Réfugiés: ces traumatismes produits par l'exil

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Pour les réfugiés fuyant leur pays, l'exil est une nécessité s'ils veulent survivre. Mais quel repos trouvent-ils à leur arrivée ? Mediapart a demandé au psychologue clinicien Omar Guerrero, qui reçoit des patients, adultes et enfants, au centre Primo-Levi à Paris, de décrire les maux avec lesquels vivent ces personnes débarquées par centaines de milliers sur les côtes européennes cette année. 

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Psychologue clinicien, Omar Guerrero travaille au centre de soins Primo-Levi, dont la mission est d’accueillir des exilés ayant subi des violences dans leur pays d’origine. Dans les locaux de l’association, situés dans le XIe arrondissement de Paris, il reçoit des adultes aussi bien que des enfants. Mediapart est allé à sa rencontre pour essayer de comprendre ce que ressentent ces familles qui traversent l’Europe en quête de sécurité – plus d'un million de personnes ont débarqué via la Méditerranée cette année, selon les dernières estimations de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Du choc qui les a décidées à partir, aux périls rencontrés sur la route des Balkans : nous lui avons demandé si elles parvenaient à trouver le repos. À leur arrivée, la désillusion les guette. Le contexte post-attentats, en France notamment, les fragilise. L’opinion publique, après avoir été saisie d’émotion à la suite de la diffusion de la photo d’Aylan, cet enfant syrien dont le corps a été retrouvé échoué sur une plage turque, semble s’être retournée d’un coup, la compassion laissant même la place à la réprobation depuis qu’il a été établi que deux des kamikazes du Stade de France ont emprunté le même chemin que les réfugiés.

Au cours de l’année 2015, 361 personnes ont été accueillies au centre Primo-Levi, sachant qu’en moyenne chaque patient est reçu 16 fois. Les lieux de ce type, dédiés à la prise en charge psychologique et médicale, se comptent sur les doigts d'une main, alors même que les besoins sont criants. En l'absence d'interprètes, les hôpitaux peinent en effet à recevoir ces personnes dans des conditions adaptées. Ces derniers mois, une hausse des demandes a été enregistrée au guichet de la structure, mais faute de moyens supplémentaires, elle n’a pu ouvrir ses portes à davantage d’exilés.

Omar Guerrero dans son cabinet du centre Primo-Levi, en novembre 2015. © CF Omar Guerrero dans son cabinet du centre Primo-Levi, en novembre 2015. © CF
L’une des spécificités de l’exode que connaît l’Europe est qu’il est principalement constitué de personnes fuyant un conflit. Beaucoup partent de chez elles du jour au lendemain, parce qu’elles y sont contraintes, sans espoir de retour. Les obstacles sur leur chemin pour échapper à cette situation sont innombrables. Quels traumatismes reviennent le plus fréquemment lorsqu’elles se confient à vous ?
 
En tant que clinicien, la question que l’on se pose est moins de savoir quels sont les traumatismes que quelles sont les causes de ces traumatismes. Pour certaines familles, ce sera la perte d’une maison. Une maison construite laborieusement, démolie d’un coup. Pour d’autres, le déclencheur prendra la forme de menaces explicites, cruelles, de mort ou de viol, sur les parents ou les enfants, qui conduisent à tout quitter dans l’heure. Cela peut être aussi des conditions d’emprisonnement atroces ou des abus de la part des passeurs. Beaucoup de réfugiés vivent un double traumatisme : ils se sentent dépouillés du fruit de leur travail, de leur vie, ils ont peur, ils fuient ; et pourtant parfois, une fois arrivés à destination, en France par exemple, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), chargé d’examiner leur demande, n’entend pas leur désarroi. Parfois, l’autorité leur répond qu’ils n’apportent pas suffisamment la preuve de leur malheur, qu’ils ont l’air en bonne santé, qu’ils n’ont pas de cicatrices, que leur récit est stéréotypé, qu’ils ont acheté une histoire quelque part. Ils sont venus en France ou en Europe chercher une forme de reconnaissance, et ils obtiennent un refus. Ce rejet pour eux est terrible. Ils se demandent s’ils sont fous. C’est souvent à ce moment-là qu’ils décident de consulter. Nous sommes un dernier recours, ils ont besoin qu’enfin quelqu’un les croie.
 
Qu’est-ce que vos patients expriment en premier, ce qui les a poussés à fuir leur pays d’origine ou les obstacles du périple clandestin ?
 
La temporalité des deux expériences n’est pas la même. Ces personnes sont poussées sur les routes parce qu’elles ont subi des violences – des bombardements, des violences physiques, des vols à répétition de leurs biens. S’opère ensuite une dilatation du temps. Le parcours du combattant commence. C’est le choc : elles ne s’attendaient pas à rencontrer autant d’obstacles sur leur parcours. Elles parlent parfois de cela en premier car c’est ce qu’elles ont enduré en dernier. Certains de mes patients ont traversé la Méditerranée depuis la Libye, principalement des Érythréens, des Soudanais et des Nord-Africains. Ils expriment en priorité leur désespoir. La confrontation avec la mort est pour eux une obligation. Le choix auquel ils ont été confrontés est simple : soit ils restaient chez eux et mouraient, soit ils tentaient leur chance au péril de leur vie. Beaucoup arrivent et disent qu’ils n’ont plus de vie. « Je suis un mort vivant », j’ai souvent entendu cette phrase. Ou alors : « Ma vie ne sert plus à rien, mon corps a été utilisé, ma famille a été tuée, je n’ai rien à perdre. » Ces personnes sont comme suspendues. Les familles qui fuient la Syrie quittent des décennies d’oppression. En traversant la mer Égée, les pères et les mères connaissent les risques qu’ils font peser sur leurs enfants, mais ils le font parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Pour eux, c’est ça ou la mort certaine. J’en connais qui ont perdu un enfant en route. Mais ils disent qu’en restant chez eux, ils auraient perdu tous leurs enfants.
 
