Dans les Ehpad, la pénurie est aussi médicale

Le manque de médecins présents dans les Ehpad a participé à la catastrophe. En Île-de-France notamment, l’agence régionale de santé a mis trop de temps à en prendre la mesure. Pour réagir surtout.

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Lorsque Sophie*, médecin en Seine-Saint-Denis, est rentrée chez elle le 26 mars, elle a couché par écrit son récit, envoyé par courriel dès le lendemain à l’agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France. Le directeur de l’Ehpad Les Intemporelles, à Aubervilliers, propriété du groupe DomusVi, venait de la chasser sans ménagement de l’établissement où résident une quarantaine de ses patients, en pleine crise sanitaire.

Dans un Ehpad de Marchiennes (Hauts-de-France), le 27 mars 2020. © AFP. Dans un Ehpad de Marchiennes (Hauts-de-France), le 27 mars 2020. © AFP.

Son tort ? Avoir conseillé à une aide-soignante, ayant des symptômes de Covid-19, de rentrer chez elle, et demandé le confinement dans sa chambre d’un résident qui présentait lui aussi des signes d’infection.

Deux jours plus tard, Sophie revient dans l’Ehpad, appelé par un infirmier de l’établissement au chevet de son patient dont l’état se dégrade. Même traitement de la direction, qui la chasse et en appelle même à la police. Pourtant, les médecins ne se bousculent pas aux Intemporelles à cette époque. La médecin coordonnatrice, l’infirmière coordonnatrice, un infirmier et une aide-soignante sont chez eux, en arrêt maladie.

Dans son deuxième courrier à l’ARS, le 28 mars, Sophie conclut par ses mots : « Le directeur, en m’interdisant l’entrée, interdit aux résidents le recours à leur médecin traitant, il les met en danger. »

À l’intérieur des Intemporelles, les problèmes et bientôt les décès vont s’accumuler, dix à ce jour selon nos informations, un chiffre que n’a confirmé ni DomusVi ni l’ARS. Parmi eux, le patient de Sophie. « Il est resté plusieurs jours sans voir de médecin, sans s’alimenter, avec des escarres, et sans être testé rapidement, témoigne Ouzna Seker, aide-soignante, déléguée syndicale CGT aux Intemporelles. La direction a finalement réussi à faire venir un médecin de ville, qui est venu en urgence. Ce résident était positif au Covid et il est mort. Cette histoire nous a tous beaucoup choqués. »

La pénurie médicale est telle que des certificats de décès, faute de professionnels présents sur place, ont parfois été signés à distance par la médecin coordonnatrice, après un examen clinique des résidents par les soignants. Selon Ouzna Seker, « un jour, nous avons eu un décès le matin, et nous avons attendu jusqu’à 17 heures l’arrivée de l’infirmière pour qu’elle puisse faire l’examen de constatation, et envoyer ces informations au médecin ».

Cette pratique, si elle a pu être un temps envisagée par les autorités sanitaires, ne relève pourtant d’aucun cadre législatif officiel, comme l’ont précisé à Mediapart diverses organisations professionnelles du domaine médical.

Pour éviter les absences, la direction a même organisé une garderie pour les enfants dans l’établissement. « Dans une pièce au rez-de-chaussée, où la gouvernante et le directeur rentraient. Ça a duré au moins deux semaines après le 17 mars », rapporte Ouzna Seker.

Dans l’unité fermée de l’Ehpad, où les patients déambulent, le directeur adopte aussi, selon la déléguée syndicale, une stratégie radicale : « Il a demandé à l’agent d’entretien de changer les serrures des portes de chambre pour pouvoir les enfermer de l’extérieur. » La médecin coordonnatrice, ainsi que l’ARS, informé de cette décision, auraient tous deux dit leur désaccord. « Il a alors commencé à casser lui-même une porte de chambre », raconte Ouzna.

