Enquête pour viol: Gérald Darmanin face à ses contradictions

Par et

Mediapart a eu accès à de nouveaux éléments de l’enquête pour viol visant Gérald Darmanin. Des documents contredisent plusieurs aspects de sa défense. Lors de son audition chez les juges, mi-décembre, le ministre de l’intérieur a changé de version concernant un échange de SMS clé de l’affaire. Il a aussi avancé de nouvelles explications pour justifier des éléments embarrassants.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

C’est l’une des deux affaires d’abus de pouvoir qui a visé Gérald Darmanin depuis son entrée au gouvernement. Relancée en juin 2020 après un classement sans suite en février 2018, la plainte de Sophie Patterson-Spatz fait désormais l’objet d’une information judiciaire pour « viol », confiée à la juge d’instruction Mylène Huguet.

Dans cette affaire, des SMS, un courrier adressé à la ministre de la justice de l’époque et des témoignages suggèrent que l’élu aurait pu user de son pouvoir – réel ou supposé – pour obtenir des faveurs sexuelles de la militante, venue au siège de l’UMP demander de l’aide dans un dossier judiciaire. Une relation sexuelle contrainte selon elle ; « consentie » selon lui. 

Mediapart a pu consulter le dossier de l’enquête préliminaire et les auditions chez les juges de la plaignante (le 28 octobre) et de Gérald Darmanin (le 14 décembre) :

  • Le dossier d’enquête fait apparaître un autre visage de Gérald Darmanin que celui de jeune chargé de mission de l’UMP, naïf et inexpérimenté, qu’il avait montré aux enquêteurs en 2018.
  • Les SMS échangés à l’époque avec la plaignante le montrent insistant, à rebours de sa défense. 
  • Lors de son audition chez les juges, il a par ailleurs changé de version concernant un échange de SMS clé de l’affaire, dans lequel la plaignante l’accuse d’avoir « abusé de sa position ».
  • Il a aussi avancé de nouvelles explications pour justifier des éléments embarrassants et avancé un motif politique à la plainte de Sophie Patterson.

Dans ce dossier, le ministre de l’intérieur est actuellement placé sous le statut de « témoin assisté ». Ce statut, intermédiaire entre le simple témoin et la mise en examen, pourrait évoluer dans la procédure si des « indices graves ou concordants » étaient réunis.

Contactés par Mediapart, les avocats de Gérald Darmanin – qui bénéficie de la présomption d’innocence –, n’ont souhaité faire « aucun commentaire » sur le fond du dossier. Me Mathias Chichportich et Pierre-Olivier Sur font savoir que leur client, « nommément visé par une plainte avec constitution de partie civile, ne pouvait être entendu en qualité de simple témoin » et que « le statut de témoin assisté est donc le plus favorable dont il puisse bénéficier ». Cela « démontre que les juges estiment qu’aucune infraction ne peut lui être reprochée », considèrent-ils.

Sollicitée, Me Marjolaine Vignola, avocate de la plaignante aux côtés d’Élodie Tuaillon-Hibon, estime de son côté que ce statut « permet à l’institution judiciaire de montrer qu’elle prend en compte la plainte de [leur] cliente, que la procédure avance, sans pour autant risquer d’entraîner la démission de Gérald Darmanin, puisque, selon Emmanuel Macron, si un membre du gouvernement est mis en examen, alors il doit le quitter ».

Gérald Darmanin à Tourcoing, lors des élections municipales, le 13 février 2020. © FRANCOIS LO PRESTI / AFP Gérald Darmanin à Tourcoing, lors des élections municipales, le 13 février 2020. © FRANCOIS LO PRESTI / AFP

Les faits remontent à mars 2009. À l’époque, Gérald Darmanin, 26 ans et étoile montante de l’UMP, est chargé de mission au service juridique du parti et conseiller municipal de Tourcoing. Sophie Patterson-Spatz, 37 ans, est adhérente du mouvement.

