Trop de forêts? Comment revivifier les paysages ruraux

Par Aurore Staiger

Des villages sont engloutis, des paysages défigurés : dans certains territoires ruraux, les forêts avancent dans le plus grand désordre. Morcellement extrême des propriétés, mauvais entretien ou faible exploitation. Des élus et des établissements publics se mobilisent pour redessiner une forêt durable : exemple et reportage dans le Puy-de-Dôme.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Puy-de-Dôme, envoyée spéciale.– C'est une petite commune plantée à mille mètres d’altitude sur la crête du Livradois. Saint-Éloy-la-Glacière compte une soixantaine d’habitants à l’année. L’été, ils sont deux à trois fois plus nombreux, dans un épais paysage de sapins et d’épicéas. Ancien employé de poste, Jean-Luc Coupat a grandi ici. « Mes parents étaient paysans. Quand j’étais petit, on voyait le hameau en face. Ça fait trente ou quarante ans qu’on ne le voit plus. Il y a eu un gros reboisement après guerre et les paysages se sont fermés. »

Lorsqu’il devient maire en 1994, sa commune est l’une des plus boisées du Puy-de-Dôme. Ses 12 km2 sont couverts à 90 % par la forêt. « Les branches arrivaient au ras des maisons, c’était invivable », se souvient-il. « Tous ces résineux alignés, c’est lugubre l’hiver. Ça bouche les routes, ça casse les lignes électriques. » Aujourd’hui, le taux de boisement a « baissé » à 86 %. « Si la forêt est trop prédominante, elle chasse l’homme. » Avec les monts du Forez à l’est, le Livradois est le massif le plus boisé du Puy-de-Dôme : la forêt occupe plus de 65 % de la surface.

Saint-Éloy-la-Glacière, village du Livradois. © Nell van den Bosch Saint-Éloy-la-Glacière, village du Livradois. © Nell van den Bosch

« Lorsque j’entends parler de trop de forêts, ce sont souvent des gens de passage qui le disent », commente Vianney Taing, chargé de missions au parc naturel régional du Livradois-Forez. « Mais je l’ai aussi entendu dans mon village. Je suis d’accord, il y a trop de forêts à proximité des villages, c’est un “tue-attractivité”. Elle peut aussi limiter le potentiel d’installation agricole. »

Certains territoires ruraux souffrent aujourd'hui de cette invasion forestière. À la Direction régionale de l’agriculture et de la forêt (Draaf), Mathilde Massias est cheffe du service forêt, bois et énergies et rappelle que la forêt est classée par la loi. « Le code forestier est très protecteur vis-à-vis des coupes et cette réglementation est très bien perçue par le grand public », explique Mathilde Massias. « Il y a un fort attachement à la forêt, mais les surfaces les plus boisées ne sont pas forcément les plus productives. »

C'est la conséquence d’une histoire ayant vu les campagnes se vider, d’anciennes politiques de boisement non durables et d’un morcellement excessif des parcelles forestières. Cette forêt envahissante invite à repenser les interventions de la puissance publique dans certaines régions. « Il y a trop de forêts lorsqu’elle est massive, qu’elle a été faite sans considérer les gens et qu’elle n’est pas gérée », estime Yves Michelin, géographe et directeur scientifique adjoint de l’école VetAgroSup à Clermont-Ferrand.

Yves Michelin a travaillé sur l’occupation du sol dans la région à l’époque du cadastre napoléonien. « Un minimum forestier a été atteint entre les années 1820 et 1850. » Les forêts ne couvraient alors que 10 % des surfaces. La plaine fertile de la Limagne ne compte quasiment pas d’arbres. Bruyères et landes herbeuses couvrent la chaîne des volcans. Il y a 150 ans, le village de Saint-Éloy-la-Glacière comptait 650 habitants, dix fois plus qu’aujourd’hui, et ses bois n’occupaient que 25 % des surfaces.

La forêt est revenue au cours du XIXe siècle, puis le reboisement s’est intensifié. « Ce n’était pas mal, mais ça s’est fait manu militari », explique Yves Michelin. « On replantait sur les terrains collectifs. Les paysans ne pouvaient plus les utiliser. » L’exode rural est renforcé. Entre les deux guerres, on commence à exploiter les arbres issus des premiers reboisements. Et au lendemain de la Seconde Guerre, la France a besoin de bois pour se reconstruire. Elle lance en 1948 le Fonds forestier national (FFN) pour développer la filière bois. « On subventionne à des taux élevés sur des grosses surfaces et on met à disposition des plans de pépinières pour des petites parcelles », indique Yves Michelin.

Dominique Jay est responsable au Centre régional de la propriété forestière (CRPF). Selon lui, dans le Massif central, deux millions d’hectares de forêt sont nés grâce au FFN. « Des élus locaux se sont plaints qu’il y avait trop de forêts, que les forestiers mettaient les agriculteurs dehors. Mais dans les demandes d’aides auprès du FFN, plus de 90 % des parcelles concernées étaient des terres abandonnées par l’agriculture. La forêt s’est installée là où il n’y avait plus rien. » Aujourd’hui, en Livradois ou au pied de la chaîne des Puys, ces bois « FFN » sont arrivés à maturité. Beaucoup n’ont pas été récoltés ni éclaircis et composent un paysage serré que la lumière ne transperce plus.

