Macron annonce un plan de lutte contre les violences faites aux femmes

Par

Le président a annoncé un large éventail de mesures destinées à faciliter la dénonciation et la prise en charge des violences faites aux femmes. Il plaide pour fixer à 15 ans, et non à 12 ou 13 ans comme envisagé, l’âge minimum de consentement à un acte sexuel. Les associations estiment que les financements débloqués ne sont pas à la hauteur des besoins.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

« Au silence vide de l’indifférence je vous propose d’opposer le silence vibrant du respect. » Le moment est solennel et grave à l’Élysée. Le président de la République vient d’égrener quelques prénoms des 123 femmes tuées par leur conjoint ou ancien conjoint en 2016, avant de faire observer à l’assistance une minute de silence en leur mémoire. Il s’agit du premier discours du chef de l’État sur le sujet des violences faites aux femmes. Emmanuel Macron a donc voulu marquer les esprits, eu égard à l’importance de l’enjeu et aux attentes de la société.

Il a lancé la grande cause nationale consacrée à l’égalité entre les femmes et les hommes depuis l’Élysée, ce samedi 25 novembre, journée mondiale de lutte contre les violences faites aux femmes. Ce « plan de prévention et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles » sera engagé pour chaque année du quinquennat et décliné en plusieurs thèmes à travers des campagnes de communication et des actions de sensibilisation. La première année sera dédiée à la lutte contre les violences faites aux femmes, « un choix personnel et politique du président » a précisé son entourage. Ci-dessous, l'intégralité du discours:

Discours à l'occasion de la Journée de lutte contre les violences faites aux femmes. © Présidence de la République

Le chef de l’État a emprunté un ton personnel pour raconter ce sexisme et ces violences qui irriguent le quotidien des femmes. « C’est notre société entière qui est malade du sexisme », « c’est une honte nationale », a-t-il déclaré. Voulant démontrer qu’il a bien entendu « cet immense appel des femmes », il a décrypté le mécanisme qui conduit à ces violences et à leur étouffement. « Ce ne sont pas des criminels comme les autres. Ce sont des pères, des frères, des patrons, des collègues, des maris des compagnons. Des citoyens ordinaires… », a-t-il dit.

Le chef de l'Etat a dans le même temps insisté longuement sur la nécessité de ne pas donner naissance à une société de la « délation » ou « puritaine ». Comme s’il lui fallait donner des gages à ceux qui émettent des bémols sur cette prise de parole, inédite, par les femmes et alertent sur les dérives supposées du mouvement #Balancetonporc, né sur les réseaux sociaux. 

De son côté, l’Élysée s’échine à expliquer que « le président a pleinement conscience de l’importance du sujet », alors même qu’il ne s’est pas encore exprimé sur la question depuis la survenue de l’affaire Weinstein. En effet, depuis deux mois, les accusations qui visent le producteur américain ont provoqué une onde de choc mondiale qui a fait émerger une parole, jusqu’alors contenue, chez les femmes victimes de violences sexuelles. L’Élysée insiste : la prise de conscience d’Emmanuel Macron sur les inégalités entre les femmes et les hommes est antérieure à ce raz-de-marée. D’ailleurs, certaines mesures annoncées l’avaient déjà été lors de la campagne présidentielle.

Les chiffres, qui restent stables au fil des ans, font froid dans le dos. En 2016, 123 femmes ont péri sous la main de leur compagnon ou ex-conjoint. Près de 225 000 femmes ont été victimes de violences physiques ou sexuelles infligées par leur conjoint. Moins d’une sur cinq a déposé plainte. Macron a détaillé ses « trois priorités » pour les cinq prochaines années : « l’éducation et le combat culturel en faveur de l’égalité », un « meilleur accompagnement des victimes » et un « renforcement de l’arsenal répressif ».

Le questionnement systématique sur les violences faites aux femmes par les professionnels de santé est institué. Une formation à la lutte contre le sexisme et les stéréotypes auprès des professionnels de la petite enfance et des professeurs des écoles va être lancée. La création cette année de dix unités médicales pour mieux prendre en charge les traumatismes psychologiques a aussi été annoncée. Ces soins seront pris en charge par la Sécurité sociale.

