Administrateur au Sénat et espion pour Pyongyang? Les révélations de l'enquête

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Mediapart révèle les charges qui pèsent sur Benoît Quennedey, le haut fonctionnaire mis en examen pour « trahison » et « intelligence avec une puissance étrangère ». S'il a été en contact régulier avec les services de renseignement nord-coréens, sa défense conteste la version des faits présentée par le contre-espionnage français.

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Le samedi était à la pluie de pavés et à la moisson de barricades sur les Champs-Élysées. À Dijon, des gilets jaunes ont occupé des voies ferrées. Quand sa mère dépose Benoît Quennedey devant la gare de la capitale bourguignonne, ce dimanche 25 novembre 2018, les trains circulent de nouveau sans entrave. L’énarque de 42 ans s’apprête à rentrer à Paris après deux jours passés auprès de ses parents, loin de l’agitation insurrectionnelle. Une fois dans la gare, des inconnus l’interceptent. Ils sont de la DGSI. Les policiers lui signifient son placement en garde à vue. Il est suspecté de « recueil et de livraison d’informations à une puissance étrangère susceptibles de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ».

Lunettes de soleil sur le nez, Benoît Quennedey assiste tout sourires dans les gradins au défilé militaire lors des 70 ans du régime nord-coréen. © Capture d'écran. Lunettes de soleil sur le nez, Benoît Quennedey assiste tout sourires dans les gradins au défilé militaire lors des 70 ans du régime nord-coréen. © Capture d'écran.

Le lendemain, son appartement dans le Ve arrondissement de Paris et le domicile de ses parents à Dijon sont perquisitionnés. Ainsi que son bureau avec balcon donnant sur les jardins du palais du Luxembourg. Benoît Quennedey est un haut fonctionnaire du Sénat. Dans la soirée, « Quotidien », l’émission de Yann Barthès sur TMC, révèle l’identité et la fonction de celui qui est accusé d’être une taupe nord-coréenne. L’affaire Quennedey a démarré. Aussitôt, ses proches crient au complot.

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En face du métro Pernety, Tropiques revendique son statut, autoproclamé, de « librairie indépendante ». À côté d'une sélection pointue des meilleurs ouvrages du moment, de nombreux livres d'histoire, dont plusieurs consacrés à Marx, Lénine, Staline et la critique du capitalisme. Sur un présentoir, des cartes postales éditées par Tropiques et pastichant avec un humour féroce Christophe Castaner, « AUX GRANDS HOMMES DE MAIN, LA BOURGEOISIE RECONNAISSANTE », ou encore Emmanuel Macron en voleur interpellé par la maréchaussée en une du Nouveau Détective. Derrière une porte, fermée, on peut entendre Dominique Mazuet, le propriétaire des lieux, disserter sur le maoïsme en France auprès de son interlocuteur.

Dans la soirée du vendredi 30 novembre, la librairie du XIVe arrondissement parisien accueille les soutiens de Benoît Quennedey. Une assemblée, rapporte le magazine Society, « de vieux combattants et d’anciens compagnons de voyage » qui dissertent « entre deux bouteilles de beaujolais ». Leur ami est forcément un faux coupable. Une victime expiatoire pour détourner l’attention des gilets jaunes qui s’apprêtent une nouvelle fois à déferler dans Paris. « C’est une accusation ridicule, un mensonge de Macron et des médias », peste Dominique Mazuet, alors interrogé par Society. Dans un communiqué annonçant sa création, le comité Quennedey dénonce des « charges invraisemblables et extravagantes », « une résurgence du délit d’opinion »

Avec ses lunettes ovales, sa voix douce, sa coupe de cheveux en perpétuelle bataille, ses vêtements – chemisette ou costard-cravate – toujours trop amples, ce quadragénaire à l’éternel air d’étudiant germanopratin ne peut pas être un espion.

Et puis les taupes les plus célèbres de l’histoire de France occupaient des postes sensibles : Francis Temperville, docteur en physique nucléaire, travaillait au Commissariat à l’énergie atomique lorsqu’à la fin des années 80 il vend au KGB des documents secret défense ; Georges Pâques, membre de tous les cabinets ministériels de la IVe République, trahissait au profit de l’URSS dans le but d’éviter une troisième guerre mondiale en rééquilibrant les forces en présence.

