Benoît Hamon, vingt-cinq ans de patiente conquête

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Benoît Hamon récolte les fruits d’un long travail d’unification des réseaux de jeunesse du PS et de la construction d’un courant né du rocardisme et ancré à l’aile gauche du parti. Longtemps minoritaire en interne, Hamon l’emporte sur un Manuel Valls défenseur de la ligne « sociale-libérale ». Retour sur une ascension aussi imprévue que prévisible.

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Cette primaire contre Benoît Hamon, Manuel Valls l’a en réalité perdue il y a près de 24 ans. En avril 1993, après des législatives calamiteuses sur fond de fin de règne mitterrandiste, Michel Rocard accède enfin à la tête du PS, en faisant alliance notamment avec la Gauche socialiste (GS) de Julien Dray et Jean-Luc Mélenchon. La présidentielle de 1995 est dans le viseur du héraut de la deuxième gauche, qui lance des chantiers de rénovation et parle de grand « big bang » à gauche.

Manuel Valls devient secrétaire national du PS à la communication, et c'est à lui de désigner ses successeurs à la tête des jeunes rocardiens. Dans ce courant, une nouvelle génération conteste l’entre-soi et le bling-bling des années Valls-Fouks-Bauer, mais aussi l’accompagnement du modèle néolibéral qui s'impose dans les discours rocardiens. Pour les clubs Forum, véritable machine de guerre électorale construite autour de Rocard pour sa victoire, Valls choisit deux hommes de confiance : Christophe Clergeau et Olivier Faure. Quant à Benoît Hamon, l'un des chefs de file de l’aile critique, il l'envoie au Mouvement des jeunes socialistes (MJS), alors une coquille vide chapeautée par des jeunes déjà “vieux” (Jack Lang ou Claude Bartolone en étaient les tuteurs à la fin des années 1980).

À l'enterrement de Michel Rocard, le 7 juillet 2016. Entre autres sur la photo, Benoît Hamon, Manuel Valls, Christophe Clergeau et Olivier Faure. © Antoine Perraud À l'enterrement de Michel Rocard, le 7 juillet 2016. Entre autres sur la photo, Benoît Hamon, Manuel Valls, Christophe Clergeau et Olivier Faure. © Antoine Perraud

En l’espace de deux ans, l'étudiant brestois Hamon réussit alors un “coup” fondateur : l'un des meneurs de la fronde interne au rocardisme, venue des AG syndicales de Bretagne, Nancy ou Lyon, obtient de Rocard l’autonomie du MJS, c’est-à-dire des instances de direction propres et sans intervention de Solférino, un fichier d’adhérents et l’organisation d’une vie démocratique indépendante de celle du PS, qui commencera par le congrès d’Avignon en novembre où il est élu président. Hamon est le seul rocardien à rester en place quand l’ancien premier ministre de Mitterrand se fait débarquer du PS au bout d'un an à peine, après la lourde défaite aux européennes de 1994 qui scelle la fin de ses ambitions nationales. « Là, Manuel et ses potes se retrouvent comme des glands : les clubs Forum ne servent plus à rien puisque Rocard n’est plus candidat à la présidentielle, en revanche Benoît a un appareil », sourit un ancien minot de l’époque devenu député en 2012, Gwenegan Bui.

Vingt-quatre ans plus tard, en décembre 2016, après le renoncement de Hollande, Benoît Hamon, 49 ans, est le candidat le mieux organisé dans le parti, ce qui explique aussi sa victoire au terme d’une campagne éclair. Cette victoire ne vient pas de nulle part, mais apparaît comme le dénouement de la patiente structuration d’un courant efficace dans les jeux d’appareil, mais aussi dans la rénovation théorique et idéologique du socialisme français, ou de ce qu'il en reste. Au gré des soubresauts des congrès socialistes et des mouvements sociaux et étudiants, Benoît Hamon a finalement réussi à incarner l'aile gauche du PS en restant fidèle à ses idées de jeunesse, recueillant ce dimanche au second tour de la primaire plus d’1,2 million de suffrages. Itinéraire d’une accession au sommet aussi imprévue que prévisible.

La nouvelle direction du PS dirigé par Michel Rocard en 1993. Entre autres sur la photo : Benoît Hamon, Jean-Christophe Cambadélis, Claire Dufour, Jean-Luc Mélenchon, Pierre Moscovici, Pierre Moscovici, Claude Bartolone, Geneviève Domenach-Chich, Jean Glavany et Manuel Valls © Marc Riboud La nouvelle direction du PS dirigé par Michel Rocard en 1993. Entre autres sur la photo : Benoît Hamon, Jean-Christophe Cambadélis, Claire Dufour, Jean-Luc Mélenchon, Pierre Moscovici, Pierre Moscovici, Claude Bartolone, Geneviève Domenach-Chich, Jean Glavany et Manuel Valls © Marc Riboud

Retour en 1993. Les soubassements des équilibres internes de la famille socialiste s’ébranlent en toute discrétion dans la fin de l'ère mitterrandiste. En un an, Jean-Christophe Cambadélis perd la majorité de l’Unef-ID au profit de la gauche socialiste de Julien Dray, grâce au revirement de ces mêmes jeunes rocardiens en rupture. En renversant leur alliance, ils rompent surtout l’accord passé de longue date entre les “Cambas” (anciens trotskistes de l’OCI désormais au service d’un autre ancien lambertiste, Lionel Jospin) et Manuel Valls (ensemble, ils cogèrent également la Mnef – mutuelle étudiante – depuis le début des années 1980). C’est le début d’un long processus de rapprochement avec la jeune garde syndicale du courant Dray-Mélenchon.

Les jeunes rocardiens tendance Hamon ne se contentent pas de la prise du MJS. Ils fondent deux ans plus tard à Créteil, en février 1995, un nouveau courant : “Nouvelle gauche” (NG). « On ne pèse rien, on n’a pas de leader, mais on est jeunes, issus du syndicalisme étudiant et de l’associatif, et on coupe le cordon avec les mentors et ce rituel de courants construits autour de personnalités dirigeantes du parti, se souvient l’eurodéputé Guillaume Balas. Désormais, on pouvait courir entre les jambes des éléphants. » Leur texte fondateur, “Refonder”, met clairement l’accent sur le besoin de renouvellement au PS et assume un parti pris jeuniste.

« Il n’existe pas vraiment, pour nous, d’événement fondateur comme ont pu l’être la guerre d’Algérie ou Mai-68 pour certains de nos aînés. Marqué au fer européen, notre engagement coïncide peu ou prou avec la crise du vieux mode de production industrielle, l’effondrement du communisme et un contexte de montée des nationalismes et des extrémismes un peu partout dans le monde », écrivent ces « jeunes de gauche », qui se disent « exigeants et impertinents ». Ils affirment ne plus vouloir « accepter les compromissions de toutes sortes et les manquements répétés à la parole donnée. Nous n’avons pas accepté les ralliements successifs au mode de pensée dominant, le conformisme en politique économique et le consensualisme en politique étrangère ».

Étoile montante du parti, Martine Aubry couve cette génération d’ex-rocardiens désireux de se positionner à l’aile gauche, alors que Lionel Jospin prend le leadership du PS en opérant une « synthèse des deux gauches ». Celle qui sera ministre du travail fera de Benoît Hamon son conseiller politique, lui permettant avec ses proches de consolider la structuration du réseau “Nouvelle gauche” au MJS, mais aussi dans d’autres secteurs de jeunesse. Alors que la Gauche socialiste explose peu à peu, au fur et à mesure des désaccords entre Dray et Mélenchon sous le gouvernement Jospin, puis après le 21 avril 2002, Nouvelle Gauche devient l’allié privilégié des jeunes de la GS lors du sauvetage de la mutuelle étudiante (après le scandale et la liquidation de la Mnef). La direction de l’Unef (Pouria Amirshahi, Isabelle Thomas et Pascal Cherki) s'oppose frontalement à Julien Dray et le rapprochement avec les hamonistes se précise, chacun ouvrant les instances dirigeantes de ses organisations à l’autre.

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