Les éducateurs de rue poussés dehors

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La baisse des dotations aux collectivités locales ainsi que le recentrage de la politique de la ville vont-ils avoir la peau des éducateurs de rue ? Ce métier inclassable, à la croisée des institutions sociales, n'a pas toujours la faveur des élus. Illustration dans la Drôme.

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Montélimar, envoyée spéciale. - Il est quatre heures passées, sortie de collège à Montélimar, dans la Drôme. Mathias et Lise sont postés devant les grilles, face à une nuée d’élèves pressés de quitter les lieux. Un signe de tête, une poignée de main, certains collégiens s’arrêtent pour discuter. Les deux adultes sont éducateurs de rue, membres de la « prèv’ », soit le service de prévention de la ville. Ils n’ont rien de spécial à faire ou à dire à cet instant, simplement montrer leur tête, se rendre « familiers » aux jeunes du quartier.

Finalement, Mathias et Lise emboîtent le pas d’un groupe de garçons. Les baskets raclent le sol, on se moque gentiment, la discussion tourne autour d’une possible sortie au ski, l’année prochaine. Les garçons ont participé à un chantier avec les éducateurs et ont récolté près de 200 euros. Partir à la neige semble être un bon projet. « Ces jeunes-là vont plutôt bien, dit Mathias, mais pour certains, sortir de la ville pour aller faire du ski n’a rien d’évident. »

Collégiens dans la Drôme. © Reuters Collégiens dans la Drôme. © Reuters

Les collégiens s’éparpillent à l’entrée du quartier Pracontal, classé zone prioritaire de la ville de Montélimar. L’environnement est sans surprise. Des immeubles, récemment rénovés, une sorte de placette, et un passage couvert. Les commerces n’ont pas déserté, ni même les services publics. La poste et la mission locale ont pignon sur rue, de même qu’un petit café et un club de boules.

« La restructuration du quartier a duré dix ans, raconte Lise, mais on n’a pas vraiment pensé à un lieu pour les jeunes. » Alors ils traînent, adossés à un muret. Un joint ou deux, le scooter en rodéo, faisant fuir les familles de retour de l’école. Un membre du groupe occupe le devant de la scène. Jeune maçon, il dit chercher du boulot, pour éviter de payer son code « centime par centime », tout en assurant tenir tout le trafic de drogue du coin. Se souvient surtout de ce plan miracle, une nuit d’inventaire, dans un supermarché : « Dix euros de l’heure, bouteille de Coca et pains au chocolat gratis »… Les chantiers de débarrassage de cave proposés par les deux éducateurs l’intéressent, mais cinq heures maximum payées au Smic, c’est pas le Pérou.

Un autre, mutique jusque-là, joue au dur, profite de la présence de la journaliste parisienne pour jouer la provocation, parle de Daech, promet que « tout va péter », et ils vont bien voir, « ces mécréants ». Entre deux fanfaronnades et le sentiment de panique (« Et Marine Le Pen, elle va faire quoi ? Elle va renvoyer tous les Arabes ? »), les deux éducateurs tentent une percée : « Tu as une carte d’identité française, pourquoi veux-tu être renvoyé ? » Ils évoquent des possibles, formation, boulot permis. Quand Mathias et Lise partent, le gros dur les supplie de rester, « pour discuter ».

Patrick Labaune, président (LR) du conseil départemental de la Drôme © DR Patrick Labaune, président (LR) du conseil départemental de la Drôme © DR
Minuscule aperçu du boulot de la « prèv' ». Intangible, patient. Et depuis la baisse des dotations des collectivités locales, sérieusement menacé. Dans la Drôme, près de la moitié des postes pourraient disparaître début 2016. Le conseil général, dirigé par Patrick Labaune (député LR), a en effet décidé de sabrer dans l'enveloppe de la prévention spécialisée, le budget passant de 1,8 million à 840 000 euros. Concrètement, c'est près de la moitié des postes qui pourraient disparaître. Et la situation est tout aussi catastrophique dans plusieurs départements français. Montés en collectifs depuis quelques semaines, les éducateurs relaient des chiffres impressionnants. Dans l'Eure-et-Loir, le Bas-Rhin, les Alpes-Maritimes, la baisse du budget alloué à la prévention spécialisée est de 50 %. En Basse-Normandie, un tiers des postes vont disparaître. Dans les Yvelines, 70 postes (sur 140) seraient dans la balance. Dans le Loiret, la Mayenne ou l'Yonne, c'est une suppression totale des services qui est envisagée.

Pour ces professionnels, tous les signaux sont au rouge. Car la diminution drastique est à relier à la nouvelle géographie des quartiers prioritaires. En octobre dernier, le gouvernement a opté pour une politique de la ville resserrée autour de 1 300 quartiers, contre 2 600 précédemment, afin de « concentrer les efforts sur les quartiers les plus pauvres ». Et comme d'autres, le chef du département de la Drôme a tranché : la prévention, c'est seulement pour les zones prioritaires.

À Montélimar, les trois quartiers où interviennent les éducateurs de rue restent concernés par la politique de la ville. « Nous sommes les grands gagnants du département, ironise Kadem Tebib, chef de service de la prévention spécialisée à Montélimar, déléguée à l'association La Sauvegarde de l'enfance. De quatre, on passe à six postes. Sauf qu'ils ne sont pour le moment pas financés de manière pérenne mais sur deux ans seulement et qu'on a déjà perdu un certain nombre de postes les années précédentes. » Deux ans de visibilité, pour un travail de fourmi, c'est trop peu. Lise se rappelle ses premières visites avec son ancienne collègue à Pracontal, et les jets de pierre une fois le dos tourné. Elle a mis du temps à revenir. Est finalement revenue. « Tu ne t'appuies pas à un mur dont tu n'as pas testé la solidité, philosophe Mathias. Disons qu’ici, les jeunes vérifient pierre par pierre avant de s’appuyer. » Sa collègue confirme : « Quand ils sont en groupe, on n'essaye pas vraiment de les prendre au mot, l'effet d'entraînement est trop fort, on rentre simplement dans le décor. Ça ne nous empêche pas de travailler ensuite individuellement sur les problèmes qu'ils rencontrent. »

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Les noms de tous les jeunes interrogés ont été modifiés, à leur demande. La plupart des éducateurs ont également préféré ne pas donner leur nom de famille.