Benoît Quennedey est lui, depuis 2005, administrateur principal au Sénat, où il est affecté à la direction de l’architecture, du patrimoine et des jardins. Contactés par Mediapart au début de l’affaire, ses parents s’étonnaient : « Notre fils travaillait ces dernières semaines sur les appels d’offres concernant la construction d’un self-service. Il n’avait pas accès à des documents liés au secret défense… » Son job serait la preuve même de son innocence : quand bien même il aurait désiré le faire, Benoît Quennedey n’était pas en capacité de trahir.

Mieux, le haut fonctionnaire n’a jamais caché son attachement au régime de Pyongyang. Un ancien camarade de la promotion René-Cassin de l’ENA raconte à l’AFP que, vingt ans plus tôt, Quennedey « n’avait que des éloges à l'égard de la Corée du Nord et s’élevait avec vigueur contre ceux qui qualifiaient ce régime de liberticide. Il nous expliquait que ce n'était pas un système dictatorial et que cette image était le fruit d’un complot américain ». Dans l’enceinte même de l’ENA, il distribuait des ouvrages à la gloire du « juche », le socialisme nord-coréen élaboré dans les années 1950 afin de se distinguer au sein du bloc communiste.

Une fois au Sénat, Benoît Quennedey continue à distiller sa rhétorique. « Il était plus que borderline et connu comme le loup blanc, confiera au Monde le sénateur (LREM) André Gattolin. Il utilisait clairement le Sénat pour faire de l’influence pour un régime dictatorial ! » Parallèlement à son activité rémunérée au sein de la Chambre haute du Parlement, Benoît Quennedey consacre aussi tout son temps libre à promouvoir une autre idée de la Corée du Nord.

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Deux gradés s’échangent des cigarettes qu’ils fument sans un mot et sous la neige tandis que leurs soldats se mettent en joue. Scène de la vie ordinaire des patrouilles nord et sud-coréennes chargées de faire respecter la sécurité de part et d'autre de la frontière.

Les lumières se rallument dans la salle Marylin-Monroe de la Filmothèque du Quartier latin. On est le 16 juillet 2018. Entre une lithographie de la star hollywoodienne et l’écran blanc, Benoît Quennedey, micro en main, expose devant un parterre d’une trentaine de spectateurs les raisons d’aimer le film qu’ils viennent de voir. Il s’agit de Joint Security Area, le premier chef-d’œuvre signé du metteur en scène coréen Park Chan-wook (on lui doit, entre autres, Old Boy, primé à Cannes).

Le lendemain, Benoît Quennedey écrira sur son blog que le réalisateur « s'est intéressé à la beauté de la fraternisation entre Coréens du Nord et du Sud, dans une ode à la réconciliation et à la réunification », soulignant « un tournant dans la représentation des Nord-Coréens […] qui se démarquent (enfin) des brutes épaisses, assommées par l'idéologie, que l'on retrouve dans tant d'autres films sud-coréens de l’époque ».

Ce faisant, le haut fonctionnaire, qui avait été invité à présenter le film par son diffuseur en manque de spécialistes de la péninsule coréenne, martèle là des thèmes qui sont chers à l’Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) qu’il préside. Cette officine de propagande en faveur du régime de Pyongyang défend le rapprochement de Paris avec la Corée du Nord, la levée des sanctions qui pèsent sur le pays et la réunification avec son rival du Sud. C'est l’ancien sénateur communiste d’Antony, André Aubry, qui avait invité Quennedey à adhérer avant de lui en confier les rênes.

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Les entretiens avec les parents de Benoît Quennedey, avec Aymeric Monville, son éditeur chez Delga, et avec le visiteur de Pyongyang y ayant croisé Quennedey ont été menés par Antoine Perraud à l’occasion du premier article que nous avons cosigné au début de l’affaire. L’article « L’affaire Quenedey » qu’y a consacré Society est disponible dans le numéro du magazine daté du 13 décembre au 9 janvier.

J'ai cherché à rencontrer dans le cadre de cette enquête plusieurs proches de Benoît Quennedey. À l'exception du mathématicien Damien Jamet, ils m'ont renvoyé vers l'avocat de leur ami.