Corse: un haut fonctionnaire attaque le système Giacobbi

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Le parquet de Bastia vient d'ouvrir une enquête préliminaire à la suite d'une plainte de l'ancien directeur de l'Office de l'environnement de la Corse. Il affirme qu'il a été renvoyé car il a refusé d'avantager un entrepreneur proche de Paul Giacobbi, président de la Collectivité territoriale de Corse, et parce qu'il n'a pas voulu procéder à une quarantaine d'embauches de complaisance peu après les élections de 2010 qui ont porté Giacobbi au pouvoir.

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Voilà qui pourrait réveiller la campagne des régionales en Corse. Alors que le président de la Collectivité territoriale de Corse (CTC), le divers gauche (ex-PRG) Paul Giacobbi, est en campagne pour se succéder à lui-même à l'issue du scrutin des 6 et 13 décembre, le parquet de Bastia vient d'ouvrir en toute discrétion une enquête préliminaire à la suite du dépôt d'une plainte fort embarrassante pour lui. Elle émane de Roger Pantalacci, un haut fonctionnaire proche du clan Giacobbi, qui fut pendant dix-sept ans le directeur de l’Office de l’environnement de la Corse avant d’être limogé en 2010.

Cette plainte pénale pour « faux en écriture », « vol » et « violence volontaire » vise à dénoncer le « harcèlement » dont Roger Pantalacci se dit victime depuis son éviction. Mais l’affaire ne se résume pas à un banal conflit du travail. Car le haut fonctionnaire dénonce aussi le système Giacobbi, ce mélange de clanisme et de clientélisme développé lorsqu’il présidait le conseil général de Haute-Corse entre 1998 et 2010, et poursuivi depuis à la CTC. Une gestion déjà disséquée par quatre enquêtes judiciaires, portant sur des soupçons de marchés truqués, d’aides publiques détournées et d’emplois fictifs (lire nos enquêtes ici et ). L’une de ces affaires, celle des subventions aux gîtes ruraux, a valu au président de la CTC d’être mis en examen le 21 juillet dernier pour « détournement de fonds publics ». Sans oublier une atmosphère aussi pesante que sanglante, puisque deux proches de Paul Giacobbi ont été assassinés par balle depuis 2011.

Paul Giacobbi, député PRG et président de la Collectivité territoriale de Corse (CTC) © Reuters Paul Giacobbi, député PRG et président de la Collectivité territoriale de Corse (CTC) © Reuters

Dans sa plainte, déposée le 9 novembre dernier, Roger Pantalacci affirme qu’il a été renvoyé parce qu’il a refusé d’accomplir des « actes illégaux ». Il aurait d’abord refusé de procéder à une quarantaine d’embauches de complaisance, juste après les élections régionales de 2010. Une accusation étayée par un rapport confidentiel récemment évoqué par Le Canard enchaîné, et que Mediapart s’est procuré. Pantalacci ajoute qu’on lui a demandé de contourner les règles des marchés publics pour favoriser un entrepreneur proche de Giacobbi. 

Dans un entretien à Mediapart, l’ancien patron de l’Office de l’environnement donne même les noms des ceux qui auraient « fait pression » sur lui : Pierre Ghionga et Antoine Feracci, les hommes d’influence de Giacobbi dans son bastion du Cortenais. Joints par Mediapart, les intéressés démentent formellement. La justice a en tout cas décidé de se saisir de l'affaire. Selon nos informations, le procureur de Bastia a ouvert le 16 novembre une enquête préliminaire confiée à la police judiciaire locale. 

Roger Pantalacci est un homme en colère. Et il a connu le système de l’intérieur. Ce normalien de 62 ans, qui ne cache ni sa sensibilité de gauche ni son appartenance maçonnique, a d’abord été un très proche de François Giacobbi (le père de Paul, décédé en 1997) dont il fut le directeur général adjoint au conseil général de Haute-Corse entre 1981 et 1992. « C’est à cette époque que j’ai rencontré Paul. Nous étions très proches, amicalement, politiquement et philosophiquement », raconte Pantalacci.

En 1992, François perd les élections départementales. Mais Paul réussit pour sa part à rentrer au conseil exécutif (le « gouvernement ») de la région, pourtant dirigée par la droite. Il devient dans la foulée le premier président de l’Office de l’environnement de la Corse (OEC), tout juste créé par la CTC. Ce n’est pas un hasard : l’office est basé à Corte, la ville universitaire du Centre Corse. Juste à côté du village de Venaco, berceau et fief électoral de la famille Giacobbi, dont Paul a été le maire, avant de se faire élire conseiller général puis député.

Paul Giacobbi fait embaucher Roger Pantalacci comme directeur de l’Office de l’environnement. Le haut fonctionnaire raconte qu'il a alors découvert les drôles de pratiques de son président, surnommé « Paul Emploi » sur l’île de Beauté. « Dans tous les offices en Corse et presque partout en France, c’est le directeur qui nomme et licencie, parce qu’il est juridiquement responsable, explique Pantalacci. Partout sauf à l’OEC, où c’est le président qui a cette prérogative royale et extraordinaire. »

Il assure que le sujet a suscité « quelques tensions » avec son président. « Il m’est arrivé de voir débarquer le lundi matin quelqu’un que je ne connaissais pas, et qui me disait avoir été embauché par Paul le samedi à la mairie de Venaco. Je râlais auprès de Paul, mais comme le phénomène était limité et que nous étions en confiance, ça s’arrêtait là. » Leurs relations se distendent à partir de 1998, lorsque Paul Giacobbi quitte la présidence de l’OEC pour succéder à son père au conseil général. « Mais nous ne nous sommes pas fâchés », précise-t-il.

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Sollicité via son attaché de presse, Paul Giacobbi n'a pas donné suite. Nous avons par ailleurs décidé de ne pas citer le nom de l'entrepreneur que l'Office de l'environnement aurait voulu favoriser dans le cadre de la construction de son nouveau siège, car ce projet immobilier n'a finalement pas été réalisé.