La crise et le confinement mettent à l’épreuve le monde paysan

Par

En cette période de récession économique, le secteur alimentaire ne peut se permettre de rupture. Pourtant les difficultés sont grandes pour le monde agricole et l’appel à des renforts de main-d’œuvre lancé par le ministre ne résout pas tous les problèmes.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Louise Calais est complètement débordée. Depuis la mise en place du confinement, cette productrice de fromages de chèvres installée non loin de Manosque, dans les Alpes-de-Haute-Provence, fait tout pour continuer à écouler sa production. Mais avec deux marchés fermés sur les trois qu’elle faisait habituellement chaque semaine, et qui lui permettaient d’écouler ses 1 000 fromages hebdomadaires, son organisation a changé du tout au tout en quelques jours. « Avec le soutien d’amis, nous avons mis en place un groupement d’achat, une forme d’AMAP, pour que les gens puissent commander mes produits. Je les dépose en voiture devant leur domicile. »

Une solution intéressante mais il faut désormais traiter un important flux de mails quotidiens, organiser les tournées de livraison… et les frais de déplacement ont un coût que la fromagère de la ferme de la Buissière ne peut, pour l’heure, reporter sur ses prix. « Cette situation met en péril des installations comme la mienne. Je travaille depuis une quinzaine d'années, j’ai mis six ans à trouver du foncier pour monter mon exploitation, je me suis endettée pour construire ma ferme dans le respect des normes européennes, et à présent je dois travailler encore davantage tandis que les rentrées d’argent reculent. »

Comme Louise, de nombreuses personnes du secteur agricole se retrouvent en difficulté et obligées de bricoler pour s’en sortir. Après quelques hésitations, le gouvernement a décidé mardi d’interdire les marchés de plein air – sauf dérogation locale autorisée par les préfets, dans le cas où il est possible de respecter strictement certaines conditions sanitaires. Pour toutes les paysannes et paysans qui travaillent en vente directe, en dehors des circuits de la grande distribution, cette décision signe l’arrêt net de la rémunération de leur activité. Et potentiellement un gigantesque gaspillage alimentaire.

Le panier d'une agricultrice en Haute-Garonne, le 21 mars 2020. © Lilan Cazabet / Hans Lucas Le panier d'une agricultrice en Haute-Garonne, le 21 mars 2020. © Lilan Cazabet / Hans Lucas

Car les récoltes, les semis, les abattages n’attendent pas. L’activité agricole est étroitement liée au rythme des saisons, et une suspension à l’image de ce qui se produit actuellement dans les secteurs secondaire et tertiaire de l’économie signifierait la perte pure et simple de ressources vitales à l’heure où l’autonomie alimentaire des grandes villes est extrêmement faible (pour Paris, elle est de trois jours).

Dans les campagnes, le monde paysan s’organise donc tous azimuts pour limiter les pertes. Ainsi de l’association Bioskaria, dans les Pyrénées-Atlantiques. Ce regroupement d’éleveurs bio du Pays basque et du Béarn qui venait de mettre au point, juste avant la crise, un circuit pour alimenter une cinquantaine de cantines de la région, a failli voir disparaître le produit d’une vingtaine de veaux lorsque la fermeture des établissements scolaires a été décidée il y a deux semaines.

« Nous venions de les envoyer à l’abattoir, explique Jean-Michel Etchegaray, membre de Bioskaria. Nous avons réussi à trouver une coopérative pour congeler la viande et la stocker. Les écoles avec qui nous travaillons ont accepté de reprendre nos produits une fois que la crise sera passée, alors que notre engagement au départ est de vendre du frais. » La viande des dix-sept autres veaux qui étaient prévus dans la période a été proposée à des particuliers, à travers un envoi de mails à tous les contacts de l’association.

« Nous sommes en train de mettre en place une organisation un peu militaire, avec des points de livraison type drive, installés auprès des stades de rugby du coin. Nous allons vendre des paquets de 5 kg d’assortiment de viande fraîche, en les déposant directement dans les coffres des voitures, pour éviter tout contact avec les gens. »

Démarrage la semaine prochaine, sous réserve que les abattoirs acceptent les bêtes. Car de ce côté aussi, il faut que l’activité s’organise… Le personnel est moins important que d’habitude en raison du droit de retrait exercé par certains salariés, de ceux qui doivent garder leurs enfants, et la saison fait que la demande s’accumule. Or au-delà de huit mois, un veau n’est plus un veau, et maintenir les bêtes dans les fermes a un coût non négligeable pour les éleveurs. C’est l’ensemble de la chaîne agroalimentaire, de la mise en production jusqu’à la transformation, qui est touché.

Issus de différentes filières, la plupart des producteurs contactés par Mediapart soulignent l’incohérence des décisions gouvernementales, entre la mise en place d’un confinement strict et l’absence de mesures de protection pour les travailleurs du monde agricole. Dans les départements d’élevage ovin par exemple, la saison de tonte est en train de commencer. Pour cette activité de contacts, exercée à visage découvert et à mains nues, aucune recommandation n’a été émise par les autorités. « C’est comme dans le BTP, ça va un peu dans tous les sens… », commente Jean-Michel Etchegaray.

Le gouvernement a d’ailleurs fait une autre annonce, ce mardi. Il a appelé au renfort du travail « dans les champs », évoquant la mise en place d’« un dispositif simple et exceptionnel, permettant aux salariés qui subissent une mesure d’activité partielle de conclure un contrat de travail avec une entreprise du secteur ». Autrement dit, le cumul d’activités sera autorisé et facilité. Encore faut-il que les volontaires se trouvent en territoire agricole…

Le ministre de l’agriculture Didier Guillaume, suivi de la présidente de la FNSEA Christiane Lambert, a communiqué autour de la plateforme « des bras pour ton assiette ». D’après leurs estimations, entre maintenant et le mois de juin, le monde agricole va faire face à un besoin de 200 000 personnes pour assurer les différents travaux saisonniers que nécessite le secteur. « Les Polonais, les Roumains qui venaient d’habitude ne viendront pas », a déclaré la présidente du premier syndicat agricole au cours d’une conférence de presse donnée sur Twitter mardi matin.

Récoltes des asperges et des fraises dès à présent dans le Sud, semis d’ici peu chez les maraîchers et dans les grandes cultures (orge de printemps, betterave, maïs, tournesol…), éclaircissement des abricotiers, palissage des vignes aux mois de mai-juin (technique d’accrochage pour les faire pousser dans le bon sens)… Tous ces travaux se font habituellement avec une main-d’œuvre saisonnière, généralement sous-payée et étrangère. Or la fermeture des frontières et l’interdiction de circulation partout en Europe empêchent tous ces travailleurs nomades de se rendre sur les exploitations. Au total, ce sont 1,1 million de personnes qui travaillent chaque année dans le secteur agricole, selon les estimations de la MSA, la Mutualité sociale agricole. Parmi elles, environ 660 000 sont salariées et seulement 350 000 sont en CDI.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Les personnes citées dans cet article ont été interviewées par téléphone entre le 24 et le 26 mars 2020.