Voiture de police incendiée: le politique finit par s'inviter au procès

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Certains annonçaient « un procès politique » ou « politisé », mais l'analyse méticuleuse des faits a longtemps pris le dessus lors du procès du quai de Valmy. Jusqu'au réquisitoire du procureur, qui a mis en furie les avocats des prévenus.

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« Procès politique » ? L’expression avait été utilisée avant le début du procès de la voiture de police brûlée, qui s’est achevé mercredi. Mais de politique, il avait été peu question à l’audience avant le réquisitoire du procureur de la République, les avocats s’attachant surtout aux faits, dans l’espoir de disculper leurs clients. Il n’empêche : si ce procès a suscité tant d’intérêt, ce n’est pas seulement en raison des images spectaculaires de ce véhicule en feu et de cet agent parant les coups d’un manifestant. Le contexte politique, les interventions de l’exécutif, les violences policières, la pression des syndicats et l’attitude du parquet général pendant l’enquête ont constitué la toile de fond de ce procès hors norme. Ils participeront nécessairement de la lecture qui sera faite du jugement, attendu le 11 octobre.

Mercredi, au milieu de sa plaidoirie, Me Antoine Vey a exprimé un sentiment largement partagé dans la salle : « Entendre le procureur m’a convaincu que les hommes de droit ne devraient jamais faire de politique. » Personne ne s’attendait à ce que le procureur Olivier Dabin soit tendre avec les prévenus. Mais bien peu s’imaginaient des propos aussi généraux, aussi politiques, aussi violents. En anticipant et dénonçant des plaidoiries politiques des avocats, il a livré le propos le plus politique qui soit.

Olivier Dabin a ainsi voulu démontrer qu’il n’y avait pas de « complot », un terme jamais employé par la défense à l’audience. « Se cacher derrière le complot, c’est séduisant comme construction intellectuelle. Le complot c’est quoi ? Manuel Valls qui demande des sanctions exemplaires ? Mais vous faites offense à l’intelligence humaine, à la séparation des pouvoirs. » Les liens entre la police et la justice ? La volonté du parquet de nourrir judiciairement les dossiers des renseignements généraux ? « Personne, ici, au parquet de Paris, ne connaît quelqu’un de la DRPP [direction du renseignement de la préfecture de police – ndlr]. »

La voiture de police incendiée le 18 mai 2016 à Paris © Reuters La voiture de police incendiée le 18 mai 2016 à Paris © Reuters
Puis, au motif qu’il se trouve face à des militants antifascistes, le procureur se lance dans la démonstration que la France n’est pas un État fasciste. « Un État fasciste qui laisse se dérouler une manifestation interdite ? (Le rassemblement contre les violences policières qui a dégénéré avait été interdit quelques heures plus tôt.) Lors de laquelle il n’y a pas un seul coup de matraque ? Et pas de violence policière ? Un État fasciste dans lequel deux policiers sont incendiés sans qu’aucun ne sorte son arme ? Un État fasciste qui permet aux détenus d’avoir tous les droits pendant la procédure ? » Le procureur demande à deux reprises : « Où sont les fascistes dans cette affaire ?»

Le procureur relève un incident qui s’est déroulé dans la salle : « On a pu constater que des personnes étaient indésirables. Mais où est l’extrémisme ? Qui fait le tri ? S’en prendre à la police, la justice, la presse. Cela fait beaucoup de garde-fous battus en brèche. » On est bien loin des actes reprochés aux prévenus, et on s’en détache encore un peu plus quand le procureur assimile les prévenus à des anarchistes, et cite « le grand Lénine» : « L’anarchiste est un réactionnaire. » Au milieu de son discours, le procureur a bien tenu à préciser que « les actes sont contestables, les idées ne le sont pas ». Sans pouvoir s’empêcher, quelques minutes plus tard, de qualifier celles des prévenus et de leurs soutiens de « degré zéro de l’intelligence ».

Les peines réclamées par le ministère public sont à l’avenant : 12 mois avec sursis pour les trois prévenus à qui on reproche seulement d’avoir « participé à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires ». Un an de prison ferme, aménageable, contre Thomas, qui a donné des coups de pied et de poing dans le véhicule. Deux et quatre ans de prison ferme contre Kara et contre Ari, qui ont frappé le véhicule à coups de plot métallique. Cinq ans de prison dont deux avec sursis contre Nicolas, qui avait porté les coups de barre de fer à l'agent de police. Cinq ans de prison dont quatre ferme à l’encontre d'Antonin Bernanos. Enfin, huit ans contre le supposé lanceur de fumigène ayant incendié le véhicule de police, absent à l’audience en dépit d’un mandat d’arrêt.

La conclusion logique, selon Me Antoine Vey, d’une « procédure pendant laquelle les choses ne se sont pas déroulées comme elles auraient dû ». Une procédure qui a commencé avec un premier ministre demandant « des sanctions exemplaires » : « Comment imaginer dès lors que le tribunal ne prononcera pas des sanctions lourdes ?» Une procédure qui a été engagée « sur la qualification initiale d’assassinat, avec des conséquences graves ». Qui s’est poursuivie « avec le témoignage anonyme d’un policier, sans qu’on en tire les conséquences, alors que les policiers, on les protège, on n’a pas besoin de les anonymiser ». Une procédure lors de laquelle « [mon] client a été entendu en garde à vue dans un bureau où volaient les drapeaux du syndicat Alliance ». Vendredi, l’avocate d’Alliance, qui s’est porté partie civile, avait comparé cette affaire à l’assassinat terroriste de deux policiers à Magnanville.

Me Vey raconte que Nicolas s’est rendu à la manifestation en voyant passer un message sur Twitter. Lors d’une demande de mise en liberté au cours de sa détention provisoire, il explique que le parquet général a considéré qu’on pourrait reprocher à Nicolas « une association de malfaiteurs en vue de commettre des violences, par le fait qu’il suivait sur Twitter un certain nombre de personnes s’étant rendues à cette manifestation ». L’avocat marque une pause. « À ce compte, on est tous en danger. Ça fait froid dans le dos. »

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