Emmanuel Macron a également fait part de son souhait que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) régule les contenus sur Internet et les jeux vidéo. Une vaste campagne de prévention et de répression contre le cyber-harcèlement va être engagée. Le président de la République a annoncé la mise en place d’un système de signalement en ligne pour les victimes de harcèlement et de discriminations. Ce système « sera mis en œuvre dès le début de l’année prochaine de manière complète », sous la forme d’une discussion avec un policier formé, et sera disponible 24 heures sur 24. 

Une plus grande publicité sera aussi offerte aux différents numéros d’urgence, afin que toutes les victimes les connaissent et en fassent usage, si possible. L’exécutif entend s’inspirer des méthodes qui ont fait leurs preuves, comme celles utilisées pour lutter contre l’insécurité routière.  

Le chef de l’État a détaillé cet éventail de mesures devant plusieurs membres du gouvernement qui devront mener cette bataille, à savoir le premier ministre, Édouard Philippe, la ministre de la justice, Nicole Belloubet, la ministre de la santé et des solidarités, Agnès Buzyn, la ministre du travail, Muriel Pénicaud, le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, et la secrétaire d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa. 

Emmanuel Macron a rappelé qu’un projet de loi de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, défendu par Nicole Belloubet et Marlène Schiappa, est prévu au premier semestre 2018. Plusieurs dispositions seront mises en place.

Le harcèlement de rue sera sanctionné, un délit d'outrage sexiste va être crée, les délais de prescription pour les victimes mineures de violences sexuelles passera de 20 à 30 ans. La question du consentement a été aussi abordée. Le seuil au-dessous duquel un mineur ne peut être considéré comme ayant consenti à un acte sexuel avec un majeur pourrait être fixé à 15 ans. « J’ai une conviction personnelle que je veux vous partager, nous devons aligner l’âge de consentement sur celui de la majorité sexuelle, à 15 ans, par souci de cohérence et de protection des mineurs », a déclaré Emmanuel Macron.

Ce débat sur la fixation d'un âge s’est récemment rouvert à la faveur du procès opposant une jeune fille agressée sexuellement à l’âge de 11 ans et son agresseur (lire ici l’article de Michaël Hajdenberg). En réponse, le gouvernement faisait valoir que l'âge pourrait être fixé à 12 ou 13 ans, et non 15 comme évoqué par le chef de l'Etat. La salle a vivement applaudi ce passage du discours.

Depuis le début de la séquence Weinstein, les pouvoirs publics encouragent les femmes à déposer plainte. Leur accompagnement devrait être amélioré. Il sera possible d’effectuer des signalements en ligne. Afin de faciliter le recueil des preuves d’agression, elles pourront se rendre dans les unités médico-judiciaires – l’unité de médecine légale qui délivre les certificats d’agressions sexuelles – sans avoir à porter plainte au préalable, ce qui n’est pas possible à l’heure actuelle.

L’autre volet du plan consiste à travailler sur les mentalités et les causes des violences sexuelles. Une campagne de sensibilisation à destination des jeunes va être initiée. L’éducation nationale sera mobilisée, dès la rentrée prochaine, à travers des campagnes de prévention et des actions de sensibilisation à destination des parents et des collégiens. L’exécutif entend s’attaquer à l’accès à la pornographie, qui véhicule une image dégradée de la femme auprès des adolescents. Le chef de l’État a aussi dénoncé les contributions ravageuses de la téléréalité et de la publicité à cet avilissement de la représentation féminine. 

L’école devra assumer sa part. Dès 2018, un grand plan de formation initiale et continue sera déployé dans le secteur public, avec une attention particulière portée sur la formation des cadres, a également déclaré le président de la République. Un « module d'enseignement » va aussi être instauré dans toutes les écoles du service public. Il sera consacré « à la prévention et à la lutte contre le sexisme, le harcèlement et les violences » faites aux femmes. Une resucée des ABC de l’égalité, initiés par Najat Vallaud-Belkacem en 2013, puis retirés sous la pression des opposants à l’enseignement d’une prétendue théorie du genre ?