Condamnée en 2003 pour « tentative de chantage », « appels téléphoniques malveillants » et « menaces de mort » dans une affaire l’opposant à son ex-compagnon, elle se bat depuis plusieurs années pour contester cette décision et a entamé de nombreuses démarches (recours en justice, courriers à des élus). En mars 2009, sortant de « quatre ans de dépression » à cause de cette condamnation qu’elle vit comme une « injustice », elle se rend au siège de son parti, l’UMP, pour obtenir de l’aide. Elle est reçue par Marie-Chantal Schwartz, à qui elle explique sa situation. Sur place, cette cadre de l’UMP l’oriente vers Gérald Darmanin, qu’elle lui présente comme « un spécialiste des affaires juridiques ».

Lors de leurs auditions chez les juges, Gérald Darmanin et Sophie Patterson ont livré des versions qui s’opposent jusque dans les moindres détails.

La plaignante affirme avoir remis « un dossier » à l’élu lors de leur rencontre à l’UMP ; lui assure que non. Elle a déclaré avoir reçu un appel de Gérald Darmanin « entre 20 minutes et une demi-heure après » ce rendez-vous, et avoir été surprise qu’il la recontacte « aussi tôt ». Selon elle, l’élu lui aurait dit que son « dossier allait être analysé » et l’aurait « invitée à dîner ». Elle dit avoir proposé plutôt « un déjeuner ou un café », il aurait alors indiqué que son emploi du temps ne lui permettait pas et elle aurait donc accepté le dîner. Il l’aurait rappelée « trois ou quatre jours après » pour l’informer qu’il avait réservé au restaurant « Chez Françoise », une célèbre table parisienne fréquentée par la classe politique qu’elle ne connaissait pas. Lui a au contraire expliqué aux juges que « dans [son] souvenir », c’est elle qui lui aurait « proposé d’aller dîner », même s’il a pu trouver le lieu.

Sophie Patterson soutient ne pas avoir revu Gérald Darmanin jusqu’au soir des faits ; lui assure « l’avoir vue dans une grande réunion organisée par l’UMP à l’Assemblée nationale »

Le soir des faits, le 17 mars 2009, au restaurant « Chez Françoise », ils n’ont parlé que de son dossier judiciaire, que l’élu semblait avoir déjà lu et connaître « par cœur », a-t-elle affirmé à la juge. « Il a dit qu’il allait s’occuper de mon dossier [...], qu’il savait ce que c’était de vivre une injustice. Il m’a parlé de son grand-père tirailleur. [...] Il m’a dit qu’il allait me présenter Nicolas Sarkozy [...], qu’il allait m’aider. » À la fin du dîner, il lui aurait pris la main en lui disant : « Vous aussi, il va falloir m’aider. » « Dévastée », dit-elle, elle est alors descendue aux toilettes.

Gérald Darmanin affirme au contraire qu’ils ont « parlé de plein de choses », que leur relation était celle « de militants » de l’UMP, et qu’il ne connaissait pas Nicolas Sarkozy à l’époque. Il assure qu’après son passage aux toilettes, elle se serait assise à côté de lui et lui aurait « plusieurs fois mis la main sur les genoux, les cuisses et sur les parties intimes ».

La plaignante explique qu’il lui a demandé « une dernière faveur » : « l’accompagner au club échangiste Les Chandelles ». À la juge, elle a indiqué qu’elle n’avait « pas envie » d’y aller et qu’elle l’a accompagné parce qu’elle voulait que son dossier « soit examiné ». Elle dit qu’ils s’y sont rendus « en taxi », il soutient qu’ils y sont allés « dans sa voiture, une Mercedes », qu’elle conduisait.

Elle relate qu’elle portait ce soir-là un « pantalon en cuir de marque Jitrois » (ce qu’a aussi indiqué son ex-mari en audition) ainsi qu’« un body col roulé Woolford », et qu’elle a espéré ne pas pouvoir rentrer dans le club échangiste avec cette « tenue ». Elle explique qu’elle s’était déjà rendue une fois dans ce club avec un client, à l’époque où elle était escort-girl. Selon elle, c’est parce que Gérald Darmanin était « un habitué », que le portier les a finalement laissés rentrer. Lui dément et affirme qu’elle n’était « plutôt pas en pantalon », sans plus de détails.

