Jordan Bardella et la banlieue, les contradictions du RN

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Presque à chacune de ses interventions, la tête de liste, âgée de 24 ans, met en avant son ancrage dans le «9-3». Jordan Bardella a pourtant dit sur la banlieue à peu près tout et son contraire, au gré des courants dominants dans son parti.

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« J’ai grandi dans une cité HLM du 93, où j’ai été confronté très tôt à un certain nombre de problèmes : la violence, le communautarisme, qui m’ont fait prendre conscience assez vite du besoin de m’engager. Mon environnement a participé à mon éveil politique », expliquait récemment Jordan Bardella dans un entretien à Nice-Matin.

De meeting en meeting, d’interview en interview, la jeune tête de liste RN (ex-FN) aux européennes répète depuis des mois le même discours. Celui d’un engagement né à l’ombre d’une cité de Seine-Saint-Denis, qui lui confère certaines convictions. Sauf que ses « convictions » sur la banlieue n'ont cessé de varier.

Outre sa jeunesse, Bardella offre au RN – dont le vote est souvent associé au périurbain pavillonnaire ou à la ruralité – le visage de la banlieue. Un territoire jeune et populaire avec une forte population immigrée où le RN a encore bien du mal à s’implanter. Un territoire de conquête donc.

Dans ce scrutin européen, face au candidat de LR François-Xavier Bellamy que Marine Le Pen raille comme « Versaillais », le RN n’est pas mécontent de mettre aussi en scène la droite bourgeoise contre une extrême droite proche du peuple.

« Ce n’est pas un bobo parisien. Il sait ce que les gens vivent en banlieue et c’est évidemment un atout », assure Kelly Betesh, ancienne du FN passée chez les Patriotes de Philippot et très proche de Jordan Bardella à l’époque de ses premiers pas politiques dans le 93.

Jordan Bardella sur un marché de Seine-Saint-Denis. © extrait d'un reportage AFP Jordan Bardella sur un marché de Seine-Saint-Denis. © extrait d'un reportage AFP

Originaire de Drancy, Bardella, qui a adhéré au Front national à 16 ans, y a connu un parcours fulgurant. En juillet 2014, alors qu’il n’a que 19 ans, il est propulsé secrétaire de la fédération de Seine-Saint-Denis. Aux élections départementales de 2015, l’étudiant en droit laboure le territoire de Tremblay et obtient au second tour, face au Front de gauche, 40 % des voix.

Jordan Bardella est alors étiqueté « philippotiste », ce qui – à l’époque où le numéro 2 du FN est encore tout-puissant dans le parti – est gage d’une ascension rapide. « Il était extrêmement jeune, mais il s’exprimait déjà très bien, avait un vrai talent », se souvient Yasmine Benzelmat, conseillère régionale FN d’Île-de-France qui a quitté le groupe, mais qui le côtoie pendant la campagne commune des régionales en 2014-2015.

Repéré par l’appareil, il se voit confier en 2016 l’animation du collectif « Banlieues patriotes », un de ces collectifs lancés par Florian Philippot pour ouvrir le FN à des populations encore rétives au vote d’extrême droite (à l’image du collectif « Racine » qui vise à séduire les enseignants, du collectif « Clic » pour le monde de la culture…). Bardella, de parents italiens, doit incarner au FN une jeunesse urbaine qui vit dans des quartiers où la population est fortement mélangée.

L’historienne Valérie Igounet le rappelle : « Le vote FN des Français d’origine étrangère était devenu un enjeu important pour le parti de Marine Le Pen qui pensait avoir un réservoir de voix en banlieue. Elle cherchait aussi à imposer de nouvelles figures et Bardella correspondait parfaitement au profil. »

Guy Deballe, qui a milité dix ans au PS, est nommé secrétaire général du collectif « Banlieues patriotes ». Originaire de Centrafrique, il est, lui aussi, censé donner un nouveau visage au FN. « Notre analyse était qu’une partie de la population urbaine, périurbaine avec des origines très différentes était orpheline politiquement, affirme-t-il. Nous voulions toucher une population qui avait soupé des discours de type SOS Racisme, Touche pas à mon pote. Et montrer que ces Français issus de l’immigration n’étaient pas forcément abonnés au vote de gauche. »

« Pour moi, le but était que le FN prenne à bras-le-corps dans ces quartiers des questions comme le logement, le transport, qu’il parle de sécurité aussi, mais pas uniquement », détaille Florian Philippot.

Il faut intégralement revoir le logiciel du FN sur les quartiers. « Le FN était un parti qui avait une image très négative de la banlieue. Nous pensions que l’impact d’une stratégie à rebrousse-poil permettait d’agréger un électorat en attente d’une offre politique », poursuit Guy Deballe qui a aujourd’hui pris du champ. Il se souvient que le discours d’alors sur les habitants de zones urbaines sensibles se résumait souvent à « ils ne sont pas de souche » et « ce sont des assistés » quand ce ne sont pas, évidemment, des terroristes en puissance.

Jordan Bardella tient alors la ligne « inclusive » de Philippot qui lui enjoint de faire ses premières télés depuis la Seine-Saint-Denis. « C’était un jeune homme avec une certaine ouverture d’esprit qui me disait qu’il fallait parler d’éducation, d’emploi, de logement », affirme Florian Philippot.

Jordan Bardella s’alarme alors des difficultés des jeunes de banlieue à monter leurs propres boîtes. « Dans les quartiers, il existe de réelles frustrations de la part de jeunes qui veulent créer une entreprise et qui ne sont pas forcément à l’aise dans le système classique », explique-t-il dans un entretien à L’Opinion vantant une Seine-Saint-Denis dynamique, « premier département créateur d’entreprises en France ».

Son discours sur l’immigration ou l’islam laisse aussi entendre qu’une convergence peut se faire autour du patriotisme. « Le FN s’adresse et a vocation à s’adresser à tous les Français. Tous ceux qui s’identifient comme tels. Et parmi ces Français qui se sentent pleinement citoyens, pleinement épanouis dans leur citoyenneté, dans leur nationalité, eh bien, il peut y avoir des Français issus de l’immigration. Il peut y avoir des Français de religion musulmane », affirme-t-il dans un reportage de l’AFP.

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