Extrême droite: des paroles et des actes

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En garde à vue, Claude Sinké, ex-candidat du FN et assaillant de la mosquée de Bayonne, a expliqué mardi qu’il voulait « venger la destruction de la cathédrale de Paris » qu’il attribue à des musulmansLe Rassemblement national tente de prendre ses distances, mais l’avait investi en 2015 malgré des propos haineux tenus auparavant sur Facebook.

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Placé en garde à vue pour « tentative d’assassinat », le suspect de l’attaque de la mosquée de Bayonne, Claude Sinké, 84 ans, est « totalement inconnu des services de police et de justice », a annoncé le procureur de la ville, mardi 29 octobre. Il détenait des armes déclarées à son domicile (quatre grenades, un pistolet 9 millimètres, plusieurs cartouches, une arme d’épaule de calibre 16).

Face aux policiers, l’octogénaire a reconnu avoir incendié la porte de la mosquée ainsi qu’un véhicule à proximité entièrement détruit. Mais il « conteste avoir eu la volonté de tuer quiconque », a indiqué le procureur, Marc Mariée, précisant qu’il avait réalisé « des repérages » pour mener son attaque à un moment où la mosquée serait peu fréquentée.

L’enquête – notamment la vidéosurveillance – contredit son discours. Arrivé avec un bidon d’essence et l’intention de mettre le feu à la mosquée, Claude Sinké a visé par plusieurs coups de feu deux fidèles âgés de 78 et 74 ans, à l’extérieur du bâtiment. L’un des deux a tenté de s’enfuir à bord de son véhicule. Claude Sinké aurait aspergé ce véhicule d’essence, puis y aurait mis le feu, alors que l’homme blessé se trouvait toujours à l’intérieur. Les deux victimes, grièvement blessées, sont dans un état stable à l’hôpital.

Cet ex-candidat FN aux élections départementales de 2015 « explique son geste par la volonté de venger la destruction de la cathédrale de Paris, affirmant que l’incendie de cet édifice a été provoqué par des membres de la communauté musulmane », a déclaré le procureur de Bayonne. L’hypothèse d’un incendie criminel ou d’un attentat, écartée par les enquêteurs, avait à l’époque été relayée par plusieurs hommes politiques – tels que Nicolas Dupont-Aignan, qui avait maintenu ses doutes, ou Jean Messiha, cadre du RN – et par des sites d’extrême droite.

L’assaillant est actuellement présenté à un psychiatre pour évaluer « son état de santé psychique ». Le parquet de Bayonne est en lien avec le procureur national antiterroriste, afin de savoir si ce dernier doit se saisir.

De son côté, le Rassemblement national s’efforce, depuis lundi, de prendre ses distances avec son ancien candidat. Sur Twitter, Marine Le Pen a condamné « un acte inqualifiable absolument contraire à toutes les valeurs portées par [son] mouvement ». « C’est un extrémiste qui n’avait rien à faire dans nos rangs », a insisté sur CNews l’eurodéputé Nicolas Bay, vice-président du groupe du RN au Parlement européen.

Sur les plateaux télé, le Rassemblement national s’est emmêlé les pinceaux sur les raisons du départ de son ex-candidat. Pour Nicolas Bay, c’est l’octogénaire lui-même qui a quitté le Front national « parce que, semble-t-il, il avait des idées qui n’avaient rien à voir avec les nôtres ». Pour Jordan Bardella, Claude Sinké a au contraire été mis à la porte « en 2015 par les responsables locaux du Rassemblement national ».

Sébastien Chenu, porte-parole du RN, a expliqué que cet homme avait tenu, « après une maladie », des « propos incohérents » et « presque délirants », et qu’il « s’était éloigné d’une réflexion politique ». L’élu RN Julien Odoul a estimé que c’était « vraisemblablement l’œuvre d’un déséquilibré » et a demandé de ne pas faire « d’amalgame ». Le parti d’extrême droite a indiqué, dans un communiqué, que c’est sa « fédération départementale » qui avait « écarté » ce candidat après l’élection départementale, « pour avoir tenu des propos jugés contraires à l’esprit et à la ligne politique du Rassemblement national  ».

Sur Facebook. Sur Facebook.
Pourtant, lorsque Claude Sinké a été investi par le Front national pour les élections départementales de mars 2015, il avait déjà tenu publiquement des propos haineux. Le 22 octobre 2014, il évoquait, sur une page fan du polémiste Éric Zemmour sur Facebook, « une guerre contre les islamistes », et ajoutait : « Ils seront peut être débusqués le jour où on mettra une bombe dans une école ou un cinéma ». Un mois plus tôt, il se plaignait, sur son compte Facebook, d’être « trait[é] de raciste ».

Ces propos, que l’on trouve en faisant une simple recherche avec son nom sur Facebook, n’ont pas dérangé le Front national, qui se félicitait pourtant, en amont de ces élections départementales, d’avoir mis en place une équipe pour vérifier les profils et publications sur les réseaux sociaux de ses candidats. Évoquant ce dispositif en novembre 2014, Nicolas Bay, alors secrétaire général du parti, expliquait : « Si des photos ou des images sont totalement contraires à nos valeurs, les candidatures seront écartées. »

Dès septembre 2013, la direction du Front national avait adressé une note interne à ses secrétaires départementaux, leur demandant « de vérifier, ou de faire vérifier, que les candidats aux municipales respectent la ligne politique du Front national sur leurs blogs ou sur les réseaux sociaux » (voir le document ci-dessous). Celle-ci fut suivie, un mois plus tard, d’un nouveau courrier : le parti réclamait à ses responsables locaux « un rapport ville par ville sur la bonne tenue du compte Facebook » de chaque candidat.

La note de la direction du Front national adressée le 3 septembre 2013 à ses secrétaires départementaux et chargés de mission. La note de la direction du Front national adressée le 3 septembre 2013 à ses secrétaires départementaux et chargés de mission.

Ce contrôle s’est poursuivi. En 2017, comme Mediapart l’a démontré, le Front national a réalisé de manière officieuse des fiches sur ses candidats en amont des investitures pour les législatives. Opinions, publications sur les réseaux sociaux, passé politique : tout a été passé au crible. Voici le type de commentaires que l’on pouvait lire dans ces tableaux secrets sur tel·le ou tel·le candidat·e : « Ça a l’air d’aller, mais à surveiller quand même ; elle a l’air obsédée par les étrangers et les musulmans » « Dérapages islamophobes, condamné pour incitation à la haine raciale » ; « Sur les migrants, condamné pour des tags racistes » ; « ancien skin, condamné en 2012 pour violences ». Vingt-cinq candidats qui étaient visés par des alertes dans ces tableaux ont malgré tout été investis par le parti.

Extrait des tableaux sur les candidats FN préinvestis aux élections législatives. © Document Mediapart Extrait des tableaux sur les candidats FN préinvestis aux élections législatives. © Document Mediapart

Dans les médias, Marine Le Pen se félicite régulièrement que les membres de son parti tenant des propos inacceptables soient sanctionnés – « avec une rapidité et une fermeté que je ne n’ai pas beaucoup vu dans d’autres partis politiques face à des brebis galeuses ou face à des dérapages », soulignait-elle en octobre 2013, sur le plateau de « Mots croisés », sur France 2.

La semaine dernière encore, après les révélations de la presse (ici et ) sur le passé violent et raciste d’un candidat de 34 ans investi par le RN à Strasbourg, pour les municipales, la présidente du RN a assuré qu’elle n’était pas au courant de ces éléments, et a annoncé sa suspension.

C’est donc la même histoire qui recommence encore et encore. Un candidat frontiste est pris en flagrant délit de racisme, de xénophobie ou d’incitation à la haine ; l’affaire est médiatisée. Le parti parle de « dérapage », suspend l’intéressé et se félicite dans les médias du « ménage » effectué.

En réalité, c’est un impossible ménage auquel se livre le Rassemblement national (lire notre article « L’impossible ménage du Front national »). Une plongée dans les comptes Facebook et Twitter des candidats frontistes, comme l’ont fait nombre de médias ces dernières années (exemples ici, et ), révèle le racisme ordinaire qui règne encore dans les rangs du parti.

Le Rassemblement national ne prend, le plus souvent, des sanctions que lorsque les propos sont rendus visibles par les médias. Comme le résumait en 2013 à Mediapart le sociologue Sylvain Crépon, spécialiste du Front national, il ne s’agit que d’un simple « toilettage » du parti : « Pour le FN, faire le ménage ne signifie pas débusquer les candidats qui tiennent ces propos et les exclure, mais faire en sorte qu’ils fassent le ménage sur leur page Facebook. Il n’y a pas de contrôle des idées mais un contrôle de la diffusion de ces idées. »

D’autant, poursuivait le chercheur, que lors des formations du parti, les fameux Campus bleu Marine, il ne s’agit pas de « transformer ces idées ». « On ne leur dit pas “non, tu ne peux pas dire cela, c’est scandaleux”, mais “tu ne peux pas dire cela comme ça”. On leur explique qu’il faut transformer un sentiment “négatif” en “positif”, en disant : “Il y a une concurrence déloyale, les salaires sont à la baisse, il faut la priorité nationale, les immigrés doivent rentrer dans leur pays, y compris pour eux puisqu’ici ils sont déracinés. » Au fil des années, le Front national a usé de différents registres (économique dans les années 1980, culturel dans les années 1990, républicain et laïque aujourd’hui), mais derrière, « l’idée reste la même », analysait le chercheur : « Garder la pureté identitaire. »

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