« C’est le manque de gestion qui a porté préjudice au territoire », dit Vianney Taing. Le jeune homme convient que les forêts FFN ont été favorables aux industries de la région, « mais c’était monofonctionnel, avec des désagréments paysagers ».

« Si vous marchez un kilomètre, vous traverserez 150 propriétés ! »

Charles-Étienne Dupont est gestionnaire de forêt indépendant. Il fait le lien entre les propriétaires et les exploitants du bois. Le nombre de ses interlocuteurs peut varier de façon exponentielle. « On a travaillé pour quelqu’un qui possédait quatre parcelles », raconte-t-il. « Elles étaient toutes petites et pas contiguës... » La configuration oblige le gestionnaire à traverser des parcelles voisines. Il contacte alors les autres propriétaires pour leur demander un accord de passage, et leur propose par la même occasion de reboiser leurs terres. « Nous avions finalement une soixantaine de parcelles avec une trentaine de propriétaires, sur seulement neuf hectares ! »

Le seul département du Puy-de-Dôme compte 520 000 parcelles pour 85 000 propriétaires. « Mais ils sont sans doute plus de 100 000 », ajoute Dominique Jay. Une parcelle moyenne ne dépasse guère le demi-hectare. La forêt privée représente 85 % des surfaces forestières du département. « Elle est tellement atomisée que vous ne savez jamais chez qui vous êtes. Si vous marchez un kilomètre, vous traverserez peut-être 150 propriétés ! »

Photo satellite de la commune de Saint-Éloy-la-Glacière. Photo satellite de la commune de Saint-Éloy-la-Glacière.
Beaucoup de propriétaires ne savent pas où se situent leurs parcelles, d’autres ignorent même qu’ils en possèdent. Leur âge moyen tourne autour des 70 ans. « À cet âge, les gens ne voient pas le besoin d’exploiter leur forêt. » À Saint-Éloy-la-Glacière, le maire Jean-Luc Coupat recense plus de 1 700 parcelles pour environ 800 propriétaires. Elles ne font en général pas plus de mille mètres carrés.

Pour des propriétés de plus de 25 hectares, la loi impose l’élaboration d’un plan de gestion sur dix ans, où une stratégie est définie pour l’exploitation et l’entretien. Pour les terrains plus petits, rien. « Nous sommes dans un morcellement tel, qu’aujourd’hui les propriétaires seuls ne feront rien », constate Xavier Pineau, responsable du service forêt, chasse et espaces naturels à la direction départementale des territoires.

C’est là qu’intervient le Centre régional de la propriété forestière. Cet établissement public est dédié à l’entretien et l’exploitation de la forêt privée. « Nous devons “réveiller” les propriétaires, commente Dominique Jay. Nous les mettons en lien avec les élus et les opérateurs de la filière. On les conseille et on leur propose de les accompagner dans les démarches. » Le centre incite ces propriétaires à se regrouper pour mieux organiser les chantiers d’exploitation ainsi que les dessertes forestières, et en réduire les coûts. Quatre associations ont vu le jour dans différents massifs du Puy-de-Dôme. Elles rassemblent chacune entre 200 et 250 propriétaires.

Face à l’ampleur du morcellement, le Centre régional voudrait développer ses opérations, « mais nous avons du mal, faute de financement », confie Dominique Jay. L’ingénieur déplore la fin du Fonds forestier national, en 2000. À ses meilleures heures, ce compte pouvait financer la filière à hauteur de 150 millions d’euros. « Ça permettait de faire des routes, de moderniser les scieries, de reboiser. Notre source de financement s’est ensuite résumée à une ligne budgétaire noyée dans les comptes du ministère de l’agriculture. Le budget est d’environ 10 millions d’euros. On le regrette tous dans la profession », ajoute-t-il.

Le Puy-de-Dôme est en moyenne moins boisé que l’Ardèche, l’Isère ou la Drôme. Pourtant, des douze départements d’Auvergne-Rhône-Alpes, il est le premier producteur de bois, avec 2,3 millions de mètres cubes par an, soit un quart de la production régionale. En quinze ans, sa productivité a doublé, en partie du fait des actions menées par le Centre régional auprès des propriétaires. Cette croissance a généré et conforté six cents emplois.

Mais entre baisses de subventions et fusions de territoires, ces actions se trouvent menacées. « Si cela s’arrête, ça se verra directement dans les paysages », alerte Nicolas Portas. « C’est du service public de proximité, or les centres de décision sont déconnectés de la réalité. » « Certains prétendent que les scieries et les acheteurs prendront le relais en sollicitant les propriétaires, ajoute Vianney Taing, mais le fait que ces actions soient menées par un établissement public garantit une gestion durable. Ce sont des frais de fonctionnement, mais ils créent des revenus ».

