Gauche(s)

La France insoumise se disloque autour de l’islamophobie

Une phrase prononcée aux universités d’été du mouvement a ravivé les fractures internes sur la laïcité et le rapport à l’antiracisme. Des représentants des quartiers populaires qui ont pourtant participé aux succès électoraux de La France insoumise prennent leurs distances.

Pauline Graulle

29 août 2019 à 14h00

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La rentrée s’annonçait plutôt pleine d’espoirs. L’université d’été de La France insoumise (LFI), organisée fin août à Toulouse, affichait complet, les débats étaient sereins, le nouveau chef du mouvement, Adrien Quatennens, prenait ses marques. L’eau avait passé sous les ponts depuis le fiasco des européennes. Et en l’absence de Jean-Luc Mélenchon, parti en Amérique du Sud, l'automne, chargé sur le plan social, ouvrait de nouvelles perspectives.

Puis, patatras : un imprévu a mis le feu aux poudres. Cette fois, c’est le rapport à l’islam qui a semé le trouble. Une polémique de plus (lire ici ou ), qui tombe d’autant plus mal que LFI espère s’implanter dans les quartiers populaires aux élections municipales de mars prochain.

« Il y aura un avant et un après le mois d’août 2019, prédit ainsi Youcef Brakni, porte-parole du comité Vérité et Justice pour Adama Traoré (suivi par plus de 73 000 contacts sur Facebook), qui a décidé de prendre ses distances avec LFI. Cet été, LFI a rompu avec les musulmans qui ont pourtant été 37 % à voter Mélenchon en 2017. »

Tout a commencé par un tweet. Une phrase sortie de son contexte, publiée sur Twitter par un militant qui assistait, à Toulouse, ce 23 août, à une conférence d’Henri Peña-Ruiz, le « monsieur Laïcité » du mouvement. Celui à qui les cadres du mouvement renvoient quand on veut des précisions sur la « ligne ».

Ce vendredi, le philosophe lâche devant le public des militants insoumis une petite bombe : « On a le droit d’être islamophobe. »

Immédiatement, les réseaux sociaux s’enflamment entre « pro- » et « anti- » Peña-Ruiz. À Toulouse, un accrochage a même lieu : le lendemain, le journaliste Taha Bouhafs, invité des universités d’été pour un débat sur les violences policières, est pris à partie par l’ancien candidat aux européennes et garde du corps de Jean-Luc Mélenchon, Benoît Schneckenburger (celui-ci livre ses explications sur cet épisode ici).

LFI tente d’éteindre l’incendie, et publie l’intégralité de l’intervention du philosophe. Sur les réseaux sociaux, Peña-Ruiz dénonce un mauvais procès : il a voulu expliquer à son auditoire qu’« il n’est pas raciste de s’en prendre à une religion, mais qu’il est raciste de s’en prendre à une personne du fait de sa religion ».

Capture de la conférence donnée par Henri Peña-Ruiz à Marseille. © LFI

Il ne convainc pas ses détracteurs. D'autant que l’auteur du Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon, 2019), ancien membre de la commission Stasi, s’est prononcé contre l’accompagnement par les femmes voilées des sorties scolaires dans Marianne, en mars dernier.

Sur les réseaux sociaux, l’affaire tourne à la foire d’empoigne. Bénédicte Monville, conseillère régionale à la Région Île-de-France, ex-Verte passée chez les Insoumis, tweete : « Les boussoles de ce monsieur sur la laïcité ne sont en aucun cas les miennes et je me demande ce qu’il faisait là. Personnellement, je n’ai rien à voir et je combats ces tenants d’une “laïcité” qui exclut, stigmatise, humilie et nous divise. »

Les représentants des quartiers populaires proches du mouvement sortent de leurs gonds. Youcef Brakni du comité Adama, Madjid Messaoudene, soutien du candidat LFI aux municipales à Saint-Denis (93), ou encore Taha Bouhafs, investi à Grenoble par LFI aux législatives de 2017 avant de s’éloigner, publient des textes au vitriol. « Arrêtez de faire semblant de ne pas comprendre que cette situation n’est pas juste du fait de l’intervention de Peña-Ruiz, elle est le résultat de deux ans de sorties islamophobes, notamment de certains élus qui n’en ont jamais raté une pour rabaisser les femmes voilées », dénonce Taha Bouhafs, proche du député Éric Coquerel.

De l’autre côté de la barricade, Sophia Chikirou, du premier cercle de Jean-Luc Mélenchon, met à l’index les « petits caïds » – elle vise manifestement Youcef Brakni et Taha Bouhafs – qui, affirme-t-elle, « menacent » Peña-Ruiz.

