A Orchestra, le cauchemar social continue, sauf pour les dirigeants

Par Lucie Lecherbonnier (Le D'oc)

Prime aux objectifs inatteignables, interdiction de parler, arrêts maladie et accidents de travail sanctionnés… Les conditions de travail dans les entrepôts d’Orchestra, leader mondial de la mode pour enfants, sont aussi inquiétantes que celles en magasin, révélées en juin dernier. Au Smic pour la plupart, sans réel espoir de primes ni de promotions, les employés font les frais d'une stratégie salariale à bas coût, que ne s’applique pas la direction.

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De notre partenaire à Montpellier, Le D'Oc. - « On s’est rendu compte avec votre article que nous n’étions pas les seuls à vivre ça. C’est partout. Et c’est Orchestra tout court. » Ces mots de Juliette, employée en magasin, résument en substance ce qu’une dizaine d’employés d’Orchestra en France, et même en Suisse, ont tenu à nous faire savoir après la publication de notre première enquête en juin dernier (lire notre article : Orchestra, du conte de fées au cauchemar des employés).

Certains se sont simplement manifestés par mail, d’autres ont voulu raconter à leur tour. La plupart ne travaillent plus chez Orchestra. Rien d’étonnant au vu des chiffres de l’entreprise, que Le D’Oc a pu se procurer. Sur un effectif de 3 051 employés (hors stagiaires et intérimaires), Orchestra a enregistré, l’année dernière, 2 859 départs (soit une augmentation de + 35,9 % par rapport au précédent exercice).

Ce turnover touche particulièrement les entrepôts où les conditions de travail n’ont rien à envier aux magasins, comme le montrait un reportage de France 3, consécutif à notre enquête. « À quel moment on est rentré dans le délire ? À quel moment on a trouvé ça normal de suer, d’avoir le dos cassé, de courir dans tous les sens pour rien, pour un Smic de merde et un travail comme ça ? »

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Employé dans l’entrepôt Orchestra de Saint-Aunès pendant plusieurs années, Sébastien (prénom modifié) a quitté l’entreprise il y a quelques mois, mais lui aussi s’est reconnu dans l’article : « On vit les mêmes choses que les magasins sauf que nous, on a la fatigue physique, le corps qui prend. » Comme ces « matins où [il] ne pouvai[t] même plus se lever. À force de bosser dans les conteneurs en plein soleil, de porter des charges lourdes, de courir tout le temps […] j’avais des vertiges, la sensation d’être en permanence en train de tomber même quand j’étais couché ».

La fatigue physique s’accumule à cause, notamment, des cadences imposées. Lætitia a quitté l’entreprise il y a deux ans. Problèmes de cœur, « j’ai dit stop pour ma santé ». Elle se souvient « des quotas inatteignables, des objectifs qui augmentaient tous les quatre matins. Il en fallait toujours plus comme s’ils n’avaient pas compris que nous étions des êtres humains et pas des robots ». Même constat pour Audrey (prénom modifié), qui souligne l’impact de ces objectifs sur le moral des équipes : « On déprimait parce qu’on voyait les chiffres et qu’il y avait des gaps [décalages] énormes alors qu’on avait tout donné. […] Au bout d’un moment, on a arrêté de croire qu’on allait y arriver. »

Les managers maintiendraient la cadence par la pression. Plusieurs employés parlent ainsi de « surveillance », voire de « surflicage ». Comme Grégoire (prénom modifié) qui, après un apprentissage de responsable logistique chez Orchestra, a finalement décidé, lui aussi, de partir avant l’été, lassé des réflexions permanentes des responsables : « Même quand on est aux chiffres mais qu’on s’arrête une minute pour discuter avec un collègue, on prend des réflexions parce que c’est interdit de parler. En tant qu’apprenti, je prenais des fois des notes mais, dès que j’écrivais, le responsable me disait de me remettre au travail. […] Là où je suis maintenant, on parle librement, on n’a pas de quotas, mais le travail est fait. »

Une surveillance qui irait même, selon lui, jusqu’à la porte des toilettes : « Une fois, j’étais au fond de l’entrepôt, il y a un chef qui est allé dans les toilettes m’appeler. Il hurlait mon prénom. J’ai même été convoqué. Il m’a reproché de me planquer. » Dans le service chargé des commandes internet, Audrey se souvient avoir été « limitée dans ses pauses toilettes. Tu y vas une fois, pas plus ».

Ces objectifs sont d’autant plus importants qu’ils conditionnent non seulement les primes, mais aussi les reconductions de contrats pour les salariés employés en CDD. Des personnes bien souvent très précaires et prêtes à tout accepter pour conserver ce travail. « C’est la survie pour se faire bien voir et décrocher un CDI ou un renouvellement de CDD, raconte Audrey. C’est la culture de la misère pour pouvoir faire ce qu’on veut des gens. » Pour Stéphane Crampon, délégué syndical CGT travaillant aux entrepôts, « les objectifs sont toujours élevés, ça stresse beaucoup les gens. Les primes liées ne sont plus individuelles mais attribuées par service, ce qui n’arrange personne puisque ce mois-ci, par exemple, personne n’en a eu ».

Devant l'entrée d'un Orchestra, à Montpellier. © Xavier Malafosse/Le D'Oc Devant l'entrée d'un Orchestra, à Montpellier. © Xavier Malafosse/Le D'Oc

Alors, face à cette pression, certains dans les entrepôts choisissent d’enfreindre les règles de sécurité. « Pour sortir de certaines situations tu es obligé parfois de faire des trucs comme prendre le chariot CACES [chariot élévateur de manutention – ndlr] dans une zone où tu n’as pas le droit, mais comme il faut faire le taf, tu fais le taf, décrit Sébastien. Pour faire les cent pièces par jour, on prenait deux cartons, voire trois cartons de cinq à quinze kilos. On courait et on les balançait. » Problèmes de dos pour Grégoire qui ne faisait pas les bons gestes faute de temps, chute dans les cartons mal rangés pour Lætitia, main profondément entaillée au cutter pour Sébastien. « Quand j’y étais, on voyait passer des accidents tous les jours », relève Lætitia. Et de surcroît, tous évoquent les reproches des responsables et la difficulté d’obtenir un aménagement de poste même avec prescription du médecin du travail.

« Il y avait des collègues, raconte Grégoire, qui revenaient d’accident du travail, qui regardaient le tableau et qui repartaient tout de suite parce que leur poste n’était pas du tout adapté. » Un témoignage que confirme Stéphane Crampon : « On a l’impression qu’on fait payer aux employés les accidents du travail en les mettant aux postes les plus difficiles quand ils reviennent. »

La politique semble identique vis-à-vis des arrêts maladie. Audrey s’est ainsi vu refuser une reconduction de contrat parce qu’elle avait « eu la grippe. J’ai pris trois jours en six mois. » Une pratique qui serait habituelle chez Orchestra. Stéphane Crampon relate ainsi le cas très récent d’un employé candidat à une promotion : « Il a fait le travail d’expert [sous-chef] pendant plusieurs mois, sans en avoir le salaire. Il a tout donné. Lors de l’évaluation annuelle, il était même au-dessus des attentes. Finalement, il n’a pas eu la promotion. Quand il a demandé pourquoi, on lui a répondu qu’il avait été malade. »

Autre mauvaise idée quand on travaille chez Orchestra, leader mondial de la mode pour enfant : avoir des enfants. Lætitia en a fait les frais lorsque sa fille de huit ans est tombée malade et qu’elle n’a pas trouvé de solution de garde : « Quand j’ai appelé, l’une des managers, qui n’y est plus aujourd’hui, a quand même osé me répondre : “Mais ta fille a quel âge ? Et tu n’es pas capable de la laisser à la maison toute seule ?” » Une expérience partagée par Juliette, actuellement vendeuse chez Orchestra, qui évoque « la peur de se mettre en arrêt quand les enfants sont malades parce qu’à notre retour, on a droit à des réflexions inimaginables ».

Les employés déplorent enfin la difficulté d’obtenir le matériel de base (cutter, scotch, palettes). « On nous met la pression sur les chiffres, s’indigne Sébastien, mais parfois on passe deux heures à nettoyer les cartons du matin pour pouvoir les réutiliser l’après-midi. On apprend après que c’est parce qu’ils ont oublié de payer les fournisseurs. » Cet été, alors que la température montait à plus de 40° dans l’entrepôt, c’est même l’eau qui manquait. D’après Stéphane Crampon, « quand ils ont fini par remplir les fontaines, il n’y avait plus de gobelet »

Au Smic pour la plupart, sans réel espoir de primes ni de promotions, tous ces employés font les frais d’une stratégie salariale à bas coût, mais qui ne concerne pas tout le monde. 

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Cet article est proposé par Le D’Oc, site d’information lancé en février 2017 qui couvre l’actualité du Grand Montpellier, avec lequel Mediapart a noué un partenariat éditorial, comme nous le faisons avec d’autres équipes de journalistes en régions (Médiacités à Lille, Lyon, Nantes et Toulouse, Marsactu à Marseille et le mensuel satirique Le Ravi dans la région PACA), ou avec le Bondy Blog en Seine-Saint-Denis.