En 2014, le code forestier a été modernisé par la loi dite d’« avenir ». Elle oblige à compenser financièrement, ou par un reboisement, tout défrichement de parcelles rattachées à un massif de plus de 4 hectares. Le but est de préserver la couverture forestière. « Au niveau national, cette loi a un sens », indique Nicolas Portas, en citant les déforestations en Méditerranée ou dans les territoires menacés par la pression urbaine. Mais dans le Livradois et d’autres zones rurales, cela contribue à accentuer le boisement et rend les défrichements plus coûteux.

Ouvrir des espaces et des points de vue

Comment faire reculer les forêts ? Dès 1995, à peine élu maire de Saint-Éloy-la-Glacière, Jean-Luc Coupat se penche sur la question. « C’était compliqué. Il y avait des générations d’anciens, très réticents. » Le maire profite de la mise à jour des réglementations pour définir des zones à reconquérir : concrètement, il s’agit de déboiser, d’ouvrir les points de vue, des espaces autour des habitations, de restituer des terres à l’agriculture. « On s’était fixé des objectifs raisonnables, mais le conseil municipal était réservé », se souvient-il.

Le maire fait le tour des propriétaires de forêt, tente de convaincre. Son équipe saisit ensuite le cas de la tempête destructrice de 1999, et parvient à s’entendre avec des propriétaires peu concernés par leurs forêts. Son activisme permet d’ouvrir quelques panoramas. « Des anciens du bourg sont venus me dire que j’avais eu raison, après avoir revu le paysage qu’ils avaient connu lorsqu’ils étaient jeunes », dit-il. L’expérience est élargie à la quinzaine de communes voisines. Fin 2016, 140 hectares de forêt sont rendus à l’agriculture. « Ça peut paraître peu sur une communauté de communes de trente mille hectares, mais il s’agit de 400 à 500 parcelles », dit Jean-Luc Coupat.

Coupe de bois dans le Haut-Livradois. Coupe de bois dans le Haut-Livradois.

Au pied du Puy-de-Dôme, le gestionnaire de forêt Charles-Étienne Dupont rejoint des étudiants ingénieurs. La visite se déroule dans la forêt d’Allagnat. C’est un peu sa vitrine, puisqu’il en assure la gestion depuis quinze ans. Elle appartient à un groupement de propriétaires d’une même famille. « Il n’y a jamais assez de forêt, elle est si vertueuse ! », s’enthousiasme-t-il. « Après si je prends le contre-pied du problème, je me dis qu’il y a trop de forêt par rapport à la qualité de la gestion. »

Charles-Étienne est adhérent au réseau international Pro Silva. Il promeut la gestion respectueuse des forêts: « Une forêt bien gérée limite les coûts d’entretien et d’exploitation. Aussi, le paysage est valorisé. Il n’y a pas de traumatisme comme une coupe rase. Cela permet de faire pousser des bois de toutes tailles pour tout type de débouchés, ça fait vivre différents métiers de la filière et ainsi tout le monde rural. »

Des forêts gérées et exploitées : le parc du Livradois-Forez tente de convaincre les propriétaires. « Nous souhaitons mettre en valeur le bûcheronnage et le sciage. Ces métiers ont bien évolué, mais manquent de reconnaissance. Nous travaillons aussi sur les lisières de forêt, pour qu’elles soient moins brutales, et sur des panneaux pour les visiteurs », précise Vianney Taing.

Mieux dessiner la forêt dans le paysage, et embellir les volcans auvergnats : c'est le projet du parc régional. Mais pour financer un déboisement, il faut un projet derrière, sinon la forêt repousse. Par exemple, réintroduire le pâturage : cela nécessite des éleveurs, et un accompagnement pour qu’ils s’installent ou améliorent leurs infrastructures. Le problème est qu’il n’y a pas d’abattoir dans le département.

« Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des masses de bois qui ont le même âge. Des épicéas malades pour la plupart. Dans les vingt ans à venir, il faudra s’en occuper », constate Yves Michelin. C’est la fin des arbres de « génération FFN ». Le paysage forestier va changer. Mais la perception d’un « trop de forêts » va-t-elle s’estomper ? C’est tout l’enjeu de la réorganisation de la filière bois et de ces opérations de sensibilisation des petits propriétaires privés.

------------

Lire sous l’onglet Prolonger de cet article les principales données chiffrées sur la forêt dans le Puy-de-Dôme et la propriété forestière en France

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Aurore Staiger est une journaliste indépendante basée à Clermont-Ferrand.
-----------------
Les forêts se retrouvent aussi au cœur des mobilisations contre les grands projets d’infrastructures. Mais leur occupation n’est pas qu’un outil de lutte : les forêts deviennent en soi de nouveaux sujets politiques. Comment et pourquoi défendre les forêts ? Retrouvez ci-dessous notre débat vidéo « Comment les forêts sont devenues des sujets politiques ».