Airbus: l'imperator Enders crée le malaise

Par et

En cinq ans de présidence, Tom Enders a profondément remanié le groupe aéronautique et concentré tous les pouvoirs, affaiblissant son numéro deux, Fabrice Brégier. Les cadres français dénoncent la baisse des budgets de recherche et l'emprise croissante des Allemands.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Les semaines ont passé mais cela ne passe toujours pas. Jamais les salariés d’Airbus (l'ex-EADS) n’auraient imaginé que le groupe se comporterait avec une telle brutalité. Du jour au lendemain, tout le monde est devenu suspect. Ils ont vu débouler dans les bureaux une horde d’enquêteurs chargés de récolter tout ce qui était possible pour alimenter les enquêtes internes sur la corruption (voir notre enquête). Les cadres commerciaux ont vu leur ordinateur et leur téléphone siphonnés, tous leurs documents saisis. « Des méthodes indignes », s’émeut un cadre. « Une pratique normale menée par la direction juridique soutenue par des cabinets juridiques internationaux », assure la direction.

Depuis, une chape de plomb s’est abattue sur le géant franco-allemand de l'aéronautique et de la défense. Les services commerciaux, premiers visés par l’enquête, ne savent plus ce qu’ils doivent faire : le service Strategy and Marketing Organisation (SMO), qui était le centre stratégique commercial, a été démantelé et tous les contrats avec les agents commerciaux à l’étranger ont été arrêtés. Dans les bureaux d’études, les ingénieurs sont comme tétanisés. Tout le monde s’interroge sur l’avenir du groupe, sur ce qu’il adviendra de Toulouse, alors qu’ils voient partir les unes après les autres les figures historiques, celles qui ont fait le succès d’Airbus. Les Français ne semblent plus trouver de place, remplacés par des Allemands et des Américains.

Tom Enders et Fabrice Brégier en avril 2015 à Toulouse © Reuters Tom Enders et Fabrice Brégier en avril 2015 à Toulouse © Reuters

Pour beaucoup, ces derniers événements s’inscrivent dans la marche conquérante de Tom Enders, imperator. En cinq ans, le patron allemand d’Airbus est parvenu à changer le groupe, à coups de réorganisations successives, et à reprendre son entier contrôle. Jamais Airbus n’a connu une telle centralisation du pouvoir.

Les enquêtes internes ont permis de faire taire les ultimes résistances, notent certains observateurs. À la fin du salon du Bourget, lors d’un dîner avec les cadres, révélé par l’agence Reuters, le PDG d’Airbus a annoncé l’ultime étape de sa prise de pouvoir. À l’avenir, a-t-il déclaré, le successeur de John Leahy, mythique directeur commercial d’Airbus Commercial Aircraft (aviation civile), dépendrait directement de lui et non plus de la présidence de cette division, occupée par Fabrice Brégier, comme auparavant. Quand il dirigeait cette même division avant de prendre la tête du groupe, Tom Enders avait pourtant veillé scrupuleusement à faire respecter cette répartition des rôles et des pouvoirs, et à conserver le contrôle stratégique des ventes. Désormais, Tom Enders a tous les leviers en main.

À son arrivée à la présidence d’EADS en 2012, les salariés s’attendaient à de profonds changements. Ils les souhaitaient même. Tous voulaient en finir avec les années d’attentisme et d’abandon de Louis Gallois, qui avait transformé sa présidence en une sorte de haut comité diplomatique franco-allemand, en oubliant tous les enjeux industriels et stratégiques.

Revenir à l’industrie, faire des avions, réorganiser le groupe en gommant les guerres de nationalités : le programme annoncé par Tom Enders convenait très bien aux salariés. D'autant qu'il a immédiatement pris une mesure forte : la création d'un siège social unique à Toulouse, patrie de la filiale Airbus, en lieu et place des anciens sièges de Paris et Ottobrunn (près de Munich). Un symbole de la volonté du patron de transformer ce qui n'était qu'une holding en un groupe industriel intégré.

Mais le projet s’est finalement conclu par une reconstruction à la main de Tom Enders. Pas un secteur n’a échappé à son emprise. Les entités ont d’abord été priées d’abandonner leur nom et leur indépendance pour devenir de simples divisions du groupe, qui a délaissé le nom d’EADS pour celui d’Airbus Group, puis d'Airbus tout court. Ainsi, Eurocopter a été repris en main, transformé en Airbus Helicopters. Les activités défense (ex-Cassidian) et spatiale (ex-Astrium) ont été fusionnées sous l’étiquette Airbus Defence and Space, avec 5 800 suppressions d'emplois à la clé.

Puis toutes les activités non-industrielles des divisions ont été progressivement transférées au niveau du groupe : les finances, le social, le juridique, et enfin la communication à l’été 2016. Une fois fermé l'ex-siège français d'EADS à Paris, boulevard de Montmorency, la dernière étape a consisté à fusionner le groupe Airbus et Airbus SAS (avions civils), sa principale division qui représente 74 % du chiffre d’affaires du groupe. Celle-ci est devenue effective depuis le 1er juillet dernier.  

Chaque mouvement a été une occasion d’éliminer les patrons historiques, tous les responsables de division un peu trop indépendants. Ainsi, le patron d’Airbus Defence, l’Allemand Bernhard Gerwert, accusé d’être trop proche du gouvernement allemand, a été débarqué. Son adjoint et responsable historique de l’activité spatiale, François Auque, a quitté son poste en juillet 2016, suivi par sa garde rapprochée. Il a été remplacé par le directeur de cabinet de Tom Enders, Nicolas Chamussy. Cela a été ensuite au tour de directeurs de programme, celui de la recherche, et enfin, en février, celui de Marwan Lahoud, numéro deux du groupe, poussé vers la sortie après que son champ d’action a été méticuleusement rétréci à chaque occasion. « Tom Enders ne veut voir qu’une tête, la sienne », grince un ancien cadre toulousain.

Personne en interne ne conteste la nécessité de réorganiser Airbus, de supprimer les multiples doublons qui étaient apparus, de construire un ensemble plus intégré et plus efficace. Mais le changement semble s’être mû en mouvement perpétuel. « On bouge pour bouger », assure un cadre dirigeant. Les réorganisations s’enchaînent, les plans d’économie et de suppressions d’emplois aussi. Le dernier plan de restructuration, Gemini, présenté fin novembre, prévoit ainsi la suppression de 1 164 emplois, dont 650 en France, qui paie une nouvelle fois le plus lourd tribut. Le site de recherche basé à Suresnes, qui emploie plus de 650 personnes, figure parmi les premiers sacrifiés. Il doit fermer d’ici la fin 2018.

Les syndicats ont demandé que des propositions de reclassement soient présentées à tous les salariés et qu’il n’y ait aucun licenciement sec. Tom Enders a indiqué aux syndicats qu’il ne pouvait rien promettre à ce sujet. Il ne leur a pas plus donné de réponse aux questions légitimes qu’ils ont soulevées sur l’avenir de la recherche et des activités de défense.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous