Violences sexistes: «Le porno n’a pas plus d’influence que la pub»

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Deux propositions de loi discutées au Parlement, contre la haine en ligne et contre les violences conjugales, veulent restreindre l’accès des mineurs à la pornographie. Eva Vocz, trésorière du Syndicat du travail sexuel, explique pourquoi son organisation combat les deux dispositions. 

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Pour lutter contre la haine en ligne d’une part, et les violences conjugales d’autre part, deux propositions de lois LREM ont eu la même idée : créer de nouvelles dispositions pour tenter d’empêcher les mineurs d’accéder à la pornographie sur Internet. 

Emmanuel Macron lui-même avait fixé la ligne en novembre 2017 : « La pornographie a franchi la porte des établissements scolaires, comme naguère l’alcool ou la drogue. Nous ne pouvons pas d’un côté déplorer les violences faites aux femmes et de l’autre fermer les yeux sur l’influence que peut exercer sur de jeunes esprits un genre qui fait de la sexualité un théâtre d’humiliation et de violences faites à des femmes qui passent pour consentantes. »

Plus récemment, le président de la République dénonçait « la brutalité qui va avec ces images » et souhaitait la mise en place d’un « contrôle parental par défaut ».

Le 17 janvier, les professionnels d’internet ont été invités à signer un protocole rédigé par les secrétaires d’État chargés de la protection de l’enfance, Adrien Taquet, et du numérique, Cédric O, au terme duquel ils devront proposer au moins un outil gratuit ou des « solutions intégrées », activables par les parents, pour protéger les mineurs contre toute exposition à des contenus pornographiques.

Adoptée la semaine dernière en deuxième lecture par l’Assemblée nationale, la proposition de loi Avia fait figurer la pornographie accessible aux mineurs parmi les contenus « manifestement » illicites que les plateformes du web (dont la liste reste à définir) devront supprimer en 24 heures en cas de signalement. Comme pour toutes les publications visées par cette loi, le risque est celui d’une surcensure propulsée par algorithmes. 

La proposition de loi contre les violences conjugales, discutée mardi 28 janvier à l’Assemblée, prévoit quant à elle, dans son article 11, qu’une « simple déclaration » de l’utilisateur-trice affirmant qu’il ou elle a plus de dix-huit ans ne suffira plus à exonérer de sa responsabilité un site diffusant du contenu pornographique. 

En elle-même, la diffusion d’un message porno « susceptible d’être vu ou perçu par un mineur » est déjà punie de trois ans d'emprisonnement et 75 000 euros d’amende par l’article 227-24 du Code pénal. Pas suffisant, estime manifestement le gouvernement.

Les deux dispositions en préparation suscitent la colère des travailleuses-eurs du sexe, qui dénoncent non seulement l’aggravation de la censure qu’elles et ils subissent déjà, mais aussi les risques qu’elles font peser sur leur activité elle-même et sur les conditions dans lesquelles elle s’exerce. Et elles ne résoudront, affirme Eva Vocz, trésorière du Syndicat du travail sexuel (Strass), actrice porno et cam girl, ni le problème des violences conjugales, ni celui des violences en ligne. Entretien.

Eva Vocz : « Si autant de jeunes vont vers le porno, c’est qu’à l’école on ne parle pas de sexe. » © Maïa Izzo-Foulquier Eva Vocz : « Si autant de jeunes vont vers le porno, c’est qu’à l’école on ne parle pas de sexe. » © Maïa Izzo-Foulquier

Mediapart. Il y a eu une époque où les jeux vidéo étaient accusés de provoquer la violence, aujourd’hui c’est le tour du porno… Qu’en dites-vous ?

Eva Vocz : Je n’ai pas l’impression que le porno ait une telle influence sur les comportements, quel que soit le type de pornographie. Ça n’a pas plus d’influence que la pub, le cinéma non pornographique, la représentation des femmes dans certains médias…

On est dans une société sexiste, ce qui se reflète dans ses représentations. Porno et jeux vidéo ne sont pas responsables, ce sont plutôt les lois qui sont responsables du sexisme.

Je trouve ça assez stigmatisant pour les actrices qui subissent déjà pas mal de slut shaming [l’humiliation de femmes considérées comme “salopes” – ndlr], et pour l’ensemble des femmes qui auraient une sexualité affirmée. On leur dit déjà « t’avais qu’à pas sortir », « il fallait porter un pantalon »… Le fait d’inscrire le porno dans la loi sur les violences conjugales produit l’effet inverse de celui recherché. 

Ces lois fragilisent le porno éthique, féministe, queer, et les artistes comme Romy Alizée (lire sa tribune dans Libération). Une loi qui empêche les représentations des sexualités va donner encore plus de monopole à du porno mainstream. 

La loi Avia concerne les contenus « manifestement » illicites. Où est la limite d’un contenu « manifestement pornographique » ? 

Sur Facebook, L’Origine du monde, c’est porno. Sur Instagram, la prévention contre le VIH, c’est porno… Cela peut être du contenu sexuellement explicite mais aussi artistique, érotique… Le champ est hyper vaste et dépend des politiques des réseaux sociaux.

Aux États-Unis, les lois Sesta-Fosta [votées en 2017 – ndlr], destinées à empêcher le trafic sexuel en ligne, ont eu des conséquences sur tout l’Internet et créé une surcensure sur Facebook, Instagram, Tumblr… Ces lois censurent aussi les comptes activistes. Sur la page Facebook du Strass, un événement caritatif a sauté en deux secondes alors qu’il n’y avait rien de pornographique. De même, la loi Avia va renforcer ces gros réseaux sociaux et accélérer le délai de suppression. 

On voit mal le lien avec les propos haineux ? 

Je ne vois pas le lien non plus ! C’est hyper stigmatisant. 

« Je ne crois pas que cette loi va aider quiconque »

Concrètement, quels problèmes vous pose la censure sur les réseaux sociaux ?

Je suis aussi cam girl. Si je veux être indépendante, mon outil de communication, ça va être les réseaux sociaux. Donc si mon compte est supprimé, je perds mon indépendance et je ne peux plus me passer de grosses plateformes comme Chaturbate, qui prennent de grosses marges, pouvant aller de 30 % à 70 %. Donc la conséquence sur mon porte-monnaie est importante. 

Si le porno indépendant est fragilisé, en tant qu’actrice, je vais moins tourner pour des trucs qui me plaisent et plus pour du mainstream, où les conditions de travail ne vont pas être les mêmes. En gros, c’est le porno indépendant qui va se retrouver ciblé sous prétexte de lutter contre les violences conjugales. C’est absurde.

Si on croit que le porno a une influence néfaste, alors il faudrait soutenir le porno indépendant, queer… Nous sommes intermittent·e·s du spectacle, spécialité érotisme et pornographie, mais on ne bénéficie pas de ce régime. J’aimerais mieux m’occuper de ça que des lois stigmatisantes.

Il y a aussi des conséquences pour des médias comme Le Tag parfait [qui suit l’actualité du secteur – ndlr], qui risquent de se trouver fragilisés. Aujourd’hui, on ne peut pas partager l’adresse de ce site sur Facebook. Des médias comme celui-là, en accès gratuit, se retrouvent à devoir faire payer des abonnements et il n’y a plus d’accès libre à la réflexion [qu’ils proposent].  

Sur le profil Twitter d'Eva Vocz. © DR Sur le profil Twitter d'Eva Vocz. © DR

Les personnes prostituées sont-elles aussi menacées par ces deux lois ?

En France, en raison de la loi « contre le système prostitutionnel » de 2016, il est impossible de faire un site indépendant, et les plateformes sont hébergées à l’étranger. Mais cela reste un moyen de mise en relation entre un travailleur et son client, je n’appelle pas ça du proxénétisme. Heureusement, en raison des observations de la Commission européenne, le proxénétisme n’a pas été retenu dans la loi Avia. 