Tout le monde s’en mêle. Gilles Clavreul, fondateur du Printemps républicain, et Raphaël Enthoven, qui partage souvent ses idées, estiment que « ceux qui ont un problème avec cette phrase [de Peña-Ruiz], ont un problème avec la République ». La ministre Marlène Schiappa intervient, espérant enfoncer le coin de la division chez ses opposants politiques…

Dans ce concert d’invectives, les cadres de LFI, eux, choisissent de garder le silence. Un silence qui vaut adoubement de la petite phrase de Peña-Ruiz ? Le doute plane.

Pour Madjid Messaoudene, tout se mélange, rien n'est clair : il rappelle ainsi qu'Adrien Quatennens a qualifié, avant l’été, de « provocation » l’entrée de femmes en burkini dans une piscine municipale de Grenoble. Ou que Fabien Nony, conseiller de Paris LFI, s’est insurgé qu’une femme voilée ne veuille pas retirer son foulard lors de son mariage à la mairie d’Argenteuil : « Comment ne pas être révolté par l’attitude de ces islamistes qui se comportent en terrain conquis jusque dans la maison commune de la République ? », avait commenté l’élu.

Jean-Luc Mélenchon, qui a toujours prôné la stricte application de la loi de 1905, a quant à lui gardé son côté « bouffeur de curés ». Le député de Marseille, comme Manuel Bompard ou Adrien Quatennens, rechigne à employer le terme « islamophobie » au nom de la liberté de la critique des religions. Une critique qui passe parfois mal : en 2013, l’ancien candidat à la présidentielle est nommé aux « Y a bon Awards » pour ses sorties sur ceux qui « se déguisent (sic) en Afghans ».

Un fondamental

Il faut dire que cela fait des mois, voire des années, que LFI a mis sous le tapis les questions qui fâchent. Dont la laïcité, qui divise profondément la gauche (la ligne Valls versus la ligne Hamon au PS, l’affaire du voile au NPA…). Jean-Luc Mélenchon, qui sait le sujet hautement inflammable, a toujours pris soin de le contourner afin de ne pas ouvrir la boîte de Pandore : « La laïcité est un fondamental qui n’a pas vocation à être débattu », répétait d’ailleurs Adrien Quatennens, la semaine dernière, dans une interview à Mediapart.

Le groupe LFI à l'Assemblée nationale. © Reuters

Un « fondamental » qui n’est donc jamais débattu en public. Mais dans les couloirs, il arrive parfois d’entendre les uns et les autres se traiter de « laïcards » ou de « communautaristes ». Et dans les journaux, les textes se multiplient sur cette épineuse question – voir cette récente tribune publiée dans Marianne, où un Insoumis anonyme accuse le mouvement d’être « tombé dans les mains des communautaristes ».

S’il n’y a pas, à proprement parler, deux camps adverses, une lutte d’influence existe. Elle a été ouvertement engagée par les tenants d’une laïcité dite « ouverte ». Une ligne qui a trouvé, un temps, gain de cause.

Retour au 18 novembre 2018. Alors que les « gilets jaunes » occupent les ronds-points, pour LFI, l’événement a lieu en banlieue parisienne. Avec quelques autres (David Guiraud ou Pascal Troadec), Éric Coquerel a organisé un rendez-vous à Épinay-sur-Seine (93), qui fait partie de sa circonscription. L’objectif est clair, quoique non affiché : « LFI n’est pas encore sédimentée sur la question des quartiers populaires, de l’islam, de l’immigration… Il y a plusieurs lignes qui nous traversent. On veut faire avancer la nôtre », confie alors à Mediapart un des organisateurs (lire ici).

D’où ces « Premières rencontres nationales des quartiers populaires », auxquelles 700 personnes participent. Plusieurs têtes de pont des collectifs de lutte contre le racisme et les violences policières sont présentes. Notamment Assa Traoré, le collectif Rosa-Parks ou encore Mahamadou Camara, dont le frère a été tué à la suite d’une interpellation des forces de l’ordre. Sur l’estrade de l’espace Lumière, les militants lancent des mots rarement employés par les porte-parole de LFI : « islamophobie », « négrophobie », « désoccidentalisation », « racisme d’État », « corps noirs », « luttes postcoloniales »

Dans la salle, certains militants semblent un peu décontenancés. Mais Jean-Luc Mélenchon prononce un discours consensuel sur le mal-logement, et tout le monde repart plutôt content.

Un an plus tard, la concorde a disparu. Youcef Brakni, qui se dit « aussi laïque que tout le monde », est dépité : « Ne pas vouloir reconnaître que l’islamophobie est un racisme est irresponsable. Déjà que les habitants des quartiers sont méfiants vis-à-vis de la politique “politicienne”, ceux dont nous nous sommes rapprochés finissent par avoir des propos proches de Le Pen. Comment peut-on justifier ça ? », dénonce-t-il, accusant la stratégie électorale du mouvement d’aller chercher des voix au sein de l’électorat tenté par l’extrême droite.

