Malta Files: les mystères des eaux d’Orezza

Pendant qu'elles obtenaient – fait rare – la nationalité monégasque, Marie-Laurence et Frédérique Mora, propriétaires des eaux d’Orezza, s’activaient en secret pour mettre leur fortune à l’abri des regards indiscrets. Les documents Malta Files prouvent qu'elles ont confié à des experts fiscaux le soin d'élaborer un montage sophistiqué.

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Le précieux document de naturalisation signé du « prince Albert II, par la grâce de Dieu, prince souverain de Monaco » a été paraphé le 20 février 2014. Il accorde la nationalité monégasque à deux Françaises, Marie-Laurence veuve Moracchini dite « Mora », 68 ans, et sa fille Frédérique Moracchini dite « Mora », 31 ans. Ce privilège aussi rare que convoité, dont ne bénéficient chaque année qu’une poignée de personnes, leur permettant d’échapper à tout impôt, est délivré selon le bon vouloir du prince. Certains intriguent pendant des années pour l’obtenir, sans succès, à l’exemple de l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev, actionnaire du club de football AS Monaco.

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Marie-Laurence et Frédérique Mora, propriétaires des eaux d’Orezza, une célèbre source d’eau minérale corse, ont eu plus de chance. Sponsors de l’AS Monaco et du tournoi de tennis Monte-Carlo Rolex Masters, ces deux femmes aussi fortunées que discrètes ont désormais pignon sur rue dans le plus beau quartier de la Principauté, où elles ont fait l’acquisition d’une villa Arts déco, à deux pas du palais princier et de la cathédrale, d’une valeur estimée à 50 millions d’euros. Elles ont eu les honneurs de la presse locale, en février 2015, lorsqu’elles ont annoncé la création de la fondation François-Xavier Mora (feu leur mari et père), dotée de 3 millions d’euros pour la recherche contre le cancer.

Officiellement, les Mora sont donc de riches et généreuses Monégasques vivant dans un paradis fiscal. Les documents Malta Files révèlent un tout autre visage. Pendant qu’elles faisaient leur entrée à la cour du prince Albert II, Marie-Laurence et Frédérique Mora s’activaient en secret pour mettre leur fortune à l’abri des regards indiscrets.

Dès l’obtention de la nationalité, elles confient à l’avocat d’affaires français et résident monégasque Pierre-Jean Douvier, expert en fiscalité internationale, le soin d’élaborer un montage sophistiqué entre le Luxembourg, le Panama et l’île de Malte. Les premiers échanges de courriers électroniques remontent au mois d’avril 2014, lorsque Cofimo SAM, un intermédiaire monégasque missionné par Pierre-Jean Douvier, contacte une société fiduciaire de domiciliation dans le but de « créer une société maltaise afin de détenir une participation dans une société luxembourgeoise ».

Parallèlement, le 31 juillet 2014, la fondation Blue Angel Daddy voit le jour au Panama. Cette fondation, contrôlée par la société Carina Investments immatriculée sur l'île de Niévès (un paradis fiscal des Antilles), est la clé de voûte de l’édifice. Blue Angel Daddy est l’actionnaire à 99 % de la société Bubble Limited, créée à Malte en novembre 2014 et enregistrée au registre des sociétés sous le numéro C 67473.

Structure offshore des “Mora”. © EIC Structure offshore des “Mora”. © EIC

Les noms des réels propriétaires, les « UBO » (ultimate beneficial owners), n’apparaissent nulle part. Sans les documents Malta Files, il aurait été rigoureusement impossible d’identifier la mère et la fille Mora derrière Blue Angel Daddy et Bubble. Dans le registre officiel de Panama, seuls sont identifiés trois prête-noms panaméens comme membres du conseil d’administration de la fondation. « Le fondateur de Blue Angel Daddy est une société mise à notre disposition par notre correspondant au Panama afin que la fondation puisse être créée dans la confidentialité. Ses réels bénéficiaires sont mentionnés dans un document privé. Notez toutefois que ce sont les mêmes que Bubble Ltd : MLM et FM », finit par lâcher l’intermédiaire Cofimo dans un mail.

Les noms des Mora mère et fille apparaissent également comme « UBO » dans le document confidentiel qui permet à Bubble d’ouvrir un compte bancaire auprès de la banque suisse Cornèr Bank Ltd à Lugano. Le montage financier a donc volontairement été entouré d’un maximum de précautions destinées à masquer l’identité des Mora mère et fille.