En Suisse, l’État soutient le site Call me to play, un site gratuit pour les escorts, créé en lien avec des associations. Ils se sont dit, plutôt que la prohibition, on va donner des outils pour réduire les violences. C’est en cela que je trouve vraiment la France hypocrite. Pour l’ensemble des métiers du travail du sexe, il y a une prohibition très forte, sous prétexte de réduire l’activité. 

Ces deux lois veulent seulement empêcher l’accès des mineurs…

OK, aujourd’hui, le fait de cliquer sur « OK, j’ai 18 ans » est inefficace. Mais la carte d’identité, ça a été tenté au Royaume-Uni et ils ont renoncé car c’était en contradiction avec les lois de protection des données. En Australie, ils parlent de reconnaissance faciale pour la clientèle, imaginez ce genre de trucs hacké, c’est horrible !

À chaque fois, les solutions sont inapplicables ou inefficaces, et de toutes façons il est toujours possible pour les jeunes d’utiliser un VPN, c’est ce qui s’est passé en Inde (lire cet article uniquement si vous êtes majeur). Une fois le VPN installé, il est plus facile d’aller dans le dark web et pour le coup de trouver de la pédopornographie ou du revenge porn, des choses condamnables à raison, alors qu’il faudrait arrêter de faire un tabou total auprès des jeunes. 

Si autant de jeunes vont vers le porno, c’est qu’à l’école on ne parle pas de sexe, c’est toujours abordé de manière médicalisante, et avec des représentations biologiques erronées. Il n’existe pas d’éducation à la notion de consentement, le travail de prévention des IST et MST est très peu abordé. C’est plus sur ce champ qu’il faudrait que l’État investisse. S’il y a un problème de violences sexistes et sexuelles, c’est peut-être un manque de prévention. 

Par ailleurs, dans la lutte contre le revenge porn, dans les faits, les plaintes n’aboutissent pas. Si une jeune fille est victime, on va la faire changer d’établissement mais il n’y a pas de condamnation des agresseurs.

L’outil mis en place par la loi Avia, c’est le signalement des contenus illicites. Craignez-vous de subir des campagnes de signalement ? 

Il y a déjà des raids de signalement venant de prohibitionnistes, comme le collectif Abolition PornoProstitution. On se fait cyber-harceler. Et ce n’est pas que par des masculinistes, mais aussi par des femmes prohibitionnistes. 

Alors en tant que victimes de ce cyber-harcèlement, la loi Avia pourrait-elle vous aider ? 

Il m’arrive de signaler parfois des contenus putophobes, quand c’est hyper violent, ou ciblé contre quelqu’un. Jamais les messages ne sont supprimés par Facebook et Instagram ! 

Je ne crois pas du tout que la loi va aider les personnes LGBTQI, les personnes racisées, je ne crois pas que cette loi va aider quiconque. Je ne suis pas du tout en accord avec cette proposition de loi. 

Les géants du web ne sont pas réputés pour être safe, et ce n’est pas en leur donnant plus de pouvoir qu’il va y avoir sur Internet un espace de bienveillance… Au contraire, on ne pourra plus visibiliser les propos haineux, je pense par exemple à tous les comptes qui, sur Instagram, montrent le racisme qui existe sur Grindr [application de rencontres gays]. Je ne fais pas confiance à la loi pour lutter contre la putophobie sur Internet.

Le Strass, les travailleuses-eurs du sexe, ont-ils été consultés dans l’élaboration de ces lois ? 

La loi s’est construite avec des associations prohibitionnistes et un gros producteur de porno. Mais aucune actrice n’a été reçue, ni le Strass. C’est comme cela qu’on en vient à des lois absurdes, qui sont faites sans nous. Alors qu’une actrice comme Nikita Belluci, qui a beaucoup parlé de cyber harcèlement dans les médias, aurait pu être contactée, elle aurait des choses à dire… C’est hyper sexiste de faire des lois sans nous et de demander aux producteurs plutôt qu’aux actrices. 

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