Au-delà de ces annonces, la question budgétaire reste cruciale. Cet été, la baisse de 7,5 millions d’euros visant le programme d’égalité entre hommes et femmes, soit 25 % de son budget total, avait été mal vécue par les associations, alors même que la secrétaire d’État jurait que cela n’arriverait pas. 

Les associations féministes réclament un effort financier important du gouvernement, étant donné que le budget alloué au secrétariat d’État à l’égalité femmes-hommes, 30 millions d’euros (lire le détail ici dans ce tableau), est jugé trop faible. L’Élysée promet que celui-ci sera sanctuarisé pour toute la durée du quinquennat et insiste sur le fait qu’une augmentation de 13 % des moyens alloués aux associations de lutte contre les violences faites aux femmes va être mise en œuvre, sans plus de précision. 

Le budget consacré au niveau interministériel à la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes s’élève à 420 millions d’euros chaque année. Il concerne toutes les actions relatives à l’égalité.

La militante féministe Caroline de Haas met en exergue, dans un communiqué de presse, plusieurs interrogations. Le budget de l’État sur l’égalité est détaillé dans un document de politique transversale (DPT). Elle écrit : « Ce document recense l’ensemble des actions menées par l’État (tous ministères confondus) sur l'égalité femmes-hommes. En 2017, ce document identifiait 310 millions d’euros dédiés à l’égalité. En 2018, 420 millions sont identifiés. Une hausse ? Non. Comme l’explique le journal Les Nouvelles News, les 115 millions “supplémentaires” concernent des actions qui existaient déjà en 2017, mais qui n’étaient pas répertoriées dans le DPT. »

En effet, selon cet article, le cabinet de Marlène Schiappa explique qu’en 2017, 310 millions d’euros étaient mobilisés : 113 millions d’euros de moins, donc, que dans le budget 2018. « Ce n’est donc pas une augmentation de 115, mais de 25 millions d’euros qu’on observe alors. Et encore la comparaison n’est-elle pas forcément juste, car ce ne sont pas forcément les mêmes lignes budgétaires qui sont prises en compte d’une année sur l’autre. »

Les associations demandent davantage. « Nous devons prendre exemple sur l’Espagne, qui est en crise économique, certes, mais qui a voté en juillet un plan de 1 milliard d’euros sur cinq ans », affirme la militante Caroline de Haas. En Espagne, plusieurs féminicides très médiatisés ont attiré l’attention des pouvoirs publics sur ce fléau endémique. Des campagnes de lutte contre les violences faites aux femmes ont été mises en place. 

Plusieurs militantes ont aussi réclamé un « plan d’urgence » contre les agressions sexuelles dans une lettre ouverte publiée il y a trois semaines et signée par une centaine de personnalités publiques. Dans cet appel, signé également par 129 000 personnes à ce jour, elles demandent notamment le doublement des subventions aux associations spécialisées et la création au collège d’un « brevet de la non-violence ».

Les mêmes n’entendent pas relâcher la pression sur le chef de l’État et le gouvernement. À la veille de la présentation de ce plan, vendredi 24 novembre, cinq militantes – Caroline de Haas, Fatima Benomar, Madeline Da Silva, Laure Salmona et Clémentine Vagne – ont lancé une campagne sur les réseaux sociaux, pour interpeller le président de la République, appelant à un véritable « plan Orsec » contre les violences sexistes. 

Lors d’un rassemblement, sur la place de la République, à Paris, un message à destination d’Emmanuel Macron a été scandé toutes les 55 secondes : un chiffre choc sur les violences faites aux femmes et une phrase d’interpellation : « Monsieur le Président, soyez au rendez-vous ! » Ces 55 secondes symbolisaient le fait qu’en France, une femme est victime d’agression sexuelle toutes les 55 secondes. Quelques minutes après la fin du discours présidentiel, l’association Osez le féminisme ! appelait à un rassemblement sur la place de la République pour protester contre l’insuffisance des moyens présentés. 

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous