Éducation Analyse

L’Éducation nationale ouvre un peu plus sa porte au privé

Six établissements catholiques ont intégré une expérimentation autour de l’éducation prioritaire. Les spécialistes jugent que cette initiative est un « galop d’essai » qui vise, à terme, à créer une concurrence entre établissements et à privatiser l’Éducation nationale.

Faïza Zerouala

29 septembre 2021 à 18h39

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L’enseignement catholique en rêvait, Blanquer l’a fait. C’est désormais officiel, le ministre de l’éducation nationale et la secrétaire d’État chargée de l’éducation prioritaire, Nathalie Élimas, ont intégré six établissements de l’enseignement catholique privé dans l’expérimentation à l’œuvre dans trois académies (Aix-Marseille, Lille et Nantes) depuis la rentrée. Ceux-ci ont ainsi signé un contrat local d’accompagnement (CLA), ce nouveau dispositif né de la volonté de réforme de l’éducation prioritaire. 

Dorénavant, et pour trois ans, le groupe scolaire Saint-Joseph-Viala et le collège Saint-Mauront à Marseille (Bouches-du-Rhône), le groupe scolaire Saint-Benoît au Mans (Sarthe), le groupe scolaire Saint-Jacques-de-Compostelle à Nantes (Loire-Atlantique), le collège La-Salle-Sainte-Marie à Roubaix (Nord) et le lycée professionnel Sainte-Marie à Bailleul (Nord) se verront attribuer des moyens supplémentaires. De leur côté, ils devront proposer des projets.

Philippe Delorme, secrétaire général de l’enseignement catholique, confirme sa satisfaction devant cette intégration, justifiée par le profil très social de certains élèves dans quelques établissements. Il explique que certains remplissent les critères pour être en éducation prioritaire. « L’expérimentation voulue par Jean-Michel Blanquer et portée par Nathalie Élimas ne répartit plus l’éducation prioritaire par zones mais par établissements, ce qui nous rend éligibles. Nous allons contre l’idée souvent véhiculée que l’enseignement privé catholique n’est que pour les riches. Il y a des familles en difficulté dans des territoires urbains et ruraux. »

Au cabinet de Nathalie Élimas, on tient à préciser que ces contrats locaux d’accompagnement n’ont pas vocation à remplacer l’éducation prioritaire, qui reste en place avec ses moyens assignés. Les CLA de l’enseignement catholique concernent six « unités éducatives », selon le jargon de l’éducation nationale, sur 172 au total, et ne forment « que 3 % » des CLA.

Au cœur du quartier populaire Félix-Pyat à Marseille, le collège catholique Saint-Mauront en 2009. © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

L’entourage de la secrétaire d’État explique encore avoir répondu à cette demande ancienne du privé catholique parce que les établissements proposés pour cette expérimentation ont des indices sociaux très bas et accueillent un public défavorisé. « À ce titre, on a ouvert l’expérimentation, car ils remplissent une mission de service public. »

Au secrétariat d’État à l’éducation prioritaire, on souligne aussi que cette organisation va être supervisée par les rectorats et l’inspection générale, avant que soit décidé un éventuel élargissement ou une généralisation. « On s’appuie sur la réalité du territoire et ces établissements accueillent des publics fragiles. Ces établissements jouent le jeu de la mixité sociale et font monter le niveau, ce qui renforce leur attractivité et diminue les stratégies d’évitement. Ne pas tenir compte de cela serait un aveuglement de notre part. Si on abondait des établissements favorisés, il y aurait tout lieu d’être choqué. »

D’autres restent plus circonspects face à cette immixtion du privé dans l’éducation prioritaire, et sur la mission de service public censément remplie par le privé. Surtout que ce n’est pas la première fois. Les observateurs ont en mémoire le fait que Jean-Michel Blanquer, en rendant l’instruction obligatoire dès 3 ans, a fait un véritable cadeau au privé, lui permettant de bénéficier de subventions de la part des communes.

Pour le sociologue Choukri Ben Ayed, spécialiste de la mixité sociale à l’école, la question est délicate et il est difficile de prévoir les conséquences à long terme d’une telle décision. Il relève d’abord un manque de concertation de la part du ministère de l’éducation nationale. « On ne sait pas pourquoi ces décisions sont prises, dans quelles conditions ni comment elles ont été négociées. S’agissant de la politique de Jean-Michel Blanquer, on ne parle que d’expérimentations sur l’éducation prioritaire ou d’autres sujets. »

Le sociologue rappelle que l’enseignement privé sous contrat – 95 % des établissements relèvent de l’enseignement catholique – ne forme pas un ensemble homogène. Certains établissements privés sont en effet situés dans des zones d’éducation prioritaire ou des quartiers politiques de la ville, recrutent un public parfois plus populaire que certains établissements publics, mais il ne faut pas s’y tromper.

« L’enseignement privé est stratifié, on y retrouve des établissements très élitistes, d’autres avec des élèves en grande précarité sociale et scolaire. Certains récupèrent même des élèves refusés par l’enseignement public. Ce qui en fait des établissements ségrégués mais non mixtes. Lorsque l’enseignement privé se targue de faire de la mixité sociale, il cite ces établissements minoritaires mais, globalement, il est bien moins mixte que l’enseignement public. »

L’enseignement privé est bien moins mixte socialement que le public

Jean-Yves Rochex, professeur de sciences de l’éducation

De son côté, Jean-Yves Rochex, professeur émérite de sciences de l’éducation à l’université Paris 8, spécialiste de l’éducation prioritaire, considère que ce rapprochement était annoncé. Un collège privé de l’académie de Caen avait déjà été intégré dans les territoires éducatifs ruraux.

« D’abord ça commence, on ne sait pas comment ça continue. L’enseignement catholique veut émarger au budget de l’éducation nationale via les CLA, réclame des budgets aux collectivités locales pour la cantine au nom de la mixité sociale. Or l’enseignement privé est bien moins mixte socialement que le public. Ce qui se joue au-delà de cette fleur à l’école privée, c’est un pas de plus dans une politique de plus en plus libérale. Il n’y a pas de rapports sociaux au-dehors et au-dedans de l’Éducation nationale, il n’y a que des consommateurs. »

Jean-Yves Rochex ne considère pas que le privé joue un grand rôle en faveur de la mixité sociale. « Bien sûr, le privé a des établissements à public populaire, mais il n’est pas soumis à la carte scolaire et peut choisir ses élèves. Il n’assume pas une mission de service public mais une offre où chacun fait son marché. » 

Aux yeux du secrétaire général de l’enseignement catholique, les investissements accordés dans le cadre des CLA sont « significatifs » et celui-ci se réjouit que cela « [puisse] aider des jeunes à se mettre en route et à prendre confiance en eux-mêmes, s’il est encore trop tôt pour dire ce que cela va donner ». Pour Philippe Delorme, l’enseignement privé prend sa part en termes de mixité sociale et, à ce titre, devrait être soutenu par l’État. Il assure qu’il pourrait aller plus loin pour accueillir des familles en difficulté si des subventions étaient données aux établissements pour financer la restauration scolaire, un important poste de dépenses. « C’est une injustice et un frein à la mixité sociale. »

De son côté, le Comité national d’action laïque, le Cnal, est sévère vis-à-vis de ce rapprochement et dénonce dans un communiqué publié le 28 septembre « la logique clientéliste » qui « a une fois encore pris le dessus à l’occasion de la réforme de l’éducation prioritaire ».

Un peu plus loin, il écrit : « Ici, le lobbyisme des réseaux d’écoles religieuses conduit à une brèche qui va alourdir le financement public des établissements privés. » Jean-Yves Rochex partage ce point de vue. « C’est encore homéopathique mais c’est un galop d’essai. Les ressources budgétaires ne sont pas illimitées et forcément, à un moment, cela pèsera sur les financements du public. »

Choukri Ben Ayed pointe également les pratiques très actives de lobbying de l’enseignement privé pour obtenir des moyens de l’État de toutes les manières, y compris « en jouant sur la carte sensible de la précarisation de certains de ces publics, même minoritaires, mais pour mieux sauvegarder son statut. Il s’agit clairement d’une stratégie de diversion ».

Le Cnal reproche au privé de bénéficier de crédits qui auraient pu être alloués au public, notamment aux écoles orphelines, ces écoles isolées non liées à un collège. « Ainsi, la célérité du ministère à voler au secours d’établissements privés dans le cadre des CLA contraste avec son inaction à contrecarrer les effets délétères de l’effet d’aspiration des élèves issus de familles favorisées, par des écoles et collèges privés sous contrat, dans chaque petite, moyenne et grande ville. » Enfin, le Cnal se plaît à rappeler que Blanquer, qui se veut le chantre de la laïcité dans ce gouvernement, se trouve soudain moins regardant face à cette incursion de l’enseignement privé catholique.

À force de mener des négociations avec l’enseignement privé sous contrat, on peut se demander si ce statut a encore un sens

Choukri Ben Ayed, sociologue

Le secrétaire général de l’enseignement catholique refuse de réagir à ces mots et de rentrer dans le « débat stérile » avec les opposants à cette ouverture au privé. « D’un côté, on nous dit que nous sommes fermés, et de l’autre, si on s’ouvre, on nous le reproche… »

Plus largement, Choukri Ben Ayed considère qu’une telle expérimentation interroge le statut de l’enseignement privé lui-même. Depuis longtemps, les sociologues ont établi que la motivation première des familles pour scolariser leurs enfants est la concurrence avec le public. Le sociologue s’interroge : « À force de mener des négociations avec l’enseignement privé sous contrat, on peut se demander si ce statut a encore un sens. Je pense que non. Il est largement financé par l’État, c’est comme si un concurrent donnait à un autre concurrent les moyens de le combattre, c’est ubuesque. »

Choukri Ben Ayed se demande alors si le ministre ne devrait pas sauter le pas et unifier les statuts puisque les familles jonglent déjà entre privé et public : « À force de financements publics, de conventions qui se multiplient, le temps n’est-il pas venu de l’intégration de l’enseignement privé dans l’enseignement public avec des statuts identiques, y compris concernant la carte scolaire ? »

En son temps, François Mitterrand a essayé. Il voulait créer un service public unifié et laïque de l’Éducation nationale, ce qui a occasionné les grandes manifestations de 1984 qui l’ont conduit à retirer la loi Savary. Mais aujourd’hui, la situation n’est pas identique. Le sociologue considère que l’enseignement privé ne peut pas jouer sur tous les tableaux. Le statut du privé est particulièrement enviable en France tout en s’affranchissant de certains points comme la sectorisation.

Cela ne l’empêche pas de « réclamer les deniers de l’État, bénéficier de labels étatiques, et en même temps s’exonérer des règles de l’enseignement public. L’argument d’établissements privés “pauvres” qui justifieraient de nouveaux moyens est très habile, mais il ne contribue qu’à cacher la réalité de l’enseignement privé au recrutement plutôt élitiste et malthusien. »

Pour le spécialiste de l’éducation prioritaire Jean-Yves Rochex, cette nouvelle architecture de l’éducation prioritaire n’augure rien de bon, et est même inquiétante, déjà par son pilotage local. 

Les CLA sont menés par chaque recteur. Et ce sont des contrats noués avec des établissements, ce qui met en péril tout le travail inter-degrés et en réseaux. Pour lui, il y a dans ce mode de fonctionnement une notion de pilotage direct par les autorités rectorales, par résultats. Les spécialistes le soulignent : le pilotage local dans l’éducation prioritaire est une mauvaise idée, car il laisse place aux arbitrages opaques.

À terme, les uns seront assignés à des boutiques de riches et les autres à des officines de pauvres.

Jean-Yves Rochex, professeur émérite en sciences de l’éducation

Dans les années 1980 par exemple, les recteurs choisissaient les zones d’éducation prioritaire. La Seine-Saint-Denis en avait alors très peu, au contraire de la Nièvre, le département de François Mitterrand, alors président de la République. 

Pour Jean-Yves Rochex, cette expérimentation montre enfin que l’enjeu d’égalité et le rejet de la méritocratie individuelle qui sous-tendent l’éducation prioritaire sont balayés par Jean-Michel Blanquer et Nathalie Elimas. Pour lui, ces petites offensives s’inscrivent dans un continuum de privatisation et de marchandisation de l’école publique. Et de citer en exemple la brèche ouverte par le président de la République lors de son discours à Marseille début septembre.

En effet, Emmanuel Macron a annoncé qu’à la rentrée 2022, dans 50 écoles de la ville, des directeurs d’école pourront choisir leur équipe pédagogique autour d’un projet innovant, aides financières à la clé pour les enseignants, comme le prévoit la loi Rilhac, examinée en ce moment en deuxième lecture à l’Assemblée nationale. Pour Jean-Yves Rochex, là encore, les parents et leurs enfants vont devenir les consommateurs d’une école de plus en plus libérale.

À terme, explique encore le professeur en sciences de l’éducation, les conséquences ne peuvent être que l’exacerbation de la concurrence. « Les uns seront assignés à des boutiques de riches et les autres à des officines de pauvres. Les établissements huppés et efficaces auront les meilleurs enseignants et les autres auront, au mieux, juste appris le socle minimum, au pire, les internats de réinsertion sociale. C’est un puzzle dont on verra le résultat à la fin. »

Faïza Zerouala


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