rédactions et les syndicats de journalistes (elles sont reprises intégralement dans la Charte de déontologie de Mediapart). 

Ces textes recommandent notamment de « ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste » et de « refuser toute pression et n’accepter de directives rédactionnelles que des responsables de la rédaction » (Charte de Munich, 1971).

Ils affirment de surcroît qu’un journaliste « évitera – ou mettra fin à – toute situation pouvant le conduire à un conflit d’intérêts dans l’exercice de son métier »« évitera toute confusion entre son activité et celle de publicitaire ou de propagandiste » et « ne prendra à l’égard d’aucun interlocuteur un engagement susceptible de mettre son indépendance en danger » (Charte de Tunis, 2019).

En rendant compte de ce volet inédit d’un dossier judiciaire, Mediapart entend nourrir le nécessaire débat d’intérêt public sur la déontologie du journalisme.