Face au FN, l’équation impossible de Christian Estrosi

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Figure de la « droite décomplexée », Christian Estrosi veut aujourd’hui s’imposer comme le héraut de la bataille contre l’extrême droite. Une posture qui ne laisse pas d’étonner tous ceux qui ont suivi son cheminement politique, de Jacques Médecin qui disait partager les thèses du FN « à 99,9 % », à Nicolas Sarkozy qui en a repris les mots et les idées.

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La posture ne date pas d’hier, mais elle n’en demeure pas moins surprenante au regard de son parcours politique. Depuis la défaite de François Fillon, Christian Estrosi écume les plateaux de télévision pour marteler son « soutien sans équivoque » à Emmanuel Macron et insister sur la nécessité de faire barrage au Front national. « Il faut dire les choses clairement : est-il possible de faire le choix de Marine Le Pen comme présidente de la République ? La réponse est non », a-t-il indiqué le 26 avril, sur France Inter.

Dans un courrier adressé le lendemain aux militants LR, le président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) a de nouveau appelé à « un choix responsable ». « Notre pays est en danger, écrit-il. Le programme de Marine Le Pen, c’est une France divisée, isolée, une économie fragilisée par la nationalisation de nos entreprises, une agriculture sacrifiée, une politique monétaire qui mettrait en faillite notre épargne et notre système de retraites. C’est surtout l’accession au pouvoir d’un clan qui par sa filiation avec Jean-Marie Le Pen demeure raciste et immoral, comme il le prouve par exemple par sa remise en cause de la responsabilité de l’État français dans la Shoah. »

Christian Estrosi à Marseille, le 8 décembre 2015. © Reuters Christian Estrosi à Marseille, le 8 décembre 2015. © Reuters

L’ancien maire de Nice (Alpes-Maritimes) – devenu premier adjoint en raison du non-cumul des mandats – le jure : cela fait « 20 ans » qu’il combat « le clan Le Pen ». « J’avais Jean-Marie Le Pen contre moi dans mon département déjà en 1998. J’ai eu à affronter leurs candidats dans chacune de mes élections législatives. J’ai sorti M. Peyrat de la mairie de Nice. J’ai affronté l’année dernière la pire des Le Pen, Marion Maréchal-Le Pen », a-t-il encore affirmé sur France Inter. Pour lui, hors de question de céder à la tentation du vote blanc, comme certains dans son propre camp l’imaginent. C’est pourquoi il est allé jusqu’à réclamer l’exclusion de tous ceux qui laissent planer une ambiguïté vis-à-vis du FN.

Pendant toute la campagne de François Fillon déjà, Christian Estrosi, accompagné de quelques autres, avait demandé au candidat LR de se montrer plus offensif contre Marine Le Pen. Il était, avec Nathalie Kosciusko-Morizet, l’une des figures de proue du « comité de riposte républicaine ». Les mêmes viennent de lancer un site Internet destiné à décortiquer le programme du Front national, par le biais d’argumentaires et de chiffrages. Avant le premier tour, l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy faisait aussi partie de ceux qui avaient très tôt pris leurs distances d’avec Fillon. Sifflé à plusieurs reprises dans les meetings de ce dernier, il avait également exacerbé le colère des militants LR en recevant Emmanuel Macron, le 1er avril, à Marseille.

Beaucoup, à droite, s’interrogent sur les motivations de Christian Estrosi. Dans une région où les électeurs de LR se sentent souvent plus proches du FN que de leur propre parti, sa position est électoralement dangereuse. Pour la plupart des élus locaux questionnés par Mediapart au cours des dernières semaines, la réponse est simple : il veut être ministre de Macron. Point. Lui s’en défend, tout naturellement. Mais bien qu’il se drape dans ses convictions et son combat contre l’extrême droite, les arguments de l’ancien maire de Nice ont du mal à convaincre. Ceux qui le connaissent bien gardent en tête ses déclarations passées. Ils n’oublient pas que le même homme parlait, il y a encore peu, d’une « troisième guerre mondiale » déclarée à « la civilisation judéo-chrétienne » par les « cinquièmes colonnes » de « l’islamo-fascisme ».

Ils n’oublient pas, non plus, les nombreux arrêtés municipaux pris par ses soins dans l’unique but de créer le buzz, la plupart d’entre eux étant cassés quelques mois plus tard par le tribunal administratif : celui ordonnant un couvre-feu pour les mineurs de moins de 13 ans (2009), cet autre contre les « mariages bruyants » (juin 2012) ou encore ce troisième interdisant « l’utilisation ostentatoire des drapeaux étrangers » dans le centre-ville (juin 2014, en pleine coupe du monde). Ils n’oublient pas, surtout, d’où vient Christian Estrosi. Sur quel terreau il a construit sa vie politique. Et qui lui a offert « sa chance » la première fois.

Christian Estrosi et Jacques Médecin, en 1988. © DR Christian Estrosi et Jacques Médecin, en 1988. © DR

Le président de la région Paca est un « bébé Médecin ». Celui qui dirigea Nice de 1966 à 1990, avant de fuir en Uruguay sous la pression des affaires de corruption, le fit élire conseiller municipal en 1983. Jacques Médecin n’a jamais caché ses accointances avec le Front national, malgré son étiquette RPR. En 1990, dans l’organe d’extrême droite National Hebdo, il affirmait d’ailleurs partager les thèses du FN « à 99,9 % ». « Nous avons un raisonnement identique sur l’identité nationale, expliquait-il alors. Les options actuelles du FN, je pense que je les ai eues avant même que le mouvement n’existe et que Jean-Marie Le Pen les exprime et les “mette en musique” avec son exceptionnel talent. »

Rien d’étonnant, dans un tel contexte, à voir Christian Estrosi figurer parmi les élus qui avaient proné, en 1998, une alliance avec le Front national, dans le but d’empêcher le socialiste Michel Vauzelle d’accéder à la tête de la région Paca. Cet épisode, ressuscité lors des régionales de 2015, a été formellement nié par le principal intéressé. Mais les archives de presse et la mémoire des locaux ont eu raison des démentis, comme l’expliquait cet article de Marsactu. L’ancien maire de Nice est le fruit de cette histoire politique. Une histoire qui s’inscrit aussi dans celle, toute particulière, d’un territoire populaire trop souvent caricaturé en maison de retraite à ciel ouvert, comme l’explique Le Monde.

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