Affaire Benalla: Emmanuel Machiavel contre Jean-Luc Robespierre

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Un échange entre Édouard Philippe et Jean-Luc Mélenchon sur la vertu en politique, le 24 juillet à l'Assemblée, offre peut-être l'une des meilleures clés de compréhension de l'affaire Benalla. En oubliant l'éthique, “Jupiter” se trouve liquidé. Ne reste plus que le prince, machiavélien, qui légitime son autorité par la démonstration de son exercice.

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L'échange, qui s'est déroulé mardi 24 à l'Assemblée nationale, lors des questions au gouvernement, a marqué les esprits. À l'adresse du premier ministre, Jean-Luc Mélenchon, patron des Insoumis, a lancé : « L'opposition a été méprisée quand elle vous demandait de venir au titre de l'article 50-1 et que vous avez préféré le Tour de France ou la buvette. [...] Puisque les fautes sont avérées, quelles sanctions comptez-vous prendre autour de vous pour que la vertu soit rétablie dans l'État ? »

Et Édouard Philippe de répliquer, jugeant le sujet de « la vertu dans l'État [...] passionnant ». « Au nom de la vertu dans l'État, jusqu'où a-t-on été ? [...] Vous savez comme moi que la démocratie s'est trouvée fortifiée lorsqu'elle ne s'est plus posé la question de la vertu mais la question du droit, de la procédure. [...] C'est comme cela que les démocraties sont devenues réelles alors qu'avant elles étaient proclamées et qu'on disait que c'était la vertu qui les dirigeait. » « Tirer les conséquences de procédures qui ne sont même pas terminées, je pense que c'est une mauvaise méthode », a-t-il conclu.

Édouard Philippe se réfère à la vertu chez les Romains. La virtus y était une notion centrale. Au départ, elle signifiait le courage martial. Mais Rome fut influencée par la Grèce. Le mot se rapprocha du sens du grec arété qui renvoie à l’excellence et à l’idéal de l’homme accompli et mesuré, et d’où nous vient le mot aristocrate.

S’il y a pouvoir sur les autres, c’est d’abord après avoir exercé son pouvoir sur soi-même. La recherche et l’exercice de la vertu permet à la fois l’accomplissement de soi et l’action éthique. Ainsi, de guerrière la vertu devint volonté de sagesse pour éviter les comportements inadéquats et la démesure. Elle est à la fois un chemin comportemental individuel et une valeur civique nécessaire à la vie en société.

Mais, à l’époque médiévale, cette notion change. La noblesse est vertueuse par héritage l’y prédisposant. Le « bon prince » est celui qui cultive les vertus chrétiennes de piété et de foi et les vertus morales mises à l’honneur par l’Antiquité de prudence et de tempérance.

Nicolas Machiavel rompt cette conception avec Le Prince au début du XVIe siècle. Pour lui, tout pouvoir vise d’abord à se conserver et à maintenir l'État. La vertu du prince est donc sa résolution et sa force, sa bonté n’étant qu’une possibilité. Certes, la stabilité du pouvoir demande qu’on le croit intègre, mais il est contraint par la nécessité à s’affranchir de la morale commune. La vertu politique est donc la prééminence du maintien de l’ordre sur la morale. En 1589, Giovanni Botero pourra certes récuser sur divers points Machiavel, quand il structure le concept de « raison d’État », estimant que la morale chrétienne reste essentielle ; n’en demeure pas moins qu’est ici posé le cadre.

Le chargé de mission Alexandre Benalla, le 1er mai à Paris. © DR Le chargé de mission Alexandre Benalla, le 1er mai à Paris. © DR

S’il est un anti-machiavélien affiché, c’est bien Robespierre lors de la Révolution française. Pour lui, la probité, la transparence et la rectitude sont la base de la vertu républicaine. Cependant, et c’est là ce que pointe du doigt Édouard Philippe dans la tradition des lectures critiques du jacobinisme, cet anti-machiavélisme ne rend pas son régime politique plus humain. L’idée selon laquelle la politique doit être morale et l’État vertueux aboutit à la Terreur : la conséquence qui s’imposerait serait l’épuration de la société des non-vertueux.