Un salarié, qui souhaite rester anonyme, confirme l’altercation et que les poignées intérieures des portes de certaines chambres ont bel et bien été supprimées : « Il disait que c’était pour le confinement, pour que les gens n’aient pas la liberté de sortir n’importe comment. Je ne sais pas si c’était mauvais ou pas. »

Le directeur a finalement été mis à pied le 10 avril par la direction régionale du groupe DomusVi, informé de la situation. L’inspection du travail a également adressé un courrier au groupe et à l’ARS. Sophie n’a jamais eu de réponse à son alerte faite auprès de l’agence régionale de santé d’Île-de-France. Nos nombreuses questions, au groupe DomusVi comme à l’ARS, sont elles aussi restées sans réponse.

Gabriel Weisser pleure, de tristesse et rage, lorsqu’il raconte de son côté les conditions du décès de sa mère, résidente d’un Ehpad dans le Haut-Rhin. Depuis plusieurs semaines, il espérait que Denise, 83 ans, passerait entre les gouttes, isolée dans sa chambre à cause d’une pathologie psychique depuis Noël 2019. Mais le 15 avril, au téléphone, le médecin de l’établissement lui annonce que sa mère, auscultée tôt le matin même, présente des symptômes inquiétants et vient d’être mise sous respirateur.

Malgré la sidération, Gabriel Weisser demande le taux d’oxygénation de sa mère, qui s’élève alors à 85 %, selon la réponse du médecin. « Elle n’était peut-être pas éligible à une réanimation mais une hospitalisation avec une médicamentation aurait pu être envisagée. Mais non, elle a été mise directe en soins palliatifs dans l’Ehpad. » Denise Weisser est morte le soir même.

Le fils de Denise assure « n’avoir pas de colère » contre ce médecin, saluant même le dévouement des équipes de la maison de retraite où sa mère a passé les treize dernières années de sa vie : « Le médecin de l’Ehpad a réagi comme on lui a dit de réagir. Ce n’est pas un problème de personne, mais d’équipements, de personnels, de consignes, qui ont conduit à sacrifier certains malades. »

Son courroux vise surtout les autorités de tutelle, et il a décidé de rendre public l’affaire (lire sur le club de Mediapart tout son témoignage), racontant dans les médias locaux ce décès tragique, intervenu dans une région lourdement touchée par le Covid-19.  L’homme envisage également de s’associer à des plaintes collectives contre le ministre de la santé et l’ancien directeur de l’ARS Grand Est, limogé le 8 avril.

Depuis cette exposition médiatique, l’établissement a déclaré avoir bénéficié du renfort de deux infirmières d’une clinique voisine, et appelé des aides-soignants et des agents des services hospitaliers pour épauler les équipes de l’Ehpad. « Dans cette nuit absolue depuis le 15 avril, il y a eu un éclairage, les choses ont commencé à bouger. Mais ma mère a été trahie par la République, qui ne lui a pas laissé la chance d’accéder aux soins auxquels elle avait droit. »

Ces deux situations soulèvent la même question : les Ehpad étaient-ils taillés pour faire face à cette crise sanitaire sans précédent ? Ont-ils été suffisamment épaulés ? Suffisamment contrôlés par les autorités de santé  ? « Le Covid est arrivé le plus souvent dans des établissements déjà en grande difficulté », rapporte un médecin, ancien praticien hospitalier de l’ouest de la France, qui intervient dans des maisons de retraite publiques.

Un médecin qui rappelle dans le même temps la complexité de l’exercice : « Nous, les médecins, ne sommes pas des salauds, on ne laisse pas crever les gens les bras croisés. Mais nous nous sommes aussi posé la question de l’intérêt d’envoyer des patients polypathologiques, très dépendants, n’ayant pour certains plus aucune relation au monde, sur des plateaux techniques, et de faire ainsi entrer le loup dans la bergerie par ces allers-retours entre l’hôpital et l’Ehpad. »

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Nous avons envoyé une série de questions au groupe DomusVi qui ne nous a pas répondu. Nous avons également questionné l’ARS Île-de-France, Rhône et Grand Est, seule l’ARS Hauts-de-France nous a répondu par mail (voir dans l’onglet prolonger sa réponse in extenso).

Les prénoms avec * ont été modifiés.