Violences conjugales: les femmes de gendarmes et de policiers ont le plus grand mal à faire valoir leurs droits

Par Sophie Boutboul

Les femmes de policiers ou de gendarmes violentées par leur conjoint osent peu signaler ce qu’elles subissent. À la crainte de ne pas être crues, s’ajoutent bien souvent les menaces du mari d’étouffer la procédure avec l’aide de collègues. Si plainte il y a, certaines se retrouvent avec des procès-verbaux omettant des faits, et face à des professionnels réticents à mettre en cause leurs collègues.

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Mi-septembre 2017, Marion V. est convoquée, avec son ex-conjoint policier, pour un rappel à la loi pour violences réciproques, devant un des délégués du procureur de Paris. Le parcours qu'elle décrit est pourtant celui d'une femme victime de violences conjugales.

Au café où elle attend l’heure du rendez-vous avec son avocate, elle aperçoit son ex-compagnon à travers la vitre. Des larmes lui montent aux yeux. Elle repense aux pressions permanentes, aux menaces de mort, pour lesquelles elle a encore déposé une main courante il y a deux semaines. « À chaque fois que je le vois pour qu’il passe du temps avec notre fils, il est insultant et menaçant, donc je m’arrange pour être toujours accompagnée d’une amie », signale la trentenaire.

À la fin des 20 minutes d’audience, le délégué du procureur lance : « Monsieur, Madame, il faut faire attention, en plus Monsieur, vous devez savoir ce qu’est la loi, surtout avec votre profession. » Marion V. est écœurée de cette réponse de la justice, au vu de ce qu’elle a traversé.

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En avril 2017, après un appel au 3919, le numéro d’écoute destiné aux femmes victimes de violences, Marion V. est dirigée vers l’avocate pénaliste Isabelle Steyer. Elle a déjà déposé trois mains courantes contre son conjoint officier de police judiciaire (OPJ) à Paris. Cela fait plus d’un an qu’elle affirme subir des violences.

« Lors des mains courantes, j’ai raconté les fois où il m’a frappée, secouée et cognée contre un mur alors que j’étais enceinte, où il m’a balancée contre le frigo, puis plus tard, les insultes à notre fils, les “tu fermes ta gueule” quand, bébé, il pleurait la nuit. Le quotidien devenait très compliqué car j’étais effrayée qu’il soit informé des mains courantes par des collègues », relate-t-elle, les mains crispées.

Marion V. part alors plusieurs fois chez sa famille puis revient au domicile, terrifiée. En mai, le conjoint de Marion V. tente de l’étrangler : « Il m’a attrapée à la gorge alors qu’il avait notre fils dans les bras. Je lui ai dit que j’allais déposer plainte. Lui, dans une impunité totale, m’a répondu : “Tu ne connais rien à la loi. Si tu portes plainte, tu vas voir ce qui va t’arriver. T’as pas les moyens de te défendre.” »

Quand elle entre dans le commissariat de l'arrondissement parisien où vit le couple, et qui n’est pas celui où son compagnon exerce, elle y croise son conjoint. Une fois dans un bureau avec une policière, elle se rend compte que cette dernière communique avec l’officier qui s’entretient avec son compagnon : « Elle a reçu un SMS pendant que je lui parlais et m’a dit : “Le collègue va aussi porter plainte”, se référant à mon conjoint. »

L’officier qui entend l’homme vient alors dans le bureau où Marion V. témoigne : « Il m’a dit : “Qu’est-ce que vous allez faire pour votre enfant ? Monsieur veut que ça se passe bien.” » Marion V. indique dans sa plainte que les gardiens de son immeuble sont témoins des insultes proférées par son compagnon, mais la policière ne prend pas leurs coordonnées. Sa plainte sera classée.

« Quand dans une plainte, on nous parle d’un témoin, il est obligatoire qu’il soit convoqué, sinon c’est une erreur dans la procédure », précise Ophélie Bruyenne du syndicat UNSA Police. À la suite de sa plainte, Marion V. quitte définitivement le domicile. Le premier soir, elle dort à son travail puis loge plusieurs mois avec son fils dans un foyer de mise à l’abri mère-enfant, avant de s’installer dans un logement social.

« Le délégué du procureur a parlé de violences mutuelles alors que ce devrait être des violences conjugales de Monsieur sur Madame, pointe MSteyer. Lorsque vous êtes étranglée, c’est vital de se débattre, on ne peut pas considérer que cela veuille dire que Madame a été auteure de violences sur Monsieur. Et comme la plainte est classée, je n’ai même pas pu présenter ses certificats médicaux, ils sont invalidés. »

Marion V. questionne son avocate : « On peut plus rien faire ? » Isabelle Steyer répond : « Il faudrait que vous écriviez au parquet, avec cela on peut avoir l’espoir qu’il rouvre l’enquête et qu’il saisisse l’IGPN [Inspection générale de la police nationale]. L’idée serait de faire un dossier avec vos ITT [incapacités totales de travail], vos mains courantes, votre plainte et le témoignage de la voisine. » Marion V. a sollicité depuis l’association Paris aide aux victimes (PAV75) pour être accompagnée dans la démarche. Sa voisine, qui a assisté à des violences physiques, a témoigné auprès de l’association. Le dossier a finalement été transmis au procureur.

Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’association européenne contre les violences faites aux femmes au travail, remarque un point commun entre les auteurs d’agressions : « La violence est toujours une question de pouvoir, d’assujettissement. L’uniforme, l’arme et le fait que les policiers et gendarmes soient garants de l’ordre public les placent notamment en situation de puissance. Il y a en plus une présomption de bonne foi de leur parole. Les femmes violentées intègrent ce que leur compagnon leur dit, que c’est lui qui sera cru, qu’il va intercéder dans la procédure… »

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Sophie Boutboul est une journaliste indépendante. C’est sa première collaboration à Mediapart.
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