Dans la Marne, la députée LREM rencontre la France qui n’y croit plus

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Durant une semaine, la députée Aina Kuric, de La République en marche, a multiplié les rendez-vous avec des élus locaux et des représentants associatifs dans sa circonscription, alors que débutait la fronde des « gilets jaunes ». Elle a éprouvé le fossé qui se creuse avec le pouvoir et la désespérance qui s’incruste au sein de la population.

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Département de la Marne, envoyé spécial.- « Je suis comme tous les Français. Quand je rentre chez moi, je me dis que j’ai envie que ça change plus vite. » La nuit est tombée sur Reims (Marne) le jeudi 22 novembre, et la députée de La République en marche Aina Kuric se laisse aller à cette confidence, un peu désabusée. Sauf qu’elle n’est pas comme tous les Français, elle est membre du groupe majoritaire au Palais-Bourbon et, à ce titre, incarne le macronisme face aux citoyens.

Durant une semaine, l’élue venue de la fameuse société civile chère à Emmanuel Macron a multiplié les rencontres pour prendre le pouls de sa circonscription alors que les « gilets jaunes » commençaient leur mouvement contre la politique fiscale du gouvernement. Uniquement accompagnée de son collaborateur, Aina Kuric est bien la seule de LREM à arpenter un territoire regroupant 85 communes dont une partie de la ville de Reims. Les relais politiques sont absents sur le terrain, tout comme les militants cette semaine-là.

Entre le 16 et le 22 novembre, la tombeuse de Catherine Vautrin, ancienne vice-présidente Les Républicains de l’Assemblée nationale et figure politique locale, est allée à la rencontre d’associations dans un quartier dit prioritaire, a rendu visite à des maires de villages et de petits bourgs, et a organisé une table ronde avec ce que la ville compte de magistrats et d’avocats pour parler droits des victimes. En première ligne, la députée a dû encaisser les critiques contre la politique de sa majorité et, surtout, affronter une forme de désespérance qui dépasse les clivages partisans.

Aina Kuric lors de sa rencontre dans le quartier Croix-Rouge, à Reims, le 16 novembre 2018. © MJ Aina Kuric lors de sa rencontre dans le quartier Croix-Rouge, à Reims, le 16 novembre 2018. © MJ

Le 19 novembre, direction le quartier Croix-Rouge, à l’ouest du centre-ville, bénéficiaire de la politique de la Ville, comme on dit pudiquement d’un ensemble qui cumule les difficultés urbaines et sociales. Au mois d’août, un jeune homme de 17 ans a été tué par balle.

Une dizaine d’hommes arrivent au compte-gouttes dans une petite salle associative, au premier étage d’un des immeubles du quartier. Thé à la menthe, café et pâtisseries sont posés sur la grande table dressée au milieu d’une pièce blafarde. L’un des organisateurs avait accueilli la députée à l’entrée du bâtiment rénové, gêné de lui proposer de prendre l’escalier qui dégage une odeur âcre d’urine. Le ménage n’est quasiment jamais fait par le bailleur social à cet endroit.

À l’étage, il y a là le président de l’association des travailleurs maghrébins, des représentants d’un collectif de locataires, des responsables d’associations sportives, celui chargé de la salle de prière, un conseiller de quartier. Tout ce qui fait le tissu associatif d’une zone en marge du centre-ville malgré la proximité de l’université et la station de tramway qui dessert enfin l’ensemble d’immeubles.

