Le 18 Brumaire de Manuel Valls

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Il y eut le « pronunciamiento » du 2 avril contre Jean-Marc Ayrault, fruit d'une alliance Valls-Montebourg-Hamon. Voici le 18 Brumaire de Valls, se libérant du «deal» passé et imposant au chef de l'État le départ des rivaux et un nouveau gouvernement. Le 25 août, Manuel Valls a ainsi mis fin au quinquennat de François Hollande et à toute contestation du néolibéralisme.

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Le remaniement du 25 août a été un « coup de tête » réussi par surprise contre la Ve République. L’affaire fut rondement menée, en deux temps, dans la plus pure tradition bonapartiste. Au « pronunciamiento » du 2 avril contre Jean-Marc Ayrault qui imposa au sommet de l’État le triumvirat Valls-Montebourg-Hamon, a succédé le putsch du 25 août au cours duquel le premier se débarrassa des deux autres. C'est ainsi, pour paraphraser Marx (Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte), qu'au coup de main du 2 avril a répondu le « coup de tête » du 25 août.

Le 25 août, ce qui a été renversé n'est pas le pacte de responsabilité, c’est la réorientation de la politique économique défendue par Arnaud Montebourg. L'alliance entre Manuel Valls et Arnaud Montebourg a fait long feu. Une fois installé à Matignon, le nouveau premier ministre n’avait nullement l’intention de revenir sur le pacte de responsabilité et la politique d’austérité imposée par l’Allemagne. Le meilleur élève de Blair n’était pas devenu un disciple de Roosevelt par l’opération du Saint-Esprit. L’ami de Cahuzac n’allait pas se convertir au colbertisme, fût-il participatif, défendu par Montebourg.

Mais reprenons le fil des événements.

Manuel Valls, le 22 juillet dernier. © Reuters Manuel Valls, le 22 juillet dernier. © Reuters

J’ai raconté dans un précédent article (Arnaud Montebourg ou l’atermoiement illimité) comment s’est formée l’alliance entre Arnaud Montebourg et Manuel Valls à l’automne 2013, alliance qui a abouti au « pronunciamiento » du 2 avril. « C’était un samedi, se souvient un conseiller d’Arnaud Montebourg. Il y a eu ici, dans l’appartement de fonction du ministre du redressement productif, une réunion de deux heures. Il y avait Manuel Valls, Benoît Hamon, Arnaud Montebourg et Aquilino Morelle, l’influent conseiller du président à l’Élysée, l’homme de Montebourg et l’ami de Valls. "J’échange ton soutien à ma politique contre mon soutien à ta nomination à Matignon", propose Montebourg à Valls. À l’appui de ce deal, il lui fait lire une note de ses services, qui démontre que la stratégie du pacte de responsabilité et des coupes budgétaires conduit à la récession et va aggraver le déficit public et le chômage en 2014, 2015 et peut-être 2016. "Tu réorientes la politique économique et on sort de l’austérité. C’est le prix de mon soutien", propose Montebourg à Valls. Pourquoi ? Parce que c’est l’intérêt de la France, de la gauche, de tout le monde. Il a pris la note, il l’a fait tourner chez ses experts. Il ne connaît rien à l’économie... »

Finalement, toujours selon ce conseiller, Manuel Valls tranche : « Tu as raison, il faut ouvrir le débat macroéconomique... » Les mots sonnent étrangement après la réaction de Valls au discours de Montebourg le 24 août à Frangy. C’était un accord pour mettre fin à l’austérité. « La veille du deuxième tour des municipales, je suis reçu à l’Élysée, raconte Arnaud Montebourg. J’ai dit à Hollande : "Je ne participerai pas à un gouvernement Ayrault." Il sentait qu’il y avait de la rébellion dans l’air. La veille de ce deuxième tour, j’ai rédigé une lettre : je lui demandais 1. La réorientation de la stratégie macroéconomique de la France  2. Le départ d’Ayrault. »

C’est la première fois sous la Ve République qu’un ministre fait pression sur le président de la République pour lui imposer le choix de son premier ministre. De Gaulle ou Mitterrand aurait viré le premier qui aurait tenté d'exercer une telle pression. Montebourg en convient : « Mais c’est fini, je suis pour la VIe, je pratique la sixième République à l’intérieur de la Ve... Et nous avons écrit ensemble le programme. Aquilino Morelle prenait des notes. Nous avons écrit le texte qui a servi de base au discours de politique générale de Manuel Valls le 8 avril, devant l’Assemblée nationale. » « Enfin, ajoute-t-il d’un ton sibyllin, partiellement... partiellement... »

Le président est au pied du mur. Affaibli par le résultat des élections municipales, bouleversé, raconte-t-on, par la perte du bastion socialiste de Limoges, il se range à l’avis des conjurés en moins de quarante-huit heures et nomme, contre toute attente et toute logique électorale, Manuel Valls à Matignon.

C’est la « Blitzkrieg » de Montebourg, une guerre éclair qui a pour objectif stratégique de casser « la dorsale libérale » du gouvernement incarnée, selon lui, par Jean-Marc Ayrault, Pierre Moscovici, Jérôme Cahuzac et d’autres. Peu importe que Jérôme Cahuzac ne soit plus membre du gouvernement et que Pierre Moscovici soit donné partant pour Bruxelles, où il brigue un poste de commissaire européen. Peu importe que Manuel Valls soit bien plus à droite que Jean-Marc Ayrault, qui restait compatible avec l’aile gauche du PS et les écologistes. La « story » de la « dorsale libérale » a l’avantage de donner des airs d’épopée à une alliance de circonstances. Plutôt qu’un New Deal à la française, c'est un simple deal politicien.

Et c’est ce deal qu’a trahi Manuel Valls.

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