Le formulaire d'ouverture de compte bancaire de Bubble Limited prouve que Marie-Laurence Moracchini et sa fille sont bien les "ultimate beneficial owners", c'est à dire les propriétaires, de cette société maltaise. © EIC Le formulaire d'ouverture de compte bancaire de Bubble Limited prouve que Marie-Laurence Moracchini et sa fille sont bien les "ultimate beneficial owners", c'est à dire les propriétaires, de cette société maltaise. © EIC
 

Mais qu’ont-elles donc à cacher ? « La famille Mora vivait en Suisse avant de s’installer à Monaco. Elle louait à l’année une suite dans un hôtel de luxe, la villa Sassa à Lugano. Lorsque le secret bancaire a commencé à être mis en cause, elle a transféré ses actifs au Luxembourg », note une source proche de la famille, qui voit dans les noms originaux choisis pour les sociétés du groupe la signature de Frédérique Mora, fan de bande dessinée (bubble signifie « bulle » en anglais).

Marie-Laurence Mora a fait fortune dans le champagne. Dans les années 1990, elle a pris le contrôle du groupe Marne et Champagne, fondé par son oncle. En dix ans, elle et son mari sont parvenus à hisser le groupe au rang de numéro deux du champagne derrière LVMH, avant de vendre ses deux fleurons, les marques Lanson et Besserat de Bellefon, au groupe Boizel (aujourd’hui Lanson-BBC) en 2006, pour un prix gardé secret.

Pour mettre ce pactole à l’abri du fisc français, le 17 décembre 2008, les Mora créent la holding luxembourgeoise Tournesol Group, dont le principal apport est constitué de leurs parts dans Marne et Champagne, d’une valeur de 22 millions d’euros, selon les documents officiels. Tournesol est également l’actionnaire unique des eaux d’Orezza, exploitées par la société française Société nouvelle d’exploitation des eaux minérales d’Orezza (SNEEMO).

Les Malta Files indiquent que Bubble Limited a pour vocation de détenir des participations dans « une Soparfi (société de participations financières) luxembourgeoise qui possède des participations dans des sociétés européennes » et qu’elle pourra également « détenir des participations dans des sociétés monégasques », selon plusieurs mails confidentiels de 2014. Si le nom de Tournesol Group n’est mentionné nulle part, cela pourrait laisser à penser que la société maltaise Bubble Ltd est destinée à coiffer la holding familiale luxembourgeoise Tournesol Group.

« Absolument pas ! Il n’y a aucun lien entre la société maltaise que vous citez et Tournesol Group… Je sais que Malte et Panama sont des gros mots aux oreilles de certains, mais je ne m’exprimerai pas sur le montage. Il ne regarde que notre vie privée », rétorque Frédérique Mora, qui a donné rendez-vous à Mediapart dans un café de Cap-d’Ail, entre Nice et Monaco. Robe noire et lunettes à monture rose bonbon, elle est arrivée au volant d’une petite Smart aux couleurs d’Orezza, en compagnie de l’avocat monégasque Arnaud Zabaldano. « Ma mère et moi n'avons aucune motivation de nature fiscale à effectuer ce genre de montage, puisque nous sommes monégasques », ajoute-t-elle, précisant s’être installée à Monaco « avant tout pour des raisons de sécurité et pour le respect de la vie privée ».

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Treize journaux, regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, publient à partir du vendredi 19 mai les Malta Files. Plus de 150 000 documents confidentiels, dont la liste complète des personnes et entités impliquées dans les 53 247 sociétés immatriculées à Malte, nous ont permis de plonger dans les coulisses de ce paradis fiscal méconnu, qui préside jusqu’au 30 juin l’Union européenne.

Optimisation et évasion fiscales, blanchiment, corruption : 49 journalistes basés dans 16 pays ont enquêté pendant quatre mois sur les Malta Files, dont les révélations seront publiées de façon simultanée durant deux semaines. Outre Mediapart, le projet rassemble Der Spiegel (Allemagne), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Dagens Nyheter (Suède), Newsweek Serbia (Serbie), Malta Today (Malte), The Intercept (Brésil/États-Unis) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.