Le ton, bienveillant et sans éclats de voix envers Aina Kuric durant les deux heures de la réunion, ne masque pas un discours de fond décrivant une réalité où l’espoir ne se niche plus que dans quelques interstices. Pour le reste, cela se résume à une simple question, posée par l’un des intervenants à l’adresse de la députée : « Comment voulez-vous que les gens puissent s’épanouir dans cet environnement-là ? »

Cet environnement, qui attend depuis deux ans la deuxième phase de rénovation urbaine, ce sont les appartements moisis qui empêchent l’épouse asthmatique d’un des hommes présents de dormir dans sa chambre, le parking à ciel ouvert et en terre qui se transforme en champ boueux à la moindre averse, la fuite dans la salle de bains que le bailleur dit ne pouvoir réparer avant trois semaines. C’est aussi l’absence de maison de quartier et d’une aire de jeux pour les enfants. « À partir de 10 ans, les gamins sont livrés à eux-mêmes. Soit ils vont vers la délinquance, soit ils rentrent chez eux à ne rien faire », indique l’un des responsables d’un club de sport. « Il faut sortir les gens de ce marasme, de cette tristesse », continue-t-il.

Aina Kuric écoute. En guise de présentation, elle avait précisé faire partie d’un groupe de travail parlementaire sur la banlieue, elle qui a grandi à Creil (Oise). Grâce à son profil – binationale (française et malgache), ex-entrepreneuse, jeune (31 ans), ayant voté contre la loi asile et immigration –, elle bénéficie d’un a priori positif auprès de cette assemblée. Ce qui n’est pas le cas de la politique qu’elle vient défendre. « Maintenant que vous avez le pouvoir, l’Assemblée nationale, la présidence, ayez une politique concrète. Mais rien n’est fait ! Rapportez cela à l’Assemblée nationale, madame, il y a des quartiers qui souffrent. »

Si le bailleur social Le Foyer rémois est mis en cause, la politique du gouvernement l’est aussi. Personne ici ne voit l’effet de l’action d’Emmanuel Macron en termes d’emploi et d’accès aux stages pour les plus jeunes et ceux en formation. La dernière association d’insertion présente a baissé le rideau il y a quelques mois, faute de moyens. « Votre politique ne fait pas son boulot, dit l’un des intervenants. Nous ne sommes pas des statistiques, nous avons des citoyens à former et des enfants à élever. »

Selon les chiffres de Pôle emploi de 2017, le taux d’emploi des 15-64 ans dans le quartier Croix-Rouge plafonne à 37,6 %, quand celui du Grand Reims s’élève à 61,6 %. La part des ménages imposés, selon la Caisse d’allocations familiales, est de 16,5 % quand elle s’établit à 60,1 % dans le Grand Reims.

L’évocation presque mécanique par la députée LREM de la baisse de 30 % de la taxe d’habitation cette année ne provoque aucune réaction de satisfaction. Presque au contraire : les locataires, à la suite de la première séquence de rénovation, ont vu leurs charges augmenter de 50 euros pour un quatre pièces. Ils doivent toujours payer la part de loyer de leur cave, même si celles-ci ont été condamnées par le bailleur. Aina Kuric promet de lui écrire. Ses prérogatives de députée ne lui permettent pas d’intervenir autrement.

Après le flot de témoignages, il lui est difficile de convaincre ses hôtes. Aina Kuric le sent, qui n’en rajoute pas sur les effets de manche mais tient évidemment à lister ce qu’a déjà entrepris le gouvernement : 30 000 places en crèche supplémentaires grâce au plan pauvreté, la bourse aux stages pour les collégiens à travers la stratégie banlieue, la réforme de l’apprentissage, la suppression des cotisations sociales sur le salaire. Un grand mix des réformes censées améliorer les conditions de vie, mais qui ne suscitent pas d’adhésion dans la salle.

Face à l’« isolement » et à l’« abandon » dénoncés au long de cet après-midi gris d’automne, mais aussi à la volonté manifeste de s’en sortir, la députée évite le discours type d'une campagne électorale : « D’ici à la fin de mon mandat, je n’aurai pas réglé vos problèmes. Mais vous avez répété l’expression “vivre ensemble“, alors je pense que l’on peut travailler ensemble. Je sens que vous avez de la volonté, seule je ne peux rien faire. »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Mediapart a suivi la députée de la Marne Aina Kuric dans sa circonscription les 16, 19 et 22 novembre 2018.