Albert Fert : "Gardons un CNRS fort pour réussir la réforme de la recherche"

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Alors que le CNRS est en pleine tourmente, le prix Nobel de physique 2007 prend la défense de l'organisme, qu'il décrit comme le "moteur principal" de la recherche en France. La ministre de la recherche, Valérie Pécresse, a reçu vendredi associations et syndicats pour tenter de calmer la crise. Dans cet entretien à Mediapart, Albert Fert détaille les forces actuelles de la recherche française, les liens qu'il estime être insuffisants entre privé et public et les pistes d'une réforme.

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Albert Fert © DR Albert Fert © DR

 

Prix Nobel de physique en 2007, Albert Fert n'est pas seulement l'un des plus prestigieux scientifiques français : il est aussi un témoin privilégié de la réforme en cours de la recherche. C'est lors d'une cérémonie d'hommage au physicien que Nicolas Sarkozy a prononcé son discours programmatique sur la recherche, annonçant la transformation du CNRS en agence de moyen (lire également l'onglet "Prolonger").

 

Il prend aujourd'hui la parole pour défendre le CNRS, principal "moteur" de la recherche hexagonale. Il pose des conditions à sa transformation en instituts, s'inquiète d'un financement à trop court terme et, s'il reconnaît au politique le rôle de fixer des priorités à la recherche, il s'oppose au pilotage des orientations scientifiques par les gouvernants. Surtout, il replace la réforme du CNRS dans le contexte de la profonde mutation du monde international de la recherche.

 

Que pensez-vous de la réforme en cours du CNRS?
On ne peut parler de réforme du CNRS sans expliquer le contexte. En fait, on est dans un long processus. La mutation du système de recherche français a commencé en 2006 avec la création de l'Agence nationale de la recherche (ANR) et de l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (AERES). Puis, elle s'est poursuivie en 2007, avec la loi dite d'autonomie des universités (LRU). De son côté, le CNRS se transforme pour s'adapter à ce nouveau paysage.

 

 

Extrait audio : à quoi sert le CNRS?

Albert Fert

Mediapart

 

 

Ces réformes vont dans le sens de la constitution d'une «économie de la connaissance». Que pensez-vous de l'idée que la recherche doive se mettre au service de la croissance économique ?

 

Notre économie a besoin d'une recherche performante. Il est clair, par exemple, que nous résisterons à la concurrence des pays asiatiques dans le domaine des industries de haute technologie si nous conservons notre avance dans les recherches de pointe.

 

Mais tout se tient. Il faut d'abord des recherches fondamentales, a priori éloignées des applications, mais qui sont le socle de recherches plus finalisées. Délaisser les premières c'est stériliser les secondes. Et puis il y a également les sciences du vivant et ses applications en médecine, et aussi des domaines de recherche, par exemple en astrophysique, physique des particules, archéologie, histoire, etc., que l'on doit développer simplement pour faire progresser la connaissance du monde dans lequel nous vivons.

 

La nécessité d'un équilibre entre ces divers types de recherche est partagée par l'ensemble de la communauté internationale de la recherche.

 

 

Cette économie de la connaissance passe par la création d'indicateurs de performance, le financement sur projet et appels d'offres, la contractualisation... Ces nouvelles formes de management vous semblent-elles en mesure de renforcer la recherche ?

 

On peut amener de nouveaux outils, l'ANR et l'AERES par exemple, mais il faut les introduire intelligemment après une analyse des forces et des faiblesses du système précédent. En bref, il faut amener de nouveaux outils tout en conservant les meilleurs outils actuels. De mon point de vue de scientifique (de scientifique travaillant dans un laboratoire à l'interface entre recherche publique et entreprise), un très bon outil, à qui l'on doit la qualité de notre recherche aujourd'hui, est le CNRS.

 

 

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Quand vous avez reçu le Prix Nobel l'année dernière, vous avez déclaré que dans un système financé par l'ANR, vous n'auriez pas trouvé d'argent pour vos recherches. Condamnez-vous ce système ?

 

Une agence comme l'ANR est utile. Un financement sur projet est un levier pour impulser des axes (les thèmes sélectionnés par l'ANR) où ont été identifiés des besoins de la société. Egalement il stimule l'émulation entre les équipes.

 

Pour en revenir aux recherches qui ont été récompensées par mon prix Nobel, une ANR n'aurait pas connu l'idée nouvelle d'une électronique exploitant le spin de l'électron et n'aurait pas programmé de thème sur cet axe. Au CNRS, la possibilité d'un dialogue direct entre chercheur et Direction scientifique m'a permis d'expliquer mes idées et d'obtenir les financements nécessaires.

 

Avec une agence comme l'ANR, j'aurais pu essayer d'être financé dans la catégorie de projets hors thème (« projets blancs »), mais avec la faible proportion de financements de projets blancs dans l'ANR d'aujourd'hui (moitié moins qu'à la National Science Foundation américaine), mes chances pour un projet hors des modes auraient été faibles. Un financement sur projet ponctuel peut aussi disperser les efforts.

 

Coordonner l'activité d'un labo n'est pas facile si chaque équipe a envie d'aller chercher du financement sur les derniers thèmes « à la mode ». Je ne veux pas cependant être trop critique pour une ANR encore jeune et imparfaite. Je dirai seulement que l'ANR ne peut remplacer un organisme comme le CNRS pour coordonner la recherche au plan national et structurer les labos. L'argent public sera mieux utilisé si on arrive à un équilibre entre financement par des organismes comme le CNRS et financement ANR (avec aussi plus de projets blancs à l'ANR).

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Cet entretien avec Albert Fert a été réalisé par téléphone le 22 juin 2008. Le physicien avait émis le souhait de le relire avant publication, ce qui a été fait. Il a en partie réécrit ses propos (essentiellement les parties qui se trouvent en pages 1 et 2 de notre présentation). S'il n'a rien changé au fond, il a modifié la forme, enrobant ses dires d'une plus grande prudence. Nous publions cette version corrigée de l'entretien, complétée de quelques extraits audio.