Vous travaillez avec des enfants. Comment vivent-ils ce qui leur arrive ?
 
Les enfants que je reçois sont en manque de lumière. Ils sont en quête de repères. Ils ont besoin de savoir qui est qui, qui fait quoi, sur qui ils peuvent compter. Ils veulent savoir s’ils doivent obéir à leurs parents ou pas. Ils demandent si leurs pères, qui pour certains se sont fait tabasser sous leurs yeux, sont fiables. Vont-ils pouvoir les protéger ? Il faut prendre en charge ces traumatismes dès que possible car, s’ils sont laissés à l’abandon, ils peuvent se transformer en actes graves. Notre référence au centre Primo-Levi est la psychanalyse. C’est le pourquoi qui nous intéresse. Ces enfants qui voient leurs parents fuir la police, ou monter dans un bateau pour un voyage périlleux, reçoivent deux messages néfastes. Le premier concerne leur rapport à la loi. Le doute risque de s’installer : en fuyant la police, leurs parents cherchent-ils à échapper à leurs obligations ? Les représentants de l’ordre sont-ils injustes pour que leurs parents courent en les voyant ? Le second message fonctionne comme une réplique : les adultes sont-ils incapables de rassurer, d’assurer la tranquillité, d’être un rempart contre l’angoisse ? La conséquence, pour ces enfants confrontés à la mort, à la violence des bombes, à la violence sexuelle, aux ruines, au délitement des liens familiaux, c’est qu’ils se sentent d’égal à égal avec les parents. Au bout de quelques mois d’exil, ils parlent français, ils sont scolarisés, ils connaissent le fonctionnement des institutions, tandis que leurs parents, encore hagards, sont infantilisés. Les rôles sont inversés : c’est déstabilisant.
 
Par quels types de comportements ces traumatismes se traduisent-ils ?
 
Les enfants que l’on nous adresse manifestent beaucoup de violence à l’école, mordent, frappent. Quand ils sont contenus, ils se font mal eux-mêmes. Ils présentent parfois des symptômes impressionnants comme le strabisme divergent : les deux yeux partent en sens opposé, y compris de temps en temps après une opération. Ils peuvent avoir des troubles de l’apprentissage. Très souvent, ils font des cauchemars. Le travail consiste à faire un nouage entre eux, l’école et les parents. J’ai connu un adolescent qui accompagnait sa mère chez le gynécologue pour assurer la traduction. Comment remettre un voile pour que ces enfants ne soient pas en première ligne ? Comment faire en sorte qu’existe auprès d’eux un adulte qui fasse filtre ? Chaque génération doit retrouver sa place. Parfois c’est douloureux pour l’enfant de renoncer à cette situation de je-sais-tout, mais cela le soulage. D’un coup, on voit des enfants qui se mettent à jouer, à apprendre. Cette désarticulation est l’un des effets principaux des traumatismes de guerre ou de tyrannie. En Syrie, au Congo, en Guinée-Conakry, en Turquie, les enjeux se posent en ces termes. J’ai de jeunes patients kurdes qui ont été arrêtés pour avoir chanté l’hymne du Kurdistan dans la cour de l’école. Les familles lorsqu’elles arrivent sont désaxées : les parents, circonscrits à une place de géniteurs, se sentent humiliés ; tandis que les enfants se voient confier trop de responsabilités.
 
Et les parents, quels sont leurs maux ?
 
La plupart du temps, le sommeil est déréglé. Ces personnes ne s’endorment pas avant trois, quatre heures du matin, beaucoup dorment assises, parce qu’elles considèrent que la position allongée les place en état de vulnérabilité. Certaines dorment habillées. Elles ne supportent plus le silence, le vide, et remplissent l’espace avec de la musique ou la télé. Leur sommeil est mauvais : elles sont réveillées par des cauchemars, souvent le même cauchemar, la scène traumatique : les coups, le viol, les tirs. Elles se réveillent juste avant et ont peur de se rendormir de crainte d’être replongées au moment de l’acte. Les doses de calmants que nous prescrivons sont nettement plus fortes que celles données dans les cabinets en ville. Elles les aident à retrouver un ordre, un ordre du sommeil. La mémoire, aussi, est altérée. Ces patients sont également sujets aux dépressions, aux phobies, ils se sentent perdus, inutiles, arrivés nulle part, sans attache ni lieu d’accueil. Leur corps porte parfois les marques des violences qu’ils ont subies, ce qui rend la rémission plus longue encore. Ainsi certains ont été tatoués du nom de leur tortionnaire. D’autres ont été brûlés et gardent en eux la sensation de cette brûlure. D’autres encore ont été amputés et ont mal à leur main disparue.

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Cet entretien a été réalisé juste avant les attentats de Paris du 13 novembre, dans les locaux du centre Primo-Levi à Paris. La question portant sur ces événements a été ajoutée a posteriori.