Mahamadou Camara, présent l’an dernier à Épinay, s’est lui aussi « désolidarisé » du mouvement : « Franchement, il n’est pas acceptable que LFI valide l’islamophobie. Certes, il y a des gens comme Éric Coquerel ou Danièle Obono qui ne sont pas sur cette ligne, mais on ne les entend pas. Les cadres auraient pris position rapidement après le tweet, on n’en serait pas là. »

À Saint-Denis, Madjid Messaoudene tance quant à lui la « raideur » de certains Insoumis sur la laïcité, selon lui héritage du Parti de gauche, couveuse de nombreux cadres insoumis : « Éric Coquerel a, lui, clairement évolué, mais il est inaudible. Ceci dit, le mouvement ne ressemble pas à ses têtes pensantes. Et je suis persuadé que les électeurs sauront faire le tri aux municipales, car ils savent que les gens sur le terrain ne partagent pas les idées de Peña-Ruiz. » Histoire de marquer leur différence, les élus de Saint-Denis ont d’ailleurs publié, le 27 août, un texte où ils dénoncent « les acrobaties du docteur Peña-Ruiz […] au mieux inutiles, au pire dangereuses ».

À Marseille, le fief du député Jean-Luc Mélenchon – il a atteint, dans plusieurs bureaux des quartiers Nord, presque 50 % des voix, et jusqu’à 59 % à La Castellane –, certains sont là encore consternés. Kamel Guémari, l’un des syndicalistes de la lutte des McDo, dont LFI avait fait une lutte emblématique, redoute que l’épisode ne « crée une fracture avec les habitants des quartiers Nord. Comment voulez-vous qu’on fasse campagne dans des populations majoritairement musulmanes après ça ? ». « Dans une structure politique qui prône des valeurs de tolérance, on manque l’occasion de tendre la main à une population stigmatisée », déplore lui aussi Yazid Attalah, du Collectif des quartiers populaires de Marseille.

Pour l'Insoumis Mohamed Bensaada, « même si ni LFI ni Jean-Luc Mélenchon ne sont islamophobes, le fait est que la phrase de Peña-Ruiz est une provocation. Il faut dissiper le malentendu, non pas pour des raisons électorales, mais sur le fond. L'islamophobie est une réalité, pas un terme sur lequel on peut gloser », juge celui qui veut croire que « LFI aura assez de maturité » pour retomber sur ses pattes.

En attendant, de la région parisienne à Marseille, tous réclament une « clarification » de la part des porte-parole du mouvement sur la question.

Cinq jours après la sortie de Peña-Ruiz, c’était pourtant toujours le silence radio du côté de la direction. Joints par Mediapart, ni Adrien Quatennens, ni Manuel Bompard, ni Danièle Obono, ni Éric Coquerel n’ont souhaité s’exprimer sur le sujet. Quant au député Alexis Corbière, il a répondu à nos sollicitations par un texto lapidaire : « S’engueuler sur la religion… Le vieux piège de ceux qui veulent nous diviser. »

Finalement, ce jeudi midi, un communiqué de presse est tombé. Signé par « la coordination politique de La France insoumise » (soit l'équivalent d'une direction), et diffusé par Éric Coquerel notamment, il tente de ramener le calme. En marchant sur des œufs : « Il est clair que l'expression “nous avons le droit d'être islamophobes, cathophobes ou athéophobes” peut heurter. C'est pourquoi ne c'est pas ainsi que, pour notre part, nous formulons les choses. Du fait de sa signification contestée, nous n'utilisons pas le terme “islamophobie” pour désigner et combattre le racisme envers les personnes musulmanes. Mais nous ne disons pas non plus, ni ne défendons l'idée, que nous avons le droit d'être islamophobes. » Cela suffira-t-il à calmer les esprits ? 

Seule Clémentine Autain a tenu à faire entendre, avant tout le monde, sa petite musique : « La phrase, sortie de son contexte, était évidemment choquante. Choquante pour tous ceux qui subissent le racisme contemporain qu’est le rejet des musulmans réels ou supposés. LFI doit faire un effort pour accepter que d’autres approches de la laïcité que celle que ses dirigeants portent, existent. Des approches qui ne sont pas forcément contradictoires, mais qui reposent sur des divergences stratégiques. »

La rentrée politique s’avère en tout cas plus compliquée que prévu pour LFI : la crise ouverte sur la question de l’islamophobie a déclenché un déluge de presse narrant, une fois encore, les dissensions au sein d’un mouvement à l’image déjà écornée – et qui va, en outre, devoir gérer le « procès des perquisitions » qui aura lieu à la mi-septembre. Au point que certains proches de Jean-Luc Mélenchon n’hésitent plus à considérer qu’il vaudrait mieux fermer la boutique pour en ouvrir une autre…

Mercredi, Clémentine Autain ne cachait pas sa hâte de retrouver la bataille parlementaire, « où pour le coup, nous sommes unis sur tous les sujets ». Unis, enfin.

Pauline Graulle


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