Parcoursup, un stress certain et un bilan incertain

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La hiérarchisation des vœux maintenue

Hervé Christofol, secrétaire général du principal syndicat du secondaire, le Snesup-FSU, et enseignant-chercheur, soupire lorsqu’il s’agit de dresser un début de bilan de Parcoursup : « Malheureusement les craintes que nous avions ont été confirmées et ont même été dépassées. On ne pensait pas que dès le premier jour, 50 % des candidats n’auraient pas de proposition. C’est d’une violence institutionnelle rare. On dit à la première génération qui essuie les plâtres de Parcoursup qu’on n’a rien à leur proposer. »

Leïla Frouillou, maîtresse de conférences en sociologie à l'université Paris Nanterre et auteure de l’ouvrage Ségrégations universitaires en Île-de-France. Inégalités d’accès et trajectoires étudiantes (La Documentation française), membre de Sud Éducation, a elle aussi suivi de près tout le déroulé de Parcoursup. Elle formule quelques « hypothèses » en attendant que le ministère délivre des données plus précises pour dresser un bilan exhaustif.

Selon elle, le nouveau dispositif n’a fait que déporter les difficultés sans rénover le processus d’orientation dans un sens acceptable. « Le seul problème résolu par Parcoursup est le tirage au sort, par définition. Mais on a inversé le processus de sélection, ce qui n’est pas satisfaisant. La vraie question importante concerne le stress généré par cette procédure chez les élèves, les personnels enseignants au lycée ou dans l’enseignement supérieur. 800 000 personnes ont été les cobayes d’une réforme pensée dans l’urgence. C’est central car tout le monde n’est pas égal face au stress dans le choix d’études. Cela a un effet sur le fait de prendre tel ou tel vœu ou de quitter la plateforme par exemple », relève celle qui a étudié les processus de ségrégation scolaire.

Au ministère, Jérôme Teillard admet qu’il a fallu agir rapidement pour mettre sur pied ce système en un temps record d’où la nécessité d’opérer quelques « ajustements ». Mais à la marge car selon lui tout s’est bien déroulé : « À la fin juillet, 97 % des candidats avaient leur place, donc le système a bien fonctionné. À ce moment-là il a atteint son optimum. Les candidats qui ont opté pour des formations hors Parcoursup n’ont libéré leur place qu’au cours du mois d’août. D’où l’attente. Nous devons donc resserrer le calendrier pour éviter ces désagréments. Les formations nous ont aussi demandé plus de temps. »

Parcoursup semble aussi avoir désorganisé les filières. Fanny Bugeja-Bloch, maîtresse de conférences en sociologie à l’université Paris Nanterre, s’interroge. « Localement, à Nanterre en sociologie, il y a 191 étudiants pour 165 places. On réclame des ouvertures de TD. On suppose qu’il y a eu du surbooking et on ne sait pas sur quels critères les futurs étudiants ont été admis. » Elle constate dans son département que le contrat sur l’amélioration de l’orientation n’est pas forcément rempli. « On a pu voir en réalité qu’il y avait encore des vœux contrariés. Certains atterrissent en sociologie en Île-de-France alors qu’ils voulaient intégrer des BTS ou aller en psychologie… »

Mais là encore impossible de savoir précisément qui voulait quoi et qui a obtenu quoi en définitive. Frédérique Vidal l’a dit, il n’est pas question de revenir sur l’absence de hiérarchisations des vœux. Pour les opposants à Parcoursup, c’est une manière pour l’exécutif de ne pas dévoiler les taux de satisfaction des jeunes et de pouvoir affecter les jeunes en fonction des places restantes. L’absence de hiérarchisation des vœux déplaît à Hervé Christofol. Notamment parce que le ministère considère qu’il existe suffisamment de places pour satisfaire tout le monde. « C’est la même chose que pour le chômage. Les places dans la restauration existent, il suffit de traverser la rue pour les décrocher visiblement. Mais tout le monde n’a pas envie de faire cela. Le système d’offre et de demande ne peut pas s’ajuster aussi automatiquement. »

Jérôme Teillard livre une tout autre justification à cette absence de classement, moins cynique et plus sociale : « L’absence de hiérarchisation des vœux permet de lutter contre l’autocensure. Si vous faites classer les vœux des candidats, il y a de fortes chances qu’ils mettent en tête des vœux de proximité plutôt que de viser des formations plus ambitieuses. Avec Parcoursup, ils obtiennent toutes les réponses des formations et peuvent donc décider. Certains ont changé d’avis car ils ont le choix. C’est un renversement par rapport à APB où le dernier mot revenait à l’algorithme. »

Leïla Frouillou constate pour sa part « qu’il y a eu beaucoup de sorties de la plateforme. Des formations font le plein, d’autres pas du tout. Il y a eu une véritable mise en concurrence des filières. On peut supposer aussi que l’autocensure a joué son rôle et a dissuadé des lycéens d’intégrer certaines filières très demandées. » Hervé Christofol explique de son côté que les processus de sélection ont parfois confiné à l’absurde avec de futurs étudiants départagés sur leur moyenne jusqu’à la cinquième décimale dans les filières très demandées. Les algorithmes locaux, ou du moins les critères utilisés dans les commissions au sein des universités, n’ont jamais été communiqués. Pour le responsable syndical, Parcoursup est une « entreprise de soumission » destinée aux « premiers de cordée » qui raflent la mise, tout de suite. Les autres se contentent des miettes et des formations les moins désirées. Pour lui, il est clair que ce procédé au fil de l’eau nourrit les injustices sociales et psychologiques.

Les deux maîtresses de conférences de Nanterre considèrent que le système est largement perfectible et le mot est faible. « Il est question de changer le calendrier mais il faudra pour cela le faire en concertation avec les universités. Il y a des choses étonnantes toutefois. Le rectorat de Créteil a par exemple mis en place des classes passerelles pour des sections de BTS. Le souci, c’est qu’il n’y a aucune information sur le nombre de candidat.e.s qui sont concerné.e.s, ou combien d’heures ça représente… », poursuit Leïla Frouillou.

Le ministère a largement communiqué sur la hausse du nombre de boursiers dans les différentes filières. « Plus 29 % de boursiers ont intégré une classe prépa parisienne par exemple. C’est fondamental », vante Jérôme Teillard. Seulement, les taux ont été variables d’une filière à l’autre. Des formations, notamment en droit, n’ont pas joué le jeu.

Leïla Frouillou reste vigilante. « Concernant le taux de boursiers, il faudrait savoir si la plateforme a affecté les candidat.e.s correspondant aux objectifs fixés par les recteurs en mai, et bien sûr il faudrait comprendre aussi comment ces taux ont été fixés dans la mesure où ils sont parfois très différents selon les universités pour une même filière. »

Même sur le sujet plutôt consensuel de la mixité sociale, Parcoursup divise. Frédérique Vidal devra réussir à déminer toutes ces objections.

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Cet article a été actualisé après la conférence de presse de Frédérique Vidal le 25 septembre à 15h30.