Pédophilie dans l'Eglise: condamné pour viol, puis à la tête de sept clochers

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere Et Mathieu Périsse

En 2005, le prêtre Dominique Spina est condamné à quatre ans de prison ferme pour le viol d’un lycéen de 16 ans. Sous la responsabilité de Mgr Aillet, évêque de Bayonne, ce prêtre exerce aujourd’hui un ministère important, à la tête de sept clochers dans le diocèse de Toulouse.

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« Aujourd’hui, il faut être extrêmement clair : un prêtre qui a été condamné pour des actes de pédophilie ne doit plus pouvoir exercer de ministère. » La phrase émane de monseigneur Stanislas Lalanne, évêque de Pontoise et responsable de la cellule de veille sur la pédophilie de l’épiscopat français. Le visage de l’Église aux yeux du public, depuis l’irruption de l’affaire Barbarin dans les médias. Invité en direct sur France 2 le 13 avril, il poursuivait sans hésiter : « Il peut rester prêtre, mais il faut avoir des mesures conservatoires extrêmement importantes. C’est-à-dire il ne célèbre plus l’eucharistie, la messe, il ne célèbre plus les sacrements, il n’est plus en situation de catéchèse. »

En clair : pas de retour à l’état laïc systématique, mais à condition de mettre le prêtre fautif au placard, sans contact avec les enfants. La plupart du temps, monastères, couvents, maisons de retraite ou postes d’archivistes accueillent ces prêtres condamnés. Une volonté affichée de l’Église de France en contradiction avec la réalité du terrain.

Pour preuve, Mediapart s’est intéressé au cas éloquent du père Dominique Spina, muté du diocèse de Bayonne à la région toulousaine après sa condamnation pour viol. Ce prêtre, sous la responsabilité de l’évêque de Bayonne, Mgr Aillet, est actuellement détenteur d’un ministère important dans le diocèse de Toulouse, en charge de la pastorale des jeunes, malgré une lourde peine prononcée par la justice à son encontre.

En mai 2005, cet ancien aumônier de Pau a été condamné à cinq ans de prison, dont un an avec sursis, par la cour d’assises des Pyrénées-Atlantiques. Il est reconnu coupable du viol d’un lycéen âgé de 16-17 ans au moment des faits, dont il était le directeur de conscience au début des années 90. La peine est confirmée en appel l’année suivante.

Pendant le procès, une partie des experts psychiatres avaient pointé un risque de récidive de la part du prêtre, décelant chez lui « des dispositions paranoïaques, narcissiques et perverses » et « une absence de culpabilisation ». À l’époque du jugement, le procureur avait même regretté ne pas avoir pu requérir une mesure de suivi judiciaire, non applicable pour des faits remontant à 1992-1994.

Sorti de prison en libération conditionnelle fin 2007, le père Spina est transféré du diocèse de Bayonne à celui de Toulouse, avec l’accord de leurs évêques respectifs Mgr Pierre Molères et Mgr Robert Le Gall. On lui confie une mission d’archiviste, ainsi qu’une « petite activité pastorale, auprès d’adultes uniquement », précise Mgr Le Gall, contacté par Mediapart. Le prêtre doit également se plier à un suivi psychologique imposé par la justice.

Le père Spina dépend toujours du diocèse de Bayonne où il est incardiné. En place depuis 2008, l’évêque actuel de Bayonne, Mgr Marc Aillet, récemment mis en cause dans une autre affaire de prêtre pédophile (lire notre enquête), nous assure aujourd’hui s’être « efforcé de prendre directement et personnellement » des nouvelles du prêtre depuis sa sortie de prison.

La suite est racontée par le père Spina lui-même à Mediapart : « Lorsque j’ai eu fini ma liberté conditionnelle, j’ai souhaité reprendre un ministère de prêtre », précise-t-il, contacté par mail. « J’ai été condamné pour un crime que j’ai commis, que je regrette profondément », écrit-il, en rappelant avoir « accompli tous les termes de [sa] condamnation : emprisonnement, suivi psychologique, réparation ». S’ensuit une longue discussion avec Mgr Le Gall, où les deux hommes évoquent l’impossibilité pour le père Spina d’être de nouveau au contact avec des jeunes, et son « désir d’être de nouveau un pasteur ». L’évêque tranche finalement : il sera prêtre en paroisse, mais sous surveillance. « Je savais que cela allait être difficile », se souvient Dominique Spina.

Capture d'écran Capture d'écran

De fait, une fois sa peine purgée, le père Spina devient à l’automne 2009 le curé de l’ensemble pastoral de Fronton-Bouloc-Castelnau-d’Estrétefonds. La paroisse regroupe sept clochers sur différentes communes du nord de Toulouse. Dominique Spina en est l’unique prêtre. À ce titre, il célèbre non seulement les messes, mais supervise également la pastorale des jeunes. Sur le site de la paroisse, un organigramme le place même au centre d’une équipe de bénévoles en charge des baptêmes, du catéchisme ou des premières communions (voir ci-dessus). Mystérieusement, à la suite de nos questions sur le père Spina au diocèse de Toulouse, l’image de l’organigramme a disparu du site internet. Mais, miracle de la technologie, l’image est toujours archivée dans la mémoire du Web, « en cache », en cliquant sur ce lien.

« Le père Dominique Spina n’a aucun contact direct avec les enfants », nous assure pourtant Mgr le Gall, tout en rappelant que le jugement ne comprenait pas d’interdiction d’exercer un ministère auprès de jeunes. D’après l’évêque de Toulouse, le prêtre intervient bien parfois auprès de jeunes, mais uniquement « à la demande explicite des catéchistes, toujours en public », et le curé « n’accompagne spirituellement aucun adolescent ».

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Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse, trois journalistes indépendants basés à Lyon, sont membres du collectif We Report, qui réalise des enquêtes et des reportages long format et multimédia.

Nous avons adressé une liste de questions à Mgr Aillet, évêque de Bayonne, et Mgr Le Gall, évêque de Toulouse, qui nous ont répondu par retour de mail le 10 avril. Après plusieurs tentatives de prise de contact, le père Dominique Spina nous a finalement répondu par mail le 28 avril.

Dans le cadre de cette enquête, pour recueillir les paroles des victimes ou des témoins d’actes de pédophilie, une boîte mail spécifique a été créée : temoins@wereport.fr. L’anonymat et le secret des sources seront bien entendu respectés.