Elle assure qu’une fois dans le club échangiste, elle a fait « le maximum pour l’éviter » en se rendant au bar et, à plusieurs reprises, au fumoir. Lui conteste : « Elle n’a pas cherché à m’éviter. Nous nous sommes embrassés et elle m’a dit qu’elle avait envie de moi. » Elle assure au contraire lui avoir dit qu’elle voulait rentrer et que son mari l’attendait.

L’ancien maire de Tourcoing prétend qu’elle lui a ensuite demandé de l’amener à son domicile et qu’il lui aurait « proposé d’aller à l’hôtel » étant donné qu’à Paris il vivait chez sa mère. Elle dément et affirme qu’elle n’avait pas envie d’avoir des relations sexuelles avec lui, qu’il lui aurait à nouveau assuré pouvoir l’aider dans son dossier et aurait encore ajouté : « Moi aussi, il va falloir m’aider. »

Une fois à l’hôtel, situé à 250 mètres du club, elle lui a demandé d’aller acheter plusieurs produits de toilette. En espérant qu’à cette heure tardive, il « allait renoncer » ensuite à avoir un rapport sexuel, a-t-elle dit à la juge. Uniquement parce qu’elle voulait « se laver », a assuré de son côté Gérald Darmanin.

Elle déclare que lorsqu’il est revenu avec les produits, elle était toujours assise sur le bord du lit, habillée. Lui prétend l’inverse : « Elle était dans la salle de bains toute nue », puis elle en est sortie « en sous-vêtements et en talons aiguilles ». Elle affirme qu’il a réclamé des relations sexuelles avec elle sans préservatif, qu’elle aurait refusé et qu’à sa demande elle aurait fouillé dans son costume où elle aurait trouvé de nombreux préservatifs, pris vraisemblablement au club échangiste. « C’est faux, conteste-t-il. Elle a pris un préservatif qui était dans son sac. »

Pendant le rapport sexuel, Gérald Darmanin l’a décrite comme prenant « les choses en mains », « command[ant] ses gestes avec assurance ». Elle dit au contraire s’être « mise ailleurs », « en mode automatique » : « Ça m’a paru interminable. » Elle assure avoir dit plusieurs fois à Gérald Darmanin, au cours de la soirée, qu’elle voulait rentrer car son mari l’attendait et avoir « pensé » à plusieurs reprises à partir, sans y parvenir.

Dès le dîner « Chez Françoise », « je suis descendue aux toilettes, je me suis assise par terre et je n’arrivais plus à respirer. Je suffoquais. [...] Je me suis dit que c’était un vrai con et je voulais me barrer », a-t-elle expliqué en audition. Même récit pour l’hôtel, où elle a cru qu’elle arriverait « à [se] casser », dit-elle, sans en avoir « eu la force ». « Je l’ai suivi en mode robot. [...] Je n’ai pas eu le choix, ce dossier c’était ma vie. Être innocentée aurait été la seule chose qui puisse me redonner la vie. »

« Ce qui interpelle est bien évidemment l’incapacité de Madame Patterson à s’extraire de cette chambre d’hôtel, mais elle était dans une situation de soumission passive et d’emprise dans l’espoir de son innocence, en état de choc avec troubles dissociatifs », considère la psychologue qui a procédé à l’expertise de la plaignante dans le cadre de l'enquête. 

Il relate qu’après le rapport sexuel, ils ont dormi l’un contre l’autre, et qu’il est parti « le premier » le lendemain parce qu’il devait travailler. Elle dit au contraire qu’ils n’ont pas dormi et que c’est elle qui est partie la première. « Avant de partir de la chambre d’hôtel, je lui ai demandé si c’était que moi, et il m’a répondu que cela lui était déjà arrivé. Là, j’ai halluciné. Ça m’a fait cependant du bien de savoir que je n’étais pas la seule », a-t-elle déclaré à la juge. « Ceci n’a pas existé », a contesté Gérald Darmanin.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Nous avons sollicité les avocats de Gérald Darmanin le 26 janvier avec dix questions précises. Ils n'ont pas souhaité y répondre et nous ont transmis le commentaire qui figure dans l'article.