Syriza, Podemos et l'héritage «eurocommuniste»

Par Fabien Escalona

Pour comprendre la dynamique autant que les défis qui attendent Syriza et toute la gauche radicale, il est utile de se pencher sur le « moment eurocommuniste » de la fin des années 1970. À cinquante ans d’écart, des débats qui agitaient alors la gauche radicale resurgissent presque tels quels.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Syriza vient de remporter une victoire historique en Grèce. Son ascension fulgurante comme celle de Podemos en Espagne suscitent un intérêt nouveau pour la gauche radicale, jusqu’alors plutôt négligée par les grands médias ou même le milieu académique. Il n’est pas anodin que l’une des principales composantes fondatrices de Syriza soit issue d’un parti communiste dit « de l’intérieur », lui-même fondé en 1968 sur une base eurocommuniste.

Faisant référence à cette même date, le philosophe Srećko Horvat suggérait récemment dans le Guardian que ces nouvelles formations pourraient bien « réaliser les rêves » de toute une génération politisée à cette époque, tout en étant confrontées à des défis semblables. Y a-t-il donc un fil rouge entre le mouvement eurocommuniste de la décennie 1970, qui voulait dessiner une voie démocratique vers le socialisme, et la fenêtre d’opportunité qui semble s’ouvrir pour la gauche radicale contemporaine ?

26 janvier. A peine nommé, Alexis Tsipras arrive à la Villa Maximos, la résidence du premier ministre grec. © Reuters 26 janvier. A peine nommé, Alexis Tsipras arrive à la Villa Maximos, la résidence du premier ministre grec. © Reuters

La question est d’autant plus légitime que la plupart des attentes placées dans l’eurocommunisme concernaient des pays du Sud. Et d’autant plus cruciale que cette orientation a échoué. Bien sûr, des différences évidentes séparent deux époques distantes de quarante ans, qu’il s’agisse de la chute de l’URSS ou de la défaite du mouvement ouvrier. Pourtant, à cinquante ans d’écart, certains débats qui agitaient la gauche radicale de l’époque resurgissent presque tels quels, concernant sa capacité à échapper à la marginalité autant qu’à la normalisation, autrement dit à approcher du pouvoir sans que ses désirs de transformation ne soient absorbés ou liquidés par les institutions existantes.

L’histoire de l’eurocommunisme est oubliée mais son héritage pèse sur Syriza et ses alliés de la gauche radicale européenne. Son legs est riche d’une inspiration générale (la recherche d’une voie médiane entre social-démocratie et extrême gauche), d’atouts potentiels (pour définir un projet et une stratégie adaptés aux sociétés actuelles et à la multiplicité des dominations qui les parcourent), mais aussi de problèmes non résolus (concernant notamment le rapport à l’État capitaliste).

Ce que fut l’eurocommunisme

L’eurocommunisme n’a pas correspondu à un corps unifié de doctrines ou de pratiques. Le terme a plutôt servi à désigner une orientation prise par certains partis communistes (PC) occidentaux, au cours d’une phase d’une dizaine d’années traversée par leur famille politique, née de la révolution d’Octobre.

L’ouverture de cette phase peut être datée de 1968, lorsque la répression soviétique met fin au printemps de Prague. Plusieurs PC condamnent alors cette intervention. Par la suite, ils critiquent plus largement les violations des droits de l’homme de l’autre côté du rideau de fer, et supportent l’idée de voies nationales et autonomes vers le socialisme.

Lire aussi

C’est donc d’abord une prise de distance vis-à-vis de la tutelle moscovite qui caractérise l’eurocommunisme, dont une dimension majeure fut la défense d’un monde multipolaire, débarrassé de la logique de guerre froide. Le contexte de « détente » entre États-Unis et URSS favorise une telle position, à laquelle s’ajoutent des velléités de convergences programmatiques entre PC occidentaux. Des rencontres bilatérales sont en effet organisées, qui débouchent sur un sommet tenu à Madrid en 1977, entre communistes italiens, français et espagnols.