De cette histoire très sommairement résumée, que déduire pour l’instant présent ? Socrate pensait que l’arété dépendait de la connaissance. Les deux hommes politiques d’aujourd’hui témoignent que leur culture ne se limite pas aux pages débats de la presse. C’est sur une approche historique qu’ils développent une vision du monde dont ils tirent des conclusions politiques. L’hôte de Matignon indique qu’il pense que le mysticisme républicain aboutit à une tentation autoritaire qui, finalement, met en péril la démocratie effective. La vertu était dans la modération, ne cessaient de dire les Romains.

Pour autant, Jean-Luc Mélenchon a publié en 2017 un ouvrage dont le titre est… De la vertu. Or le texte témoigne de sa conscience des potentiels risques du concept. Il aboutit à définir la vertu comme ce qui est « bon pour tous ». La Terreur est ainsi repoussée, la vertu ne pouvant passer par une répression d’une part de la société. Néanmoins, lorsqu’il s’y interroge sur le fait que les scandales favorisent le vote à l’extrême droite (question que va relancer l’affaire Benalla), il précise : « L’histoire montre que la progression de l’extrême droite s’est toujours nourrie de la décomposition des règles de la société démocratique (…). L’extrême droite, c’est ce qui reste au fond de la casserole quand la Vertu républicaine s’est évaporée. »

Si le robespierriste tribun de LFI peut ainsi raisonner c’est parce qu’il est aussi machiavélien. Sa dénonciation de la transformation de la démocratie en oligarchie est accusée par de nombreux libéraux d’être un populisme le rapprochant du lepénisme. C’est une erreur : Jean-Luc Mélenchon s’inscrit dans la perspective que Machiavel reprenait au grec Polybe.

Les régimes politiques vivraient un cycle dégénératif : la monarchie se mue en oligarchie qui devient démocratie qui se meut en règne des foules qui aboutit au pouvoir unique et autoritaire. Restaurer la vertu, ce n’est pas, pour lui, risquer l’autoritarisme, mais sauvegarder la démocratie. La divergence entre lui et Édouard Philippe n’est pas un clash mais est d’ordre philosophique.

L’affaire Benalla nous montre comment un cycle politique dégénératif couplé à une raison d’État extraite de l’éthique aboutit au chaos. Nul ne comprend plus comment est géré l’État. C’est cette dimension qui est la plus porteuse d’une dérive de l’État de droit et d’un renforcement de la demande autoritaire. Emmanuel Macron avait joué la carte de la restauration de la verticalité pour faire dévier cette demande autoritaire en renforcement de la démocratie libérale. L’affaire a liquidé  “Jupiter” et le “maître des horloges”. Ne reste que le prince, qui ne légitime son autorité que par la démonstration de son exercice (« qu’ils viennent me chercher »), en oubliant d’en affirmer la tenue morale.

L’affaire montre comment une génération de trentenaires a pensé que la dialectique de l’ancien et du nouveau monde revenait à remplacer les vieux parvenus par de jeunes arrivistes. Quand Alexandre Benalla affirme qu’il est victime d’un règlement de comptes du « vieux monde », il ne fait que montrer que les jeunes macronistes ont omis une autre règle de Machiavel : on ne touche pas aux hommes, ou alors on les tue.

Pour s’extraire du chaos engendré, il importe de cesser de réduire la République à un ordre établi dissimulant toujours plus mal les privilèges de ceux qui s’y installent. Autrement dit, il est symbolique que l’affaire ait éclaté lors des débats sur la réforme de la Constitution. Sans « excellence », accomplie d’abord par l’éthique, il n’y a pas de légitimité des « aristocrates ». Rien de neuf depuis les Grecs, c’est juste que nous l’avions oublié, et que la facture vient d’arriver.

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Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il collabore régulièrement à Mediapart.