Si une voie autonome est défendue, c’est aussi parce que l’anachronisme de la vulgate marxiste-léniniste devient évident. La grande masse des citoyens est désormais acquise au pluralisme des régimes représentatifs, après avoir été politiquement et socialement incluse dans des États aux fonctions et au périmètre élargis. Par ailleurs, des radicalités nouvelles se déploient à partir de 1968 et durant les années suivantes : insubordination ouvrière, rébellion étudiante, renaissance des mouvements féministes, alternatifs et écologistes… Elles témoignent d’évolutions socioéconomiques qui complexifient les « situations de classe ».

Ces facteurs semblent alors valider plus que jamais la proposition de Gramsci, selon qui la stratégie révolutionnaire en Europe de l’Ouest devait consister en une « guerre de position » plutôt que de « mouvement », autrement dit un travail de longue haleine auprès de toute la société plutôt qu’un « grand soir » fantasmé.

En résumé, les deux piliers de l’orientation eurocommuniste consistent en un nouvel internationalisme non aligné sur les grandes puissances, ainsi qu’en une stratégie démocratique de réalisation du socialisme. L’objectif est d’emprunter une « troisième voie » qui dépasse les échecs et les fractures historiques du mouvement ouvrier.

Il s’agit par conséquent de se frayer un chemin stratégique entre la simple gestion réformiste du capitalisme et la dérive autoritaire d’une « avant-garde » du prolétariat, devenue oligarchie. Pour reprendre une formule ciselée à l’époque par Jean-Pierre Chevènement, l’eurocommunisme prétend donc échapper au « bruit de bottes » du socialisme de caserne à l’Est, tout comme au « raclement de pantoufles » de la social-démocratie à l’Ouest. 

Bien qu’ils n’aient pas d’influence directe, des travaux d’intellectuels permettent de théoriser cette orientation. Un des livres les plus marquants reste L’État, le pouvoir, le socialisme de Nicos Poulantzas, dont j’ai recensé la réédition en français. Sans mettre sur le même plan le régime soviétique et la pratique sociale-démocrate dans les régimes occidentaux, ce membre du PC grec de l’intérieur décèle dans les deux cas des obstacles posés à l’intervention des masses populaires, grâce à des appareils d’État dont la démocratisation a été abandonnée.

Nicos Poulantzas © DR Nicos Poulantzas © DR

Certes, des antécédents de ce type de réflexion sont repérables dans l’histoire du socialisme européen, notamment dans le courant « austro-marxiste » dont l’un des protagonistes, Max Adler, suggérait une voie révolutionnaire entre social-démocratie et bolchevisme. Dans un livre-hommage à Poulantzas, Daniel Lindenberg va même jusqu’à rapprocher ses dernières thèses avec le concept de « réformisme révolutionnaire » défendu par Jaurès.

Cela dit, la nouveauté de l’orientation eurocommuniste réside dans une volonté d’intégrer les luttes d’émancipation qui se déroulent en dehors des stricts rapports économiques. Selon Christine Buci-Glucksmann et Göran Therborn, autres figures intellectuelles en lien avec Poulantzas, les mouvements sociaux de l’époque témoignent en effet d’une conflictualité transversale, irréductible à la lutte des classes. Or, leur (ré)apparition signifie « un tournant irréversible pour [le] socialisme ». Celui-ci doit désormais traiter de toutes les formes de domination, qu’elle soit d’origine bureaucratique, sexuelle ou technologique.

Reprenant un vocabulaire gramscien, ils en déduisent la nécessité d’un « bloc historique démocratique » qui ne saurait se réduire à la classe ouvrière, ni reposer sur les vieilles recettes keynésiennes. Autrement dit, dès cette époque, la gauche est avertie de l’impasse d’une politique qui enfermerait le combat pour l’émancipation dans un carcan productiviste et national-étatique.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Fabien Escalona, enseignant à Sciences-Po Grenoble, collaborateur scientifique au Cevipol (Université libre de Bruxelles) et spécialiste de la social-démocratie en Europe, signe ici son premier article pour Mediapart, à l'occasion de la victoire de Syriza en Grèce.

Sous l'onglet "Prolonger", retrouvez les références sur lesquelles il s'est appuyé pour cet article.

Les chercheurs Myrto Tsakatika et Loudovikos Kotsonopoulos l’ont également éclairé à propos de la persistance de la culture eurocommuniste dans Syriza. Amélie Poinssot, envoyée spéciale de Mediapart à Athènes